Désarmer le citoyen
L’état « agentique » « Des gens ordinaires, qui font simplement leur travail, sans aucune hostilité particulière, peuvent devenir les agents d’un terrible processus de destruction. »
La phrase est de Stanley Milgram, dans Obedience to Authority (1974), le livre où il tire la leçon des expériences conduites à Yale à partir d’août 1961.
Le dispositif est célèbre : un expérimentateur en blouse ordonne à un volontaire d’infliger des décharges électriques croissantes à un inconnu qui supplie ; l’inconnu est un comédien, les chocs sont factices, mais le volontaire l’ignore.
Dans la version de référence, 26 sujets sur 40 vont jusqu’à 450 volts.
Pour l’expliquer, Milgram forge l’état « agentique » : l’individu cesse de se tenir pour l’auteur de ses actes et se voit comme l’instrument de la volonté d’un autre ; il se sent responsable devant l’autorité, plus de ce qu’elle lui fait faire. Il ne demande plus pourquoi, seulement comment bien faire.
Le #PIC avance ici une hypothèse, et elle n’est que cela : l’électeur est placé dans un état voisin.
On lui présente des candidats qu’il n’a pas choisis, on lui répète que voter est un devoir, il s’exécute avec soin, puis se décharge pour 5 ans de ce qui sera fait en son nom.
Le Manifeste résume la chute : du « sujet souverain » au « fonctionnaire du vide ». Objection loyale : l’isoloir n’électrocute personne, et la lecture de Milgram est elle-même contestée.
En 2012, les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher ont soutenu que ses sujets obéissaient moins par anesthésie morale que par adhésion à la cause qu’ils croyaient servir, la science ; et quand l’expérimentateur lâchait l’ordre sec, « vous n’avez pas le choix, vous devez continuer », la plupart refusaient.
La correction n’excuse pas le système, elle l’aggrave : on n’obtient pas la docilité de l’électeur en le menaçant, mais en le persuadant que sa soumission est une vertu civique.
La réponse du #PIC consiste à rendre au citoyen la question du pourquoi : sa Constitution fait voter les projets avant les personnes (titre I, article 5) et rend tout délégué révocable par référendum (titre I, article 6).
Le réflexe, avant chaque scrutin, tient en une question : qu’est-ce que je délègue, et qui pourra me le rendre ?
La néoténie civique En biologie, la néoténie désigne la conservation de traits juvéniles chez l’adulte.
Le mot est forgé en 1885 par l’anatomiste Julius Kollmann à propos de l’axolotl, qui se reproduit sans jamais quitter sa forme de larve aquatique, et le Néerlandais Louis Bolk en fait en 1926 l’un des ressorts de l’hominisation.
Le #PIC en tire une hypothèse politique, présentée comme telle : la néoténie civique, ou le maintien du peuple dans l’enfance politique.
Le citoyen vieillit, vote, paie, mais ne passe jamais à l’âge adulte de la souveraineté ; il reste un « mineur protégé », à qui experts et élus servent de tuteurs devant un monde réputé trop compliqué pour lui. L’idée n’est pas neuve, et c’est ce qui la rend sérieuse.
En 1784, Kant définit les Lumières comme la sortie de l’homme hors d’une minorité dont il est lui-même responsable, et il raille les tuteurs qui, après avoir abêti leur « bétail domestique » et veillé à ce que ces paisibles créatures n’osent pas un pas hors du chariot d’enfant où ils les ont enfermées, leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à marcher seules. Le mot d’étable est de Kant, pas de nous.
En 1840, Tocqueville décrit le despotisme doux qui guette les démocraties : un pouvoir « immense et tutélaire », qui ressemblerait à l’autorité d’un père s’il préparait les hommes à l’âge viril, « mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance » ; il finit par réduire chaque nation à « un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».
Nuance, par loyauté : Kant accuse d’abord le mineur lui-même, sa paresse et sa lâcheté, et la gifle a du bon, car une tutelle ne dure que si on la supporte.
Le #PIC déplace pourtant l’accusation : son Protocole pose que l’impuissance des citoyens ne procède « ni de leur ignorance ni de leur apathie, mais du dispositif qui les tient à l’écart de la décision ».
L’hypothèse ne dit donc pas qu’un complot infantilise le peuple ; elle dit qu’un système qui profite de sa minorité n’a aucune raison de le faire grandir.
Le Manifeste pousse l’image jusqu’à la cour de récréation : l’élection comme fête de fin d’année, où l’on désigne le délégué qui aura le droit de parler au directeur.
La réponse du #PIC n’est pas de réclamer un meilleur tuteur, mais de fermer la tutelle : sa Constitution fait du référendum d’initiative citoyenne « le mode normal d’expression de la volonté générale » (titre I, article 6), et son Protocole assigne au mouvement un seul mandat, « rendre au peuple le pouvoir de décider, et non lui proposer de meilleures décisions » (titre I, article 2).
L’atomisation et l’individualisme « Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général. »
Le 14 juin 1791, le député Isaac Le Chapelier fait voter la loi qui porte son nom : interdiction des corporations, des associations ouvrières, de la grève ; il n’est permis à personne, précise-t-il, d’inspirer aux citoyens « un intérêt intermédiaire ».
Entre l’État et l’individu, plus rien. Il faudra attendre 1864 pour que la coalition ouvrière cesse d’être un délit, 1884 pour les syndicats, 1901 pour les associations.
Tocqueville a vu le piège dès 1840 : l’individualisme démocratique, « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables », fait le lit d’un despotisme qui « voit dans l’isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre durée » et qui traite d’« esprits turbulents et inquiets » ceux qui prétendent unir leurs efforts.
En 1951, Hannah Arendt pousse le diagnostic à son terme : les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés (Les Origines du totalitarisme). Elle distingue la solitude, souffrance intime, de l’isolement, qui est politique : je suis isolé quand je ne peux pas agir, parce que personne n’agira avec moi.
Voilà le mot juste. Un peuple atomisé n’a pas besoin d’être opprimé, il est déjà désarmé : chacun peut juger la décision absurde, personne ne peut rien contre elle.
Robert Putnam a mesuré l’érosion aux États-Unis : entre 1980 et 1993, le nombre de joueurs de bowling augmente de 10 %, celui des joueurs inscrits en ligue baisse de 40 % ; on joue encore, mais seul (Bowling Alone, article en 1995, livre en 2000).
Réserve de méthode : Putnam a été contesté, ses critiques soutenant que l’engagement ne disparaît pas mais change de forme, et personne ne prétend qu’un gouvernement ait planifié le déclin des clubs de bowling.
L’hypothèse du #PIC est plus sobre et plus dure : le pouvoir n’a pas besoin d’organiser l’isolement, il lui suffit d’en vivre, en n’offrant aux isolés qu’un bulletin tous les 5 ans.
La réponse du #PIC prend le contre-pied exact de 1791 : sa Constitution « reconnaît, protège et encourage les corps intermédiaires (communautés professionnelles, corporations de métier, solidarités locales et associations) qui s’établissent entre le citoyen et l’État », et leur donne la personnalité juridique (titre XIV, article 1), puis les fait délibérer sur ce qui touche leurs activités et leurs territoires (article 2).
Le réflexe est à la portée de chacun : ne restez pas seul avec votre colère, un cercle de 10 citoyens qui délibèrent pèse plus lourd qu’un million d’indignations solitaires.
Les procédures-bâillons C’est le procès qu’on intente sans tenir à le gagner.
Dans les années 1980, 2 universitaires de Denver, le juriste George W. Pring et Penelope Canan, baptisent le procédé SLAPP (strategic lawsuit against public participation, poursuite stratégique contre la participation publique) : le plaignant n’espère pas vraiment l’emporter, il compte sur la peur, l’intimidation, les frais d’avocat qui s’accumulent et l’épuisement pour que la critique se taise d’elle-même.
Le français dit « procédure-bâillon ». La victoire est accessoire ; la peine, c’est la procédure. La France en offre un cas d’école.
En janvier 2018, une tribune de journalistes, de médias et d’ONG recense plus de 20 procédures en diffamation engagées depuis 2009 par le groupe Bolloré ou la Socfin, en France et à l’étranger, visant une cinquantaine de journalistes, d’avocats et de responsables associatifs, dont ceux de Sherpa, de ReAct et de Greenpeace.
Le groupe a notamment réclamé 50 millions d’euros à France Télévisions pour un numéro de Complément d’enquête diffusé en 2016 ; le 27 mars 2019, la cour d’appel de Paris l’a débouté et condamné pour procédure abusive, jugeant la somme « exorbitante ».
50 millions pour un reportage : ce n’est pas une demande de réparation, c’est un avertissement adressé à ceux qui préparent le suivant. Il a fallu un assassinat pour que l’Europe légifère : la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, tuée par une voiture piégée le 16 octobre 2017, faisait alors face à 48 procès.
La directive européenne du 11 avril 2024, dite « loi Daphne », organise le rejet rapide des demandes manifestement infondées, l’avance des frais et la sanction des abus ; elle devait être transposée avant le 7 mai 2026.
La France l’a fait à l’heure, par décret, sans débat parlementaire, et pour les seules juridictions civiles et commerciales : la plainte en diffamation devant le juge pénal, arme ordinaire du bâillon à la française, reste hors du dispositif.
Réserve, et elle compte : tout procès en diffamation n’est pas un bâillon, la calomnie existe, et c’est au juge de trier.
Tout le problème est qu’il trie lentement, et que la lenteur fait déjà le travail du bâillon.
La réponse du #PIC tient d’abord à un principe : « Nul ne peut être inquiété pour l’expression d’une opinion, sauf appel direct à la violence ou à la commission d’un crime » (Constitution, titre V, article 4), et nul ne peut l’être davantage pour son appartenance à une association licite (titre XVI, article 1).
Le réflexe, lui, est à la portée de tous : quand un puissant poursuit un journaliste, regardez d’abord le montant réclamé ; il dit l’intention mieux que la plainte.
Le populisme Le mot a 2 vies, et le pouvoir n’en raconte qu’une. La première commence dans les plaines américaines.
En 1892, des fermiers endettés, étranglés par les compagnies de chemin de fer et les banques, fondent le People’s Party, que la presse baptise aussitôt « parti populiste ».
Leur programme, adopté à Omaha le 4 juillet 1892, réclame l’impôt progressif sur le revenu, l’élection directe des sénateurs, la propriété publique des chemins de fer ; leur candidat, James Weaver, dépasse le million de voix.
L’historien Lawrence Goodwyn a raconté ce « moment populiste » comme une école de démocratie par la base (Democratic Promise, 1976). La seconde vie est celle de l’injure.
Dans la bouche des gouvernants, « populiste » ne décrit plus, il excommunie : le 21 juin 2018, à Quimper, Emmanuel Macron dit voir monter « comme une lèpre, un peu partout en Europe » les forces que la presse range sous ce mot.
Jacques Rancière a démonté le procédé dès 2005 : « Populisme est le nom commode sous lequel se dissimule la contradiction exacerbée entre légitimité populaire et légitimité savante » (La Haine de la démocratie).
Annie Collovald a montré en 2004 que l’étiquette plaquée sur le Front national, sous couvert d’analyse, faisait des classes populaires elles-mêmes un danger pour la démocratie, et Thomas Frank (The People, No, 2020) lit l’antipopulisme comme la vieille méfiance des élites envers le peuple.
Ernesto Laclau et Chantal Mouffe y voient même la logique ordinaire du conflit démocratique : construire un « peuple » face à une oligarchie. D’où la dissonance : le même mot désigne l’aspiration du peuple au pouvoir et l’épouvantail qu’on agite pour l’en tenir éloigné.
Le #PIC assume le sens premier : être pour le peuple, c’est être populiste, et il ne voit pas de quoi il devrait s’excuser. Il retient pourtant l’objection sérieuse, celle de Jan-Werner Müller : le populiste dangereux prétend incarner à lui seul le « vrai » peuple et supprime le pluralisme en son nom.
Or le démagogue parle à la place du peuple ; le #PIC veut que le peuple parle lui-même.
C’est pourquoi son Protocole lui interdit tout programme (titre I, article 6) et que sa Constitution remet la décision aux citoyens par le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières (titre I, article 6).
Un populisme sans chef providentiel et sans programme : pour ses adversaires, c’est sans doute la version la plus inquiétante.
Les globalistes Disons d’abord ce que nous ne disons pas. Dans sa version complotiste, « les mondialistes », ou « les globalistes », désignent une cabale occulte qui tirerait en secret les ficelles du monde : vieille rengaine héritée des Protocoles des sages de Sion, faux antisémite publié en Russie en 1903 et démasqué dès 1921 par le Times, qui montra qu’il plagiait un pamphlet français de Maurice Joly contre Napoléon III.
Nous n’en voulons pas. Ce fantasme n’explique rien, il dispense de chercher, et il sert ceux qu’il prétend dénoncer, trop heureux de ranger toute critique au rayon des délires.
Nous prenons le mot au sens précis que lui donne l’historien canadien Quinn Slobodian dans Globalists (2018 ; Les Globalistes, Seuil, 2022). Pas de complot, donc : des livres, des colloques, des traités, tous publics.
Slobodian suit un groupe d’économistes qu’il appelle l’« école de Genève » (Ludwig von Mises, Wilhelm Röpke, Michael Heilperin, et autour d’eux Friedrich Hayek, Lionel Robbins, Gottfried Haberler) depuis les ruines de l’empire des Habsbourg jusqu’à la création de l’Organisation mondiale du commerce.
Sa thèse renverse le cliché : ces néolibéraux ne voulaient pas délivrer le marché de l’État, mais l’« encastrer » dans des institutions et dans un droit international qui le mettent à l’abri des peuples.
Le projet, écrit-il, visait à « immuniser le capitalisme contre la menace de la démocratie ». Hayek l’avait dit sans détour dès 1939 : une fédération d’États devra posséder le pouvoir négatif d’empêcher chacun d’eux d’intervenir dans la vie économique.
Autrement dit, on retire au suffrage les décisions qui comptent pour les confier à des traités, à des juges et à des organisations qu’aucun électeur ne peut congédier.
C’est une architecture, pas une conspiration, et elle est d’autant plus solide qu’elle s’est bâtie au grand jour.
Réserve loyale : Slobodian écrit une histoire des idées, il ne prétend pas que chaque accord commercial sorte d’un séminaire genevois, et ces institutions ont aussi leurs défenseurs de bonne foi. Encore faut-il qu’on puisse en débattre, et voter.
La réponse du #PIC est procédurale : sa Constitution soumet obligatoirement au vote du peuple « toute ratification ou modification d’un traité emportant transfert, délégation ou partage de compétence à une organisation supranationale ou internationale » (titre I, article 7). Ce que le suffrage n’a pas donné, le suffrage peut le reprendre.
Quinn Slobodian Historien canadien né en 1978, professeur d’histoire internationale à l’université de Boston depuis 2024 après avoir enseigné à Wellesley College, Quinn Slobodian est devenu en quelques livres l’un des meilleurs cartographes du néolibéralisme réel, celui des institutions plutôt que des slogans.
Sa méthode est celle de l’historien des idées : lire ce que les acteurs ont écrit, suivre qui a parlé à qui, où, et pour quoi faire. 3 livres suffisent à mesurer l’apport.
Globalists (2018 ; Les Globalistes, Seuil, 2022) montre que les néolibéraux de l’« école de Genève » n’ont jamais voulu d’un marché sans État, mais d’un marché « encastré » dans un droit international hors de portée des parlements.
Il y reprend à Carl Schmitt 2 mots du droit romain qui éclairent tout : l’imperium, le monde des États, découpé en territoires où l’on gouverne des hommes, et le dominium, le monde de la propriété, où l’argent et les biens circulent par-delà les frontières.
Le capitalisme moderne vit dans ce monde dédoublé, et l’ordre rêvé par les néolibéraux laisse aux nations l’imperium, les drapeaux et les élections, pour mieux soustraire le dominium à leur prise.
Crack-Up Capitalism (2023 ; Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025) en décrit la suite : quelque 5 400 « zones », paradis fiscaux, ports francs, zones économiques spéciales, villes à charte, où le capital s’offre des territoires sans citoyens.
Hayek’s Bastards (2025) montre enfin que des courants de l’extrême droite, de Murray Rothbard à Javier Milei, sont nés à l’intérieur du mouvement néolibéral et non contre lui : une querelle de famille, pas une guerre. Pourquoi le #PIC le lit-il ?
Parce que Slobodian donne à notre intuition ce qui lui manquait, une généalogie documentée. Quand un citoyen constate que son vote ne change rien à l’essentiel, il n’est ni paranoïaque ni ignorant : une partie des décisions a été placée, délibérément et publiquement, hors de portée du suffrage.
Et parce qu’il nous garde de 2 erreurs symétriques : croire que le néolibéralisme veut moins d’État, alors qu’il veut un autre État ; croire que toute rhétorique « antiglobaliste » est un contre-pouvoir, alors qu’une partie en sort du même berceau.
Réserve : Slobodian n’est pas des nôtres, il ne propose ni référendum ni tirage au sort, et l’on se gardera de lui prêter nos conclusions.
Mais qui veut rendre au peuple le pouvoir constituant doit savoir ce qu’on lui a pris, et où on l’a rangé : d’où la règle du #PIC, pas de transfert de compétence à une organisation supranationale sans vote du peuple (Constitution, titre I, article 7).
L’excès de démocratie « Ils ont un plan », dit-on, en parlant de nos maîtres. Le fameux plan.
La phrase circule, et elle a 2 usages.
Le premier imagine une salle obscure, un chef d’orchestre, des ordres chuchotés : il est faux, et il dispense de lire.
Le second ouvre les bibliothèques : et en effet, les plans qui ont compté ont fini par être imprimés, et chacun peut les lire. Le voici.
Kyoto, 31 mai 1975. La Commission trilatérale, fondée 2 ans plus tôt par des personnalités privées d’Amérique du Nord, d’Europe occidentale et du Japon, débat d’un rapport sur la « gouvernabilité » des démocraties. Le chapitre consacré aux États-Unis, signé du politiste Samuel Huntington, livre son diagnostic : une partie des problèmes de gouvernement du pays vient d’un « excess of democracy » (excès de démocratie).
Le remède suit. Il faut « a greater degree of moderation in democracy » (davantage de modération dans la démocratie), car le bon fonctionnement d’un système démocratique « usually requires some measure of apathy and noninvolvement on the part of some individuals and groups » (requiert habituellement une certaine dose d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes). La démocratie, conclut-il, connaîtrait, comme la croissance économique, des limites potentiellement souhaitables.
4 ans plus tôt, le 23 août 1971, l’avocat d’affaires Lewis Powell adressait au président du comité de l’éducation de la Chambre de commerce des États-Unis un mémorandum marqué « confidentiel ». Le monde des affaires devait comprendre que « strength lies in organization, in careful long-range planning and implementation, in consistency of action over an indefinite period of years » (la force réside dans l’organisation, dans une planification soigneuse à long terme et sa mise en œuvre, dans la constance de l’action pendant un nombre indéfini d’années). 2 mois plus tard, Nixon le désignait pour la Cour suprême.
Plus tôt encore, en avril 1947, 36 intellectuels réunis par Friedrich Hayek au Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey, fondaient une société de pensée. L’historien Quinn Slobodian a montré comment une partie de ce milieu a pensé, sur des décennies, des États et des institutions internationales capables, selon la présentation de son livre, de « protéger les marchés contre les effets de la souveraineté nationale, les changements politiques et les turbulences des revendications démocratiques ».
3 textes, 3 milieux, aucune conspiration. Ils sont aujourd’hui publics, et ils ont été discutés, contestés, parfois de l’intérieur : à Kyoto même, le sociologue Ralf Dahrendorf, qui ouvrait la discussion, se demandait si parler de gouvernabilité ne revenait pas à réclamer plus de pouvoir pour les gouvernements.
Lus ensemble, ils ont 2 traits communs. Ils pensent à l’échelle des décennies. Et ils partagent une même prudence, explicite chez Huntington, plus diffuse ailleurs, envers ce que peuvent les majorités.
Qu’on ne nous fasse pas dire que l’histoire des 50 dernières années était écrite dans ces pages. L’histoire n’obéit pas aux mémorandums : elle les déjoue souvent, elle les exauce parfois. Le contraire du complotisme n’est pas la naïveté : c’est la lecture.
Le #PIC répond par un plan publié lui aussi, notre stratégie, et par une Constitution qui fait l’inverse exact des limites souhaitables. Elle place hors d’atteinte de toute révision le pouvoir du peuple « de décider et de se corriger » (Titre XVIII, article 3). Elle soumet d’office à son vote toute révision et tout traité qui transfère une compétence (Titre I, article 7). Elle fait du référendum d’initiative citoyenne le mode normal d’expression de la volonté générale.
Le réflexe est double. Quand on vous parle de « gouvernabilité », demandez qui doit être gouverné, et par qui. Quand on vous dit que l’adversaire a un plan, demandez à le lire.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « Le plan » et « La stratégie ».
La banalité du mal Jérusalem, avril 1961. Dans une cage de verre, l’organisateur de la déportation des Juifs d’Europe s’excuse de ne parler que la langue des circulaires. Hannah Arendt, venue pour le New Yorker voir un monstre, trouve un fonctionnaire. En 1963, son livre porte en sous-titre les 3 mots les plus mal lus du siècle : rapport sur la banalité du mal. Premier contresens : le mal serait banal. Faux : l’adjectif qualifie le criminel, jamais le crime, et l’épilogue conclut que c’est pour cette raison, « et pour cette seule raison », qu’Eichmann doit être pendu. Deuxième contresens : nous serions tous coupables. Arendt le retourne : là où tous sont coupables, personne ne l’est. Troisième : il n’aurait été qu’un rouage. Réponse : en politique, obéir et soutenir sont une seule et même chose. Ce que désigne la formule est pire qu’un démon : une incapacité de penser depuis la place d’un autre, un mal qui, écrit-elle à Gershom Scholem la même année, « ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque » et prolifère en surface, comme un champignon. Bettina Stangneth a montré en 2011 qu’Eichmann jouait en partie ce rôle : le cas vacille, le mécanisme tient. Milgram l’a mesuré à Yale dès août 1961 (près de 2 sujets sur 3 allèrent jusqu’au dernier voltage) et en tirera l’état agentique. Christopher Browning l’a retrouvé chez des policiers réservistes auxquels leur commandant offrit, le 13 juillet 1942, de se retirer sans sanction : une douzaine seulement sortirent du rang. Comparer un adversaire à Eichmann serait un cliché de plus. Le test suffit : qui ne parle qu’en éléments de langage ne pense pas, à cet instant. D’où le canal du doute du Protocole : un mouvement qui demande la loyauté doit organiser le droit de s’arrêter pour penser.
La sécession silencieuse En 494 avant notre ère, selon Tite-Live, la plèbe de Rome quitte la ville et campe sur le mont Sacré : sans elle, plus d’armée ni de récoltes ; elle ne revient qu’après avoir arraché ses tribuns. La sécession d’aujourd’hui ne quitte aucune ville et n’arrache rien. Le 12 juin 2022, plus de la moitié des inscrits boude le premier tour des législatives : record pour ce scrutin sous la Cinquième République. En janvier 2026, la dix-septième vague du baromètre de la confiance politique du CEVIPOF mesure la confiance dans les partis à 15 % ; ce qu’inspire la politique ? Méfiance et lassitude, 45 % chacune. Appelons ce retrait, par hypothèse, une sécession silencieuse : elle a sa grammaire. Albert Hirschman l’a écrite en 1970 dans Exit, Voice, and Loyalty : face à une organisation qui se dégrade, on part ou on proteste. Exemple : les chemins de fer nigérians, désertés pour la route par les clients les plus exigeants ; délivrée de ceux qui auraient réclamé, la compagnie ne se corrige pas, elle se repose. Hirschman parle de monopole paresseux, et le mot vaut pour nos institutions : l’abstention ne les punit pas, elle les soulage de leurs meilleurs contradicteurs. Aucun seuil de participation n’invalide une élection au second tour ; l’élu d’une minorité d’inscrits gouverne avec des pouvoirs entiers, et le silence est lu comme un consentement. La plèbe romaine partait pour revenir avec un droit ; la nôtre part pour ne plus rien demander. L’enjeu, pour le #PIC, est de convertir la sortie en prise de parole : le référendum d’initiative citoyenne rebranche le thermostat, la puissance tribunicienne rend à la sécession son débouché. Un retrait sans adresse est une abdication ; avec une adresse, c’est une grève.
La récupération En mai 1968, sur les murs de Paris, on écrivait contre l’ennui, la hiérarchie, la vie toute tracée. 30 ans plus tard, 2 sociologues, Luc Boltanski et Ève Chiapello, ouvrent les manuels de management des années 1990. Ils y retrouvent la révolte, intacte en apparence : autonomie, créativité, initiative, réseau.
Elle avait seulement changé de fonction. Une organisation « fondée sur l’initiative des acteurs et une relative autonomie au travail » s’est mise en place, résume leur éditeur, « au prix de leur sécurité matérielle et psychologique ». Le nouvel esprit du capitalisme, ajoute-t-il, « a triomphé grâce à la formidable récupération de la “critique artiste” ».
La récupération est ce procédé : un pouvoir désarme une contestation en lui empruntant ce qu’elle a de plus visible, et en lui refusant ce qu’elle demandait. Elle prend 3 formes.
Les mots d’abord. L’autonomie devient flexibilité, la participation devient consultation, la colère devient un débat organisé. Le mot reste ; la chose change de propriétaire. C’est la captation des mots.
Les signes ensuite. Le slogan finit sur un tee-shirt, le symbole dans une campagne de publicité. En 1967, le situationniste Raoul Vaneigem parlait déjà de « récupération spectaculaire » : la révolte changée en image, qu’on consomme au lieu de la faire.
Les hommes enfin. Le contestataire reçoit un poste, une commission, une tribune. Antonio Gramsci, prisonnier du régime fasciste, avait décrit cette absorption des chefs adverses par la classe dirigeante italienne : elle revenait, écrivait-il, à décapiter les groupes dont ils venaient.
La récupération guette d’abord ceux qui cherchent une scène. Le Napoléon d’opérette n’est pas un homme, c’est une posture, et chacun peut y glisser : se rêver en Bonaparte, attendre l’estrade. On la lui offre, et il y joue la révolution tous les soirs, à heure fixe.
Personne n’a besoin d’orchestrer cela. La récupération est un effet de système, et c’est ce qui la rend si difficile à combattre : il n’y a personne à qui demander de cesser.
Le mot a pourtant ses dangers, et ils sont dans notre camp. Il sert d’injure entre militants : quiconque obtient quelque chose est soupçonné d’avoir été récupéré, et quiconque refuse tout est certain de ne l’être jamais. C’est la pureté des mains vides. Une revendication satisfaite n’est pas toujours une revendication trahie.
Le critère est simple : la règle a-t-elle changé ? Si l’on vous rend vos mots sans vous rendre le pouvoir de décider, vous avez été récupéré. Si la décision vous revient, vous avez gagné, même si d’autres s’en attribuent le mérite.
La Constitution d’urgence du #PIC en tire des règles. Tout élu est révocable par référendum, et le programme sur lequel il a été élu « lui est juridiquement opposable » : on récupère mal un mandat qui peut vous être repris.
Pendant 3 ans après leurs fonctions, élus et citoyens tirés au sort ne peuvent passer au service des intérêts dont ils ont eu à connaître (Titre XVII, article 3). Et les avantages viagers attachés aux fonctions passées sont supprimés.
Le réflexe s’en déduit. Quand ceux que vous combattiez reprennent vos mots, ne demandez pas s’ils sont sincères ; demandez ce qu’ils vous laissent décider.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « La guerre de position » et « Le stratège et l’homme d’action ».
Le despotisme doux En 1840, dans le second volume de De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville cherche un mot et ne le trouve pas. Les anciens mots de despotisme et de tyrannie, écrit-il, « ne conviennent point ». « La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer. »
Il la décrit. Au-dessus d’une foule d’hommes « semblables et égaux », occupés à se procurer « de petits et vulgaires plaisirs », « s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. »
Ce pouvoir ne frappe pas ; il épargne. Il ressemblerait à l’autorité d’un père s’il voulait préparer ses enfants à l’âge d’homme, « mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ». Il pourvoit à leur sécurité, facilite leurs plaisirs, conduit leurs affaires, et Tocqueville pose la question qui glace : « que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
La postérité a nommé cela le despotisme doux. Tocqueville disait seulement que ce despotisme-là serait « plus étendu et plus doux », et qu’il « dégraderait les hommes sans les tourmenter ».
Le procédé est une dispense. On ne vous interdit pas de vous occuper de la chose publique ; on vous en décharge.
Par la complexité : un « réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour ».
Par le confort : des plaisirs facilités, des jeux toujours recommencés, une attention captée ailleurs.
Par le rituel : « Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »
Le résultat n’est pas la terreur, mais une lassitude. Ce pouvoir, dit encore Tocqueville, « ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète ». Énerver, au sens ancien, c’est ôter le nerf. On ne réprime pas le citoyen ; on le décourage, et l’impuissance apprise fait le reste.
Le mot de despotisme est lourd, et il faut le porter sans le laisser tomber sur les pieds de qui l’emploie. Nous ne vivons pas sous la terreur, et confondre la tutelle avec le goulag, c’est insulter ceux qui ont connu le goulag. Tocqueville lui-même jugeait un souverain élu « infiniment préférable » à un pouvoir concentré dans les mains d’un homme ou d’un corps irresponsable. Le despotisme doux n’est pas une dictature déguisée ; c’est une démocratie qu’on administre au lieu de la pratiquer.
Tocqueville indiquait le remède : « c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes ». La Constitution d’urgence du #PIC le prend au mot. Elle fait de la commune « le lieu naturel de la gymnastique démocratique du citoyen », et fait monter le pouvoir « de la base vers le sommet » par la subsidiarité ascendante.
Elle rend enfin au peuple, par le référendum d’initiative citoyenne, « le mode normal d’expression de la volonté générale ». On ne rend pas à un peuple le goût de décider en lui faisant la leçon ; on le lui rend en lui confiant des décisions.
Le réflexe tient en une phrase. Quand on vous propose de vous épargner une décision, demandez ce qu’on vous retire en échange.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La pensée systémique et les points de levier ».
L’usure Le 18 juin 2025, l’Association des maires de France publie une enquête sur un phénomène qu’elle dit « sans précédent ». De l’installation des conseils municipaux, en juillet 2020, au printemps 2025, 2 189 maires ont démissionné : plus d’un par jour. En 3 mandats, la moyenne annuelle des démissions a été multipliée par quatre.
Quelques jours plus tôt, un maire de Seine-Maritime avait annoncé qu’il ne se représenterait pas, « car trop de fatigue et d’usure ».
L’usure est le procédé qui ne combat pas l’homme d’action : il l’attend. Il n’interdit rien, ne réprime personne ; il laisse au temps, au coût et à la déception le soin de faire le travail.
Les stratèges connaissent la chose depuis longtemps. L’historien militaire Hans Delbrück, qui revendiquait la paternité du terme Ermattungsstrategie, opposait à la stratégie de l’anéantissement celle de l’épuisement, « die Strategie der allmählichen Zermürbung oder Ermattung » (la stratégie de l’usure progressive, ou de l’épuisement) : on ne cherche plus la bataille décisive, on attend que l’adversaire n’en puisse plus.
En politique, le pouvoir a le temps ; le citoyen engagé, rarement.
Le temps d’abord : délais, recours, reports, concertations qui recommencent. Chaque mois gagné par l’un est un mois de vie pris à l’autre.
Le coût ensuite : les soirées, l’argent, la santé, parfois un procès. Les procédures-bâillons ne visent pas à gagner, mais à épuiser.
La déception enfin : promettre, consulter, puis ne rien faire, jusqu’à ce que l’engagement paraisse naïf à celui-là même qui s’était engagé. C’est le ressort de la concertation-alibi.
Ceux qui s’usent sont remplacés ; l’appareil, lui, ne s’use pas. Dans la durée, les permanents l’emportent sur les bénévoles : c’est l’une des leçons de la loi d’airain de l’oligarchie.
Il faut pourtant se garder d’en faire un complot de la fatigue. L’enquête de 2025 trouve d’abord, parmi les causes des démissions, les tensions au sein des conseils municipaux, puis la santé, puis les passations organisées ; les violences n’y apparaissent pas comme un déclencheur direct. L’usure n’a pas besoin d’ennemi : il lui suffit d’un système qui donne aux engagés tous les devoirs et peu de prise. Et le mot sert aussi d’excuse : tout abandon n’est pas un martyre, ni toute défaite une usure.
Le #PIC répond par la relève plutôt que par l’héroïsme. Son Protocole constate que l’exercice d’un mandat « expose à l’isolement, à la fatigue décisionnelle et à la toxicité du champ politique », et associe à chaque mandataire une Égide, partenaire qui le seconde.
Sa Constitution d’urgence fait tourner les citoyens tirés au sort : un an à l’Agora citoyenne, où nul ne siège 2 fois ; le temps d’une votation parmi les Formulateurs, jamais deux de suite ; et nul n’y doit perdre ni revenu ni emploi. Surtout, elle donne une issue à l’engagement : quand une question l’emporte à l’Agora, le peuple vote.
Le réflexe tient en une question. Quand on vous propose d’attendre, demandez qui, de vous ou de l’institution, peut attendre le plus longtemps.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Le stratège et l’homme d’action ».
Diviser sans infiltrer Le 8 mars 1971, une antenne du FBI est cambriolée à Media, en Pennsylvanie. Les documents emportés finissent dans la presse. Sur certains figure un mot que personne, hors du Bureau, ne connaît : COINTELPRO.
En 1976, une commission du Sénat américain, la commission Church, en dresse le bilan. De 1956 à 1971, le FBI a mené contre des mouvements politiques américains des programmes d’action clandestine, plus de 2 000 actions approuvées, et l’un de leurs buts revient sans cesse : faire se déchirer les militants. Selon le décompte de la commission, environ 28 % des actions visaient à « weaken groups by setting members against each other, or to separate groups which might otherwise be allies, and convert them into mutual enemies » (affaiblir les groupes en dressant leurs membres les uns contre les autres, ou séparer des groupes qui auraient pu être alliés, et en faire des ennemis les uns des autres ; trad. IA).
Les moyens ? Des lettres anonymes qui dénigrent un dirigeant ou un allié, des indicateurs chargés de soulever les sujets qui fâchent, et une technique que le rapport juge « particularly nasty » (particulièrement odieuse ; trad. IA) : le « snitch jacket », l’étiquette de mouchard, qui consiste à faire passer un militant pour un indicateur afin qu’on ne lui fasse plus confiance. Elle a servi, note la commission, dans tous les programmes.
Mais le rapport montre autre chose, qu’on lit moins : le FBI ne partait pas toujours de rien. Dès son premier programme, en 1956, il s’appuyait sur les querelles qui déchiraient déjà le Parti communiste américain après la dénonciation de Staline par Khrouchtchev ; et la lettre qui lance, en 1967, un autre de ses programmes demande d’exploiter les conflits « within and between groups » (à l’intérieur des groupes et entre eux ; trad. IA).
Le Bureau payait l’étincelle. Le bois sec, il le trouvait souvent sur place.
D’où l’hypothèse que Frédéric Bascuñana a tirée, en octobre 2026, de l’essoufflement des Gilets jaunes et de quelques autres mouvements : le pouvoir n’a peut-être plus besoin d’infiltrer. Il lui suffit de laisser parler le ressentiment.
Diviser sans infiltrer, ce serait obtenir le résultat d’une opération clandestine sans en payer le prix. L’infiltration coûte cher et laisse des traces : COINTELPRO a fini dans un rapport du Sénat. Le déchirement spontané d’un mouvement ne coûte rien, et n’en laisse aucune.
Le pouvoir, dans cette hypothèse, n’a qu’à regarder. L’amplification se fait sans qu’il la commande : la caméra se tourne vers le plus querelleur, le commentaire ironise sur l’incapacité de ceux d’en bas à s’entendre, et chaque querelle passe pour la preuve qu’ils ne sont pas mûrs pour décider. C’est le vieux récit de l’excès de démocratie, servi cette fois par les intéressés eux-mêmes ; le #PIC en a tiré une autre hypothèse, la néoténie civique.
Le carburant est connu. Freud a nommé « narcissisme des petites différences » l’hostilité qui oppose d’abord les voisins les plus proches. Nietzsche a décrit l’homme du ressentiment, qui a besoin d’un ennemi pour se croire bon. Et en 1976, la féministe américaine Jo Freeman a raconté comment son propre mouvement démolissait ses militantes, par une pratique qui ne sert pas à trancher un désaccord, mais « to disparage and destroy » (à dénigrer et à détruire ; trad. IA).
Réserve loyale. Cette entrée n’est pas une théorie du complot : elle en est le contraire. Elle ne dit pas qu’une main cachée tire les ficelles de chaque querelle ; elle dit qu’aucune main n’est nécessaire. L’infiltration a existé, et pas seulement au temps de COINTELPRO : au Royaume-Uni, une enquête publique ouverte en 2015 examine l’activité des policiers infiltrés en Angleterre et au pays de Galles depuis 1968.
Mais crier à l’infiltré au premier désaccord, c’est rejouer gratuitement le « snitch jacket » du FBI : le soupçon divise aussi sûrement que l’agent. Le Protocole du #PIC en a fait une règle : « nul ne peut être désigné comme infiltré, en public comme en privé, sans décision rendue au terme de la procédure contradictoire du Titre VII ».
C’est la bonne nouvelle : si le pouvoir n’a pas besoin d’infiltrer, une part de l’antidote est entre nos mains. Jo Freeman l’avait compris dès 1970 : un groupe sans structure n’existe pas, il n’a que des règles cachées. Le #PIC écrit donc les siennes.
Son Protocole proscrit entre ses membres « la moquerie, le sarcasme, le procès d’intention et le ton cassant », et veut que la critique porte « sur le travail, jamais sur la personne ». Il consacre un article entier à la manière. Il noue ses alliances sur un objet précis, sans fusion, et pose qu’« un signal d’alerte n’est pas une accusation ».
Au citoyen, un réflexe, emprunté à Jo Freeman. Quand une querelle éclate dans un mouvement que vous soutenez, posez 3 questions. Reproche-t-on à quelqu’un ce qu’il fait, ou ce qu’il est ? Peut-on encore le défendre sans devenir suspect à son tour ? L’adversaire aurait-il payé, autrefois, pour obtenir le même spectacle ?
Si c’est la personne qu’on vise, ramenez le débat au travail, et ne laissez pas la cible seule. Le désaccord, lui, gardez-le : c’est la matière première d’un mouvement vivant. C’est aussi le sens qu’on peut donner au mantra du #PIC, qui s’y frotte s’y #PIC : un mouvement qui connaît le procédé ne se déchire plus sans le savoir.
L’entrisme démocratique Le 12 mai 1664, à Versailles, Molière fait jouer devant Louis XIV 3 actes d’une comédie nouvelle, Le Tartuffe ou l’Hypocrite. L’archevêque de Paris s’en émeut ; le roi en interdit les représentations publiques. Une version remaniée, intitulée L’Imposteur, n’aura qu’une représentation en 1667 avant d’être interdite à son tour ; la pièce ne s’imposera qu’en 1669, sous le titre qu’on lui connaît : Le Tartuffe ou l’Imposteur.
Tartuffe entre dans la maison d’Orgon par la porte la plus honorable qui soit, la dévotion. Il y obtient la confiance du maître, la promesse de sa fille, la donation de ses biens, et jusqu’à la cassette aux papiers compromettants. Toute la maisonnée voit l’écart entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, et le fils le dénonce, en vain : il faut qu’Orgon le constate de ses yeux, caché sous une table.
L’entrisme démocratique en est la version moderne. Le #PIC propose ce nom, à titre d’hypothèse, pour un procédé précis : entrer dans un mouvement de démocratie directe en se réclamant de sa cause, pour en capter le travail, le nom, la question et la colère, et les porter à son propre crédit. Nul ordre de mission n’est requis, ni même un dessein arrêté : il suffit de se servir. C’est pourquoi l’on juge l’effet, jamais l’intention.
Le #PIC ne l’a pas appris dans les livres. Le 17 octobre 2026, il a retiré publiquement sa confiance à l’écrivain Alexandre Jardin, à son fils Robinson et au mouvement des Gueux, dans un communiqué qui en liste les pièces publiques et dit conserver les échanges privés.
Les faits, tels que le communiqué les documente, tiennent en peu de lignes. À la demande d’Alexandre Jardin, le #PIC avait écrit en juillet, avec le juriste Alexis Roussel, la question qui devait ouvrir les votes citoyens de leur plateforme : « Faut-il réécrire notre Constitution via référendums ? ». Elle a été remplacée sans son accord préalable, et le #PIC, par loyauté envers la cause, l’a d’abord acceptée quelques jours. La question en ligne est désormais : « Voulez-vous que 500 000 citoyens déclenchent eux-mêmes un référendum national, hors du contrôle du Conseil constitutionnel, selon le plan Marianne ? » ; elle ne parle plus de réécrire la Constitution. Puis le nom du #PIC a disparu de la page, où ses arguments restent en ligne, « présentés par le porteur de la question ».
L’application, elle, repose sur un logiciel libre conçu par une équipe de développeurs ukrainiens, puis adapté pour la France par celle d’Alexis Roussel. Le jour de son lancement, la presse la présentait comme lancée « à l’initiative de l’écrivain Alexandre Jardin » ; le nom de ceux qui l’avaient conçue n’y figurait pas.
C’est de cette affaire que le #PIC tire le schéma du procédé, sans en faire le portrait de quiconque : cette page décrit un mécanisme, elle ne qualifie personne. Il tient en 5 temps ; le communiqué décrit les 4 premiers, le cinquième n’y est qu’une hypothèse.
La promesse de lumière. Le marché ne s’écrit jamais, il se sous-entend, et le communiqué le résume ainsi : vous avez la méthode, nous avons les caméras. Il se paie en temps d’antenne.
L’apprentissage. « Personne ne se méfie de celui qui pose des questions », note le communiqué : c’est ainsi qu’une méthode s’apprend, avant de changer de mains.
La captation. On garde le travail des autres, leur texte, leur code ; leur nom, lui, disparaît de la page ou du lancement. « On a gardé la plume ; on a jeté la main qui la tenait », résume le communiqué.
La reformulation. Changer la question sans l’accord de ceux qui l’ont écrite, et sans le dire à ceux qui la votent, c’est tromper l’électeur avant même qu’il ait voté. Le Conseil constitutionnel l’a rappelé en 2000, à propos d’une consultation organisée par l’État : la question posée doit satisfaire à « la double exigence constitutionnelle de clarté et de loyauté ». Une plateforme privée n’y est pas tenue en droit ; qui prétend parler au nom du peuple devrait s’y tenir.
Le reversement. Ce dernier temps, le communiqué ne le pose qu’en hypothèse, et cette page ne l’impute à personne : la colère captée finirait déposée, tôt ou tard, au pied du sérail. Si l’hypothèse est juste, chaque faux sauveur qui la recueille puis la remet au système apprend au peuple un peu plus d’impuissance.
Pourquoi ça marche ? Parce que la porte ouverte est à la fois la vertu et la faiblesse d’un mouvement horizontal : il accueille qui frappe, et celui qui a l’antenne y est reçu comme un renfort. Et parce que notre époque fabrique ses imposteurs. Le psychanalyste Roland Gori l’a soutenu en 2013 dans La Fabrique des imposteurs : une société qui juge sur l’apparence, la réputation et l’audience plutôt que sur le travail et la probité offre à l’imposteur un milieu où il vit, selon la présentation du livre, « comme un poisson dans l’eau ».
Réserve loyale, puisque nous la devons. Le #PIC a été, en apparence, le naïf de service : il a accordé sa confiance, et certains de ses soutiens le lui reprochent aujourd’hui. Il l’assume. Sa doctrine est de tendre la main d’abord et d’éprouver ensuite, parce qu’un mouvement qui ferme sa porte à quiconque dit avoir changé devient la secte que ses adversaires espèrent.
Cette page ne prête à personne de dessein caché : elle décrit un procédé et ses effets. Le Protocole du #PIC interdit d’ailleurs de désigner quiconque comme infiltré sans une décision rendue au terme d’une procédure contradictoire. Le soupçon généralisé détruirait un mouvement plus sûrement qu’une imposture.
La parade tient en quelques règles, écrites dans le Protocole du #PIC en septembre 2026. Une alliance porte sur un objet précis et public, sans transfert de nom, de fichiers ni d’accès ; l’urgence imposée, l’exigence de secret ou le prix d’entrée sont des signaux d’alerte, qui suspendent la décision sans condamner personne. Dans la Constitution d’urgence, ce sont des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, qui vérifient « la loyauté et la clarté des questions » soumises au référendum. Quant à l’application que prépare le #PIC, son code sera publié et audité.
Au citoyen, un réflexe, en 3 questions. Qui signe : le nom de ceux qui ont fait le travail a-t-il survécu au lancement ? La question a-t-elle changé entre l’accord et la mise en ligne ? Les actes suivent-ils les promesses ? Et une règle, que le #PIC s’applique à lui-même : ne croyez personne sur parole, exigez les pièces.
Reste ce qu’on fait d’une blessure. Le #PIC aurait pu se taire, ou crier ; il a choisi d’écrire, pièces à l’appui, puis d’en tirer cette page, comme on laisse un mode d’emploi à ceux qui viendront après soi (son fondateur en a fait le titre de son livre, NOUS, mode d’emploi). Le pari tient en une phrase de ce fondateur : « Aucune imposture ne peut durablement résister à l’intelligence collective. » À plusieurs, on finit toujours par comparer ce qui est promis et ce qui est fait.
Durablement : c’est le mot qui coûte, car comparer les promesses et les actes prend du temps, parfois des mois. Et Gori, qui a étudié de près les imposteurs, note que certains éprouvent parfois l’impérieux désir de faire échouer leur entreprise en se faisant démasquer ; du moins, précise-t-il, ceux qui se font prendre. Les autres, par définition, on ne les compte pas.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « L’intelligence collective » et « L’auto-correction démocratique ».
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Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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