Lexique du Pouvoir · La néoténie civique

La néoténie civique En biologie, la néoténie désigne la conservation de traits juvéniles chez l’adulte.

Le mot est forgé en 1885 par l’anatomiste Julius Kollmann à propos de l’axolotl, qui se reproduit sans jamais quitter sa forme de larve aquatique, et le Néerlandais Louis Bolk en fait en 1926 l’un des ressorts de l’hominisation.

Le #PIC en tire une hypothèse politique, présentée comme telle : la néoténie civique, ou le maintien du peuple dans l’enfance politique.

Le citoyen vieillit, vote, paie, mais ne passe jamais à l’âge adulte de la souveraineté ; il reste un « mineur protégé », à qui experts et élus servent de tuteurs devant un monde réputé trop compliqué pour lui. L’idée n’est pas neuve, et c’est ce qui la rend sérieuse.

En 1784, Kant définit les Lumières comme la sortie de l’homme hors d’une minorité dont il est lui-même responsable, et il raille les tuteurs qui, après avoir abêti leur « bétail domestique » et veillé à ce que ces paisibles créatures n’osent pas un pas hors du chariot d’enfant où ils les ont enfermées, leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à marcher seules. Le mot d’étable est de Kant, pas de nous.

En 1840, Tocqueville décrit le despotisme doux qui guette les démocraties : un pouvoir « immense et tutélaire », qui ressemblerait à l’autorité d’un père s’il préparait les hommes à l’âge viril, « mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance » ; il finit par réduire chaque nation à « un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».

Nuance, par loyauté : Kant accuse d’abord le mineur lui-même, sa paresse et sa lâcheté, et la gifle a du bon, car une tutelle ne dure que si on la supporte.

Le #PIC déplace pourtant l’accusation : son Protocole pose que l’impuissance des citoyens ne procède « ni de leur ignorance ni de leur apathie, mais du dispositif qui les tient à l’écart de la décision ».

L’hypothèse ne dit donc pas qu’un complot infantilise le peuple ; elle dit qu’un système qui profite de sa minorité n’a aucune raison de le faire grandir.

Le Manifeste pousse l’image jusqu’à la cour de récréation : l’élection comme fête de fin d’année, où l’on désigne le délégué qui aura le droit de parler au directeur.

La réponse du #PIC n’est pas de réclamer un meilleur tuteur, mais de fermer la tutelle : sa Constitution fait du référendum d’initiative citoyenne « le mode normal d’expression de la volonté générale » (titre I, article 6), et son Protocole assigne au mouvement un seul mandat, « rendre au peuple le pouvoir de décider, et non lui proposer de meilleures décisions » (titre I, article 2).

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vos militants récitent des slogans : ils n’y connaissent rien », « Les gens ont autre chose à faire que de la politique », « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider », « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer », « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider », « Les Français sont des veaux ».

Pour aller plus loin

La métaphore politique de l’enfance est plus ancienne que le mot biologique, et Tocqueville lui a donné sa forme la plus précise en 1840, quelques lignes après le passage sur le pouvoir « immense et tutélaire » que cite l’entrée. Il y décrit l’électeur.

« En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare de leur libre arbitre n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes. »

Il ajoute que ces peuples jugent leurs citoyens incapables de mener les petites affaires et leur confient pourtant le gouvernement de l’État tout entier, faisant d’eux « plus que des rois et moins que des hommes ».

20 ans plus tard, John Stuart Mill fournit la contre-épreuve dans ses Considérations sur le gouvernement représentatif (1861) : confier au citoyen une part substantielle de la chose publique « fait de lui un homme instruit » (notre traduction), et « la pratique du dicastère et de l’ecclésia » a élevé le niveau intellectuel du citoyen athénien moyen « bien au-delà de tout ce dont on a l’exemple dans aucune autre masse d’hommes, ancienne ou moderne » (notre traduction).

Ce qui infantilise, chez Tocqueville, c’est la rareté de l’usage ; ce qui fait grandir, chez Mill, c’est sa pratique.

La meilleure objection a été formulée en 1942 par Joseph Schumpeter, dans Capitalisme, socialisme et démocratie, et elle prend le mot au pied de la lettre : l’enfance politique n’est pas fabriquée, elle est constatée.

« Le citoyen typique tombe à un niveau inférieur de performance mentale dès qu’il entre dans le champ politique. Il argumente et analyse d’une manière qu’il reconnaîtrait volontiers comme infantile dans la sphère de ses intérêts réels » (notre traduction).

D’où sa définition de la démocratie comme simple compétition entre équipes dirigeantes pour les suffrages : puisque le peuple est mineur, qu’il choisisse ses tuteurs et s’en tienne là. L’objection se retourne pourtant d’elle-même, et c’est Schumpeter qui fournit l’arme.

Quelques lignes plus haut, il explique pourquoi : « sans l’initiative qui naît de la responsabilité immédiate, l’ignorance persistera face à des masses d’informations, si complètes et correctes soient-elles » (notre traduction).

Le diagnostic est celui de l’hypothèse du #PIC ; seule la prescription diverge. Si l’infantilisme naît de l’absence de responsabilité, l’en priver davantage ne peut que l’aggraver.

La France a mis l’alternative à l’épreuve. Le 25 avril 2019, le président de la République annonce une convention de 150 citoyens tirés au sort et s’engage : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du parlement soit à référendum soit à application réglementaire directe. »

9 mois de travail plus tard, le 21 juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat remet 48 objectifs et 149 propositions.

Les citoyens réputés incapables de juger ont produit, avec des juristes à leur service et non à leur place, des mesures de niveau législatif. Puis le filtre est revenu.

Réunie une dernière fois du 26 au 28 février 2021 pour évaluer, par votes individuels et secrets, les suites données par le Gouvernement, elle rend un avis où l’un de ses membres résume : « le Gouvernement n’a pas la moyenne ».

L’expérience vérifie Mill, et elle vérifie Tocqueville : on a laissé le mineur délibérer, on ne l’a pas laissé décider. Une assemblée citoyenne consultative est un exercice d’émancipation que l’on corrige comme une copie.

La notion a ses limites, et la première tient à sa métaphore. Le vocabulaire de l’enfance est celui des tuteurs, et il se retourne facilement : Kant lui-même, qui raille les tuteurs, range parmi les mineurs volontaires « le beau sexe tout entier ».

Parler de peuple-enfant, même pour le défendre, c’est accepter la grille de ceux qui le tiennent en lisière.

La seconde limite est logique : si chaque erreur du peuple est imputée au dispositif, l’hypothèse devient irréfutable. Elle ne vaut qu’à la condition d’accepter qu’un peuple responsable puisse se tromper, et d’en assumer les conséquences.

L’ironie de la biologie offre ici une issue : chez Bolk comme chez les biologistes qui l’ont suivi, la néoténie n’est pas un défaut de l’espèce humaine mais la source de sa plasticité, la capacité d’apprendre toute la vie. Ce qu’il faut abolir, ce n’est pas la jeunesse du citoyen, c’est la tutelle.

Le #PIC en tire sa méthode plus que sa rhétorique. Son Protocole refuse de proposer au peuple « de meilleures décisions » (Titre I, article 2) ; sa Constitution d’urgence fait du référendum d’initiative citoyenne le « mode normal » d’expression de la volonté générale (Titre I, article 6), et confie aux Formulateurs tirés au sort la rédaction de notes exposant les arguments opposés.

Ce n’est pas un cours d’instruction civique : c’est la pratique du dicastère selon Mill, ouverte à tous. L’hypothèse est que le citoyen apprend à décider en décidant, comme on apprend à marcher en tombant, ce que Kant disait déjà du chariot d’enfant.

La contre-hypothèse est connue, et c’est l’impuissance apprise : on apprend aussi à ne plus rien tenter.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Emmanuel Kant, « Réponse à cette question : qu’est-ce que les Lumières ? », 1784, trad. Jules Barni, Wikisource : « Les lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. ». consulter la source

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840), quatrième partie, chapitre VI, « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre », éd. de 1848, Wikisource : « En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare de leur libre arbitre n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes, et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité. ». consulter la source

John Stuart Mill, Considerations on Representative Government, Parker, Son and Bourn, 1861, chapitre III, Project Gutenberg : « the practice of the dicastery and the ecclesia raised the intellectual standard of an average Athenian citizen far beyond any thing of which there is yet an example in any other mass of men, ancient or modern » (la pratique du dicastère et de l’ecclésia a élevé le niveau intellectuel du citoyen athénien moyen bien au-delà de tout ce dont on a l’exemple dans aucune autre masse d’hommes, ancienne ou moderne ; notre traduction). consulter la source

Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, Harper &amp ; Brothers, 1942, chapitre XXI : « Thus the typical citizen drops down to a lower level of mental performance as soon as he enters the political field. He argues and analyzes in a way which he would readily recognize as infantile within the sphere of his real interests. » (Ainsi le citoyen typique tombe à un niveau inférieur de performance mentale dès qu’il entre dans le champ politique. Il argumente et analyse d’une manière qu’il reconnaîtrait volontiers comme infantile dans la sphère de ses intérêts réels ; notre traduction). consulter la source

Emmanuel Macron, conférence de presse à l’issue du grand débat national, palais de l’Élysée, 25 avril 2019 : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du parlement soit à référendum soit à application réglementaire directe. ». consulter la source

Convention citoyenne pour le climat, Avis des membres de la Convention citoyenne pour le climat sur les réponses apportées par le Gouvernement à ses propositions, huitième session, 26-28 février 2021 : « Le 21 juin 2020, après un vote en plénum, ils ont remis à l’exécutif un rapport composé de 48 objectifs et 149 propositions. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre I, article 2 : « Le mouvement tient que l’impuissance politique des citoyens ne procède ni de leur ignorance ni de leur apathie, mais du dispositif qui les tient à l’écart de la décision. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

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