Lexique du Pouvoir · Le langage piégé

Le langage piégé

La novlangue Le mot a été inventé par un romancier, et il est devenu un instrument de diagnostic. En 1949, dans 1984, George Orwell dote l’Océania d’une langue officielle, le Newspeak, qu’Amélie Audiberti rend en 1950 par « novlangue ».

L’appendice du roman en livre la recette : la novlangue ne sert pas seulement à exprimer la vision du monde du Parti, elle doit « rendre impossible tout autre mode de pensée » ; elle est conçue « non pour étendre, mais pour restreindre le champ de la pensée ».

Le procédé tient en 2 gestes. Le premier est de retrancher : le mot « libre » survit, mais seulement dans « ce chien est libre de puces » ; la liberté politique, n’ayant plus de nom, cesse d’être pensable.

Le second est d’inverser : le camp de travail forcé s’appelle « camp de joie », le ministère de la Guerre « ministère de la Paix ». La fiction avait un modèle.

Le philologue Victor Klemperer, persécuté comme juif, a tenu à Dresde, sous le Troisième Reich, le carnet de la langue du régime, publié en 1947 sous le titre LTI, Lingua Tertii Imperii.

Il y montre l’adjectif « fanatique », blâme jusque-là, devenu éloge ; il y montre surtout que la langue agit sans qu’on y consente : « les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».

Le procédé n’a pas pris sa retraite avec les totalitarismes.

En mars 2025, le New York Times recense, dans les documents des agences fédérales américaines, des centaines de mots à « limiter ou éviter » : « femmes », « handicap », « crise climatique », « pollution », « santé mentale », « victime »…

Rien de caché : tout est écrit, et c’est bien ce qui inquiète. Une réserve s’impose pourtant : on crie aujourd’hui à la novlangue dès qu’un mot déplaît, si bien que l’accusation est devenue la langue de bois de ceux qui dénoncent la langue de bois.

Orwell avait pris sa précaution : l’hérésie deviendrait impensable, écrivait-il, « du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots ».

Une langue ne se décrète pas tout à fait ; on peut toujours penser ce qu’on n’a pas encore su nommer. Mais une pensée sans mot ne circule pas, ne s’enseigne pas, ne se vote pas : elle reste une gêne, jamais une revendication.

Le #PIC en a fait le premier considérant de sa Constitution : « les mots ne sont jamais neutres », et « celui qui nomme un régime en fixe secrètement la destination ».

Au citoyen, un réflexe d’hygiène : quand un mot disparaît des discours officiels, demandez ce qu’il désignait ; quand un mot nouveau y apparaît, demandez ce qu’il remplace.

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Les éléments de langage Écoutez 3 ministres le même matin sur 3 antennes : ils emploient la même expression, dans le même ordre, avec le même adjectif. Ce n’est pas une coïncidence, c’est un produit.

Les communicants l’appellent élément de langage, « EDL » dans les cabinets : une formule préparée d’avance pour être répétée à l’identique.

L’administration l’enseigne sans pudeur ; le catalogue de formation du ministère de la Transition écologique propose d’apprendre à rédiger « des éléments de langage pour les ministres » : une page et demie au plus, « un ou deux éléments saillants comme des chiffres », et de quoi traduire « une prise de hauteur ». La chaîne descend plus bas que les ministres.

Le 9 octobre 2017, le journal de France 3 publie l’un des « récaps » que le porte-parolat du gouvernement adresse aux députés de la majorité par une messagerie sécurisée ; celui du 26 septembre insiste sur la « convergence sociale et fiscale » vantée par le président dans son discours sur l’Europe, et l’expression passe aussitôt dans la bouche d’une députée, sur le plateau de franceinfo.

Interrogée, celle-ci assume : pas de consignes, dit-elle, mais des éléments de langage partagés « afin d’avoir une forme d’unité de parole ». Voilà le mot : unité.

Un député est élu pour représenter la nation, et le Parlement, dit l’article 24 de la Constitution de 1958, « contrôle l’action du Gouvernement » ; voici le député devenu haut-parleur de celui qu’il doit contrôler.

Le procédé s’appuie sur un ressort que les psychologues connaissent bien : ce qu’on entend souvent paraît plus vrai. Quand la même phrase sort de 10 bouches, l’auditeur croit entendre 10 témoins ; il n’entend qu’un seul rédacteur.

Réserve loyale : toute organisation coordonne sa parole, les syndicats, les entreprises, les oppositions, et le #PIC ne prétend pas parler en désordre. Coordonner n’est pas mentir.

Mais l’élément de langage a un vice de fabrication : il est écrit avant les faits, et il ne se corrige pas quand les faits changent.

Au printemps 2020, la porte-parole du gouvernement juge le masque inutile pour qui n’est pas malade, et Mediapart décrit un exécutif qui répète en boucle ses éléments de langage sur l’inutilité du masque ; début mai, la même porte-parole invoque une évolution du consensus scientifique, et le 11 mai 2020 un décret rend le masque obligatoire dans les transports en commun.

La formule est tombée, et avec elle le crédit de tous ceux qui l’avaient récitée. Le Protocole du #PIC règle la question dans l’autre sens : « Nul ne s’exprime au nom du mouvement sans mandat ; chacun s’exprime en son nom propre sans avoir à s’en excuser. »

Une parole qui engage celui qui la prononce vaut mieux que 1 000 qui en répètent une autre.

Au citoyen, un réflexe : quand vous entendez la même expression chez plusieurs responsables le même jour, ne vous demandez pas s’ils ont raison ; demandez qui l’a écrite, et posez la question qu’elle évite.

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Le cadrage Six cents vies sont en jeu. En 1981, dans la revue Science, Amos Tversky et Daniel Kahneman soumettent à 2 groupes le même dilemme : une épidémie doit tuer 600 personnes, 2 programmes sont possibles.

Au premier groupe, on dit que le programme sûr « sauvera deux cents personnes » : 72 % le choisissent. Au second, on dit que le même programme laissera « mourir quatre cents personnes » : il n’en retient plus que 22 %.

Les chiffres sont identiques, seuls les mots ont changé, et la majorité s’est retournée. L’expérience a été refaite en 2014 sur 36 échantillons indépendants, plus de 6 000 participants : l’effet tient.

Le chercheur en communication Robert Entman en a donné en 1993 la définition de référence : cadrer, c’est sélectionner certains aspects d’une réalité perçue et les rendre plus saillants, de façon à promouvoir une définition du problème, une interprétation de ses causes, un jugement moral et un remède.

Le cadre ne ment pas ; il choisit la porte par laquelle on entre. Le linguiste George Lakoff en a tiré en 2004 la leçon politique.

Dès l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche, raconte-t-il, l’expression tax relief, le « soulagement fiscal », sort de ses services et gagne toutes les rédactions.

Or on ne soulage que d’une affliction : l’impôt devient un mal, celui qui le baisse un héros, celui qui s’y oppose un méchant, et le débat est perdu par quiconque reprend le mot, fût-ce pour le contester.

Car, seconde leçon, nier un cadre revient à l’activer : Nixon déclare à la nation « Je ne suis pas un escroc », et tout le monde pense à un escroc.

Faites l’essai chez vous : le même prélèvement s’appelle « cotisation » sur votre fiche de paie et « charge » dans bien des discours ; la cotisation se paie pour un droit, la charge s’allège comme un fardeau.

Réserve de professeur : tout discours cadre, il n’existe pas de description sans point de vue, et le #PIC cadre aussi quand il parle de « dépossession démocratique ». Le cadrage n’est pas une faute ; la faute est de priver l’auditeur du cadre concurrent.

Le pouvoir le sait mieux que personne, lui qui rédige les questions : dans un référendum, un sondage ou une consultation, celui qui écrit la question a déjà écrit une bonne part de la réponse. La Constitution du #PIC confie donc la plume à d’autres mains : 777 Formulateurs tirés au sort « vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au référendum », rédigent pour chacune une note exposant « les arguments opposés » et garantissent que « la formulation n’oriente la réponse ».

Au citoyen, un réflexe : devant toute question qu’on vous pose, reformulez-la dans l’autre sens, et regardez si votre réponse change. Si elle change, ce n’est pas vous qui avez répondu.

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L’euphémisation En 1946, George Orwell dresse l’inventaire. On bombarde depuis le ciel des villages sans défense, on chasse leurs habitants dans la campagne, on mitraille le bétail, on incendie les huttes : cela s’appelle « pacification ».

On arrache des millions de paysans à leurs fermes et on les jette sur les routes : « transfert de population ».

On emprisonne des années sans procès, on abat d’une balle dans la nuque : « élimination des éléments peu sûrs ». Il faut de tels mots, conclut-il, quand on veut nommer les choses sans en faire surgir l’image.

Tout l’art de l’euphémisme est là : garder le fait, supprimer la vue. La France a son musée.

Jusqu’en 1999, ses textes officiels ne connaissaient pas de guerre d’Algérie, mais des « opérations effectuées en Afrique du Nord » ; il a fallu la loi du 18 octobre 1999, 37 ans après la fin des combats, pour y substituer les mots « guerre d’Algérie ». L’entreprise a sa vitrine.

Depuis la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002, le « plan social » s’appelle « plan de sauvegarde de l’emploi » ; l’intention du législateur était honorable, rappeler à l’employeur son devoir de reclasser, et le résultat est une ironie de fer : le document qui organise les licenciements porte le nom de ce qu’il supprime.

Les états-majors ont leurs « frappes ciblées » et leurs « dommages collatéraux », où les morts civils deviennent une marge d’erreur. Et quand le mot doux ne suffit plus, on impose le mot.

Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine et l’appelle « opération militaire spéciale » ; 2 jours plus tard, son régulateur des médias ordonne à plusieurs rédactions de supprimer les articles qui parlent d’« assaut », d’« invasion » ou de « déclaration de guerre » ; le 4 mars, une loi punit jusqu’à 15 ans de prison les « fausses informations » sur l’armée.

Poussé à son terme, l’euphémisme devient un délit de vocabulaire. Réserve du professeur : l’euphémisme n’est pas toujours une arme.

La politesse en vit, la médecine aussi, qui ne jette pas un diagnostic au visage d’un malade ; parfois, le mot doux protège la victime plutôt que le bourreau. Mais le pouvoir n’euphémise pas par délicatesse : il anesthésie celui qui aurait pu s’indigner.

On s’indigne d’une image, jamais d’une catégorie administrative. La Constitution du #PIC n’a pas d’article contre les euphémismes, et c’est sagesse : on ne légifère pas sur les mots, la Russie a montré en 2022 où cela mène.

Reste le réflexe, celui d’Orwell, retourné contre ses héritiers : traduisez. Devant chaque formule officielle, demandez ce qu’une caméra aurait filmé.

Un « plan de sauvegarde de l’emploi », ce sont des salariés qui rendent leur badge un vendredi ; une « opération spéciale », des immeubles éventrés et des gens dans les caves. Si la traduction vous serre la gorge, c’est que le mot faisait son travail.

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Le storytelling Le 10 octobre 1990, devant un groupe de parlementaires américains, une adolescente de 15 ans, présentée sous son seul prénom, Nayirah, raconte en larmes ce qu’elle dit avoir vu dans un hôpital du Koweït envahi : des soldats irakiens sortant des bébés prématurés de leurs couveuses pour les laisser mourir sur le sol.

Le président George H. W. Bush reprend l’histoire au moins 10 fois dans les semaines qui suivent ; 7 sénateurs la citent dans leurs discours en faveur de la guerre, que le Sénat autorise le 12 janvier 1991 par 52 voix contre 47.

En janvier 1992, le journaliste John MacArthur révèle dans le New York Times que Nayirah est la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington. Son témoignage avait été préparé avec la firme de relations publiques Hill & Knowlton, rémunérée jusqu’à 12 millions de dollars, selon les estimations, par une organisation montée par le gouvernement koweïtien. L’enquête commandée ensuite par le Koweït lui-même conclura qu’elle n’avait vu qu’un seul bébé hors de sa couveuse, et un instant.

Voilà le storytelling : non pas mentir sur un chiffre, mais remplacer le chiffre par une scène. L’argument s’adresse au jugement, qui discute ; l’histoire s’adresse à l’identification, qui ne discute pas. On ne réfute pas un bébé.

L’écrivain Christian Salmon en a fait l’anatomie en 2007 (Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits) : depuis les années 1990, aux États-Unis puis en Europe, l’art immémorial du récit a été investi par le marketing, le management et les états-majors de campagne. Le candidat ne défend plus un programme ; il incarne un personnage.

Frédéric Bascuñana, qui a longtemps défendu le récit comme un outil de création et de vente, en a donné en 2017, dans un commentaire sur la formation des commerciaux, la définition la plus simple : « Dans le chaos que perçoit notre conscience, émerge le besoin d’histoire. » Une histoire, écrit-il, « met de l’ordre dans le chaos de l’univers ».

Puis il pose le critère qui sépare le conte de la propagande : « imaginez une histoire dans laquelle vous supprimiez l’ingrédient du milieu : les péripéties et les obstacles. Vous n’avez plus d’histoire : il ne reste qu’une propagande. »

Relisez le récit de 1990 avec ce filtre. Un bourreau, des innocents, un sauveur, et pas une péripétie : ni témoin contradictoire, ni doute, ni coût. Une histoire sans obstacle. Une propagande.

Les thérapeutes de Palo Alto avaient décrit un procédé voisin, et l’avaient nommé. En 1974, Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch définissent le recadrage : placer une situation dans un autre cadre, qui convient aussi bien aux faits ; ce déplacement, écrivent-ils, « changes its entire meaning » (en change le sens tout entier ; trad. IA). Le chapitre s’intitule The Gentle Art of Reframing (l’art délicat du recadrage ; trad. IA) : gentle, c’est aussi doux.

Les faits ne bougent pas. Le sens change. C’est ce que fait souvent un récit de gouvernement.

L’un de leurs inspirateurs, Milton Erickson, qui préface leur livre, soignait d’ailleurs par des histoires : ses contes didactiques (teaching tales), recueillis par le psychiatre Sidney Rosen, aidaient les gens, dit leur éditeur, à voir leur situation d’une façon nouvelle, par le choc, la surprise ou la confusion. L’une des rubriques du recueil s’intitule Reframing. Le récit est la forme la plus indirecte de la suggestion : on n’y donne aucun ordre, on laisse l’auditeur conclure.

Depuis, le récit est devenu un objet de défense. En 2011, l’agence de recherche du Pentagone, la DARPA, lance un programme baptisé Narrative Networks, parce que les récits peuvent, écrit-elle, « cue heuristics and biases in judgment » (activer les heuristiques et les biais du jugement ; trad. IA). Le neuro-économiste Paul Zak raconte, en 2015, que le département de la Défense a soutenu ses recherches parce qu’il voulait savoir pourquoi les récits persuadent.

En 2021, dans un entretien professionnel sur l’influence dans la vente entre entreprises, Frédéric Bascuñana formulait la règle dont le #PIC tire aujourd’hui l’hypothèse d’une triangulation : « Le Nudge et le storytelling convergent particulièrement […]. Ça s’interpénètre, et ça permet de concevoir les bonnes stratégies d’influence. »

Le nudge pose le décor ; le récit lui donne un sens ; l’influence le fait circuler. C’est ce que le #PIC propose d’appeler, à titre d’hypothèse, la cybernétique du pouvoir.

Une réserve, que le #PIC s’applique d’abord à lui-même. L’humanité pense en récits depuis qu’elle parle, et nous en racontons aussi, à commencer par celui de Cincinnatus, qui rend le pouvoir et retourne à sa charrue. Nous racontons même, dans l’entrée Le nudge, l’histoire d’une conversion : jugez-la à ses péripéties.

Méfiez-vous enfin de la neurochimie de magazine : l’idée que l’ocytocine soit l’« hormone de la confiance » a mal résisté aux tentatives de réplication, et sa mesure dans le sang, sur laquelle reposent les expériences sur le récit, est contestée. Le récit n’a pas besoin de cette légende pour être puissant.

Le récit n’est pas coupable ; il devient une arme quand il est là pour qu’on ne pose plus de question. Une bonne histoire illustre un argument qu’on peut vérifier ; une histoire fabriquée tient lieu d’argument et se dérobe à la vérification. En 1990, la vérification est arrivée après la décision : les premiers démentis au printemps 1991, l’identité du témoin 15 mois après son récit, la guerre une fois faite.

C’est cet ordre, la décision d’abord, la vérification ensuite, que la Constitution du #PIC veut inverser. Elle garantit à chaque citoyen l’accès à « un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques » (Titre V, article 6), et elle oblige les médias qui bénéficient d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire à faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée lorsqu’ils prennent position sur une question soumise au peuple, un texte en discussion ou un candidat (Titre V, article 5). Avant chaque votation, une note citoyenne rédigée par des Formulateurs tirés au sort expose les arguments opposés, 4 semaines au moins avant le scrutin (14 jours en votation extraordinaire), et nul n’est entendu par eux « sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin » : les péripéties, rendues au peuple.

Au citoyen, un réflexe. Quand on vous raconte une histoire pour vous faire approuver une décision, cherchez les péripéties : l’obstacle, le contradicteur, le coût. S’il n’y en a pas, ce n’est pas une histoire. Puis demandez qui a trouvé le témoin, qui a préparé son récit, et qui a payé ceux qui l’ont préparé.

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La langue de bois Le 28 avril 1986, un peu après 21 heures, le journal télévisé soviétique consacre une vingtaine de secondes à l’explosion survenue 2 jours plus tôt dans un réacteur de Tchernobyl.

5 phrases : un accident s’est produit, un réacteur a été endommagé, des mesures sont prises pour en éliminer les conséquences, une aide est apportée aux victimes, une commission a été créée.

Pas un chiffre, pas un nom, pas un verbe dont on puisse retrouver l’auteur ; et ces 5 phrases ne sont lâchées qu’après que la Suède, à plus de 1 000 kilomètres, a vu s’affoler ses propres détecteurs de radioactivité.

C’est la langue de bois à l’état chimiquement pur : parler, pour ne rien dire qui puisse être démenti.

L’expression s’est répandue en français par l’Est : les Russes raillaient déjà, sous les tsars, la « langue de chêne » de leur bureaucratie, et les Polonais parlaient d’une parole figée pour désigner celle du Parti ; dans les années 1980, elle devient un cliché du journalisme français pour nommer le discours soviétique.

En 1987, l’historienne Françoise Thom en a disséqué la variante soviétique (La Langue de bois) : un discours qui ne décrit pas le réel, mais le range sous le dogme.

Ses marques se retrouvent partout : le nom à la place du verbe (« la mise en œuvre » plutôt que « nous ferons »), le passif qui efface l’agent (« des erreurs ont été commises »), le « il faut » sans sujet, le « nous » qui ne désigne personne.

L’historien Christian Delporte, qui en a retracé l’histoire française en 2009, la définit comme un ensemble de procédés qui, par les artifices déployés, « visent à dissimuler la pensée de celui qui y recourt pour mieux influencer et contrôler celle des autres ».

Orwell l’avait dit plus sèchement dès 1946 : le langage politique est fait pour donner au mensonge l’air de la vérité, au meurtre l’air respectable, et « une apparence de solidité à du vent ».

Réserve de bonne foi : il existe une langue de bois de la prudence, celle du diplomate qui ne peut pas tout dire, du ministre qui ne doit pas affoler les marchés, et le mot est devenu une injure si commode que chacun l’applique au discours de l’autre.

Mais la prudence se tait ; la langue de bois parle, et longuement, précisément pour occuper la place de la réponse. Sa fonction n’est pas de tromper sur un fait, c’est d’empêcher qu’on puisse jamais y confronter la parole : ce qui n’affirme rien ne se réfute pas, et ce qui ne se réfute pas ne se sanctionne pas.

Le #PIC attaque le problème par l’autre bout. Sa Constitution abroge le principe selon lequel « tout mandat impératif est nul » : le programme sur lequel un délégué a été élu « lui est juridiquement opposable », et tout délégué est révocable par référendum.

Le #PIC signale lui-même le point comme le plus délicat de ce titre : il faudra dire en loi organique ce qu’est un manquement au programme, pour distinguer la trahison du simple ajustement au réel.

La difficulté est réelle ; elle vaut mieux que le confort d’une parole que rien n’engage. Une parole qui engage ne peut plus se permettre d’être en bois. Au citoyen, un réflexe de grammairien : remettez un sujet devant chaque verbe.

Qui, exactement, a commis les erreurs ? Qui fera quoi, et quand ? Si la phrase ne survit pas à ces deux questions, elle n’avait rien à dire.

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Les mots-écrans Qui peut être contre une réforme ? Personne, et c’est tout l’intérêt du mot. Le mot-écran ne désigne pas une mesure : il la juge d’avance, et place celui qui objecte dans le mauvais rôle avant qu’il ait ouvert la bouche.

La réforme fut longtemps le nom des conquêtes ; dans la bouche des gouvernants, elle nomme désormais aussi bien le recul, si bien que refuser une réforme revient, par la seule grammaire, à refuser le progrès.

Le 24 août 2017, devant la communauté française de Bucarest, le président de la République en livre la version clinique : « La France n’est pas un pays réformable » ; les Français, ajoute-t-il, détestent les réformes, et il faut leur expliquer où l’on va.

Tout est là. La mesure n’est pas en cause ; le peuple l’est. Et le remède est tout trouvé, sous un autre mot-écran : la « pédagogie ».

Le mot porte une thèse qu’il n’énonce jamais : si vous n’êtes pas d’accord, c’est que vous n’avez pas compris. Le désaccord devient un déficit d’explication, l’adversaire un élève en retard, le débat une leçon particulière.

La « modernisation » procède de même : ce qui s’y oppose est archaïque par définition, sans qu’on ait à dire en quoi. L’éditeur Éric Hazan en a dressé l’inventaire en 2006 dans LQR.

La propagande du quotidien, titre forgé sur celui de Klemperer : Lingua Quintae Respublicae, la langue de la Cinquième République. Il y relève, entre autres, le glissement de la « question » au « problème » : une question sociale appelle des réponses, et donc un débat ; un problème attend sa solution, et donc ses techniciens.

Il en tire une opposition à retenir : la langue nazie voulait galvaniser et fanatiser, celle de la Cinquième République travaille à produire l’apathie.

Réserve loyale : certaines réformes sont nécessaires, certains refus sont paresseux, et le #PIC propose lui-même une refonte complète des institutions, qu’il ne se prive pas de parer de mots flatteurs.

Le mot n’est pas coupable ; c’est son emploi comme verdict qui l’est. L’entrée « La captation des mots » montre comment on confisque un nom commun pour trier les citoyens ; le mot-écran fait moins et davantage : il ne confisque rien, il dispense d’argumenter.

Contre lui, un seul remède : rendre l’objection possible, et même décisive. La Constitution du #PIC y pourvoit par le référendum d’initiative citoyenne, qui comprend un référendum abrogatoire « par lequel il annule une norme en vigueur », sans condition de seuil de signatures, puisque l’initiative en revient aux 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora citoyenne.

La réforme que le peuple n’aurait « pas comprise » peut alors lui être soumise, et c’est lui qui juge si c’est l’explication qui manquait, ou la réforme qui ne valait rien. Au citoyen, un réflexe : remplacez le mot-écran par la mesure elle-même.

« Réforme des retraites » devient « l’âge légal de départ repoussé de deux ans » ; « modernisation du service public » devient « fermeture de tel guichet ». Voyez ensuite si la phrase tient encore debout.

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La reductio ad Hitlerum Le nom est savant, le procédé ne l’est pas. Le philosophe Leo Strauss, juif allemand exilé aux États-Unis, qui avait toutes les raisons de ne pas prendre Hitler à la légère, forge l’expression au printemps 1951 dans une revue de Chicago, puis la rend célèbre en 1953 dans Droit naturel et histoire.

Elle imite la reductio ad absurdum des logiciens : au lieu de conduire l’adversaire à l’absurde, on le conduit à Hitler. Strauss en donne la réfutation en une ligne : une opinion n’est pas réfutée du fait qu’Hitler l’a partagée.

Le mécanisme est une culpabilité par association. Hitler s’abstenait de viande, son régime faisait la guerre au tabac : le végétarien et l’antitabac ont-ils quelque chose à se reprocher ?

La réponse est évidemment non ; c’est pourquoi le procédé ne s’avance jamais sous la forme d’un raisonnement, toujours sous celle d’une insinuation : « Vous savez qui d’autre voulait cela ? »

En 1990, l’avocat américain Mike Godwin en tire une loi mi-sérieuse, née dans les forums de discussion : plus une discussion en ligne se prolonge, plus la probabilité d’y voir surgir une comparaison avec les nazis ou avec Hitler s’approche de un.

Le « point Godwin » est passé dans la langue. Le #PIC connaît la manœuvre, il la reçoit régulièrement : le peuple aurait « porté Hitler et Pétain au pouvoir », les corps intermédiaires ne seraient que la Charte du travail de Vichy.

L’Autodéfense y répond sur pièces ; ce qui intéresse ici, c’est la fonction.

La reductio ne réfute pas : elle rend la réfutation superflue, parce qu’elle change un désaccord en souillure. Celui qui s’attarde à discuter passe déjà pour complaisant, et le débat s’arrête au moment précis où il aurait dû commencer.

Réserve capitale, et Godwin la fait lui-même : toute comparaison avec le nazisme n’est pas un sophisme.

En août 2017, il invite à comparer aux nazis les manifestants de Charlottesville qui défilent avec leurs symboles ; en 2018, il écrit que sa loi sert à reconnaître les comparaisons spécieuses, mais aussi, par contraste, celles qui ne le sont pas.

Oublier ce qu’a été le nazisme serait une faute plus grave que d’en abuser.

La ligne de partage est donc précise : la comparaison éclaire quand elle porte sur un mécanisme identifié, la suspension des libertés, la désignation d’un bouc émissaire, le culte du chef, et qu’elle accepte la discussion ; elle disqualifie quand elle s’arrête à une ressemblance de surface et interdit la discussion. La Constitution du #PIC ne laisse pas au soupçon le soin de trier les opinions : elle « récuse la notion d’un “arc” hors duquel certaines opinions seraient proscrites », et pose qu’« aucune sensibilité ne peut être bannie du débat au motif qu’elle déplaît à ceux qui gouvernent ».

Le #PIC signale lui-même que cet article heurte l’arsenal pénal actuel sur la presse et les discriminations, et renvoie au vote des citoyens le degré exact de conciliation : c’est un point en débat, et il le dit. Son Protocole fait de la controverse organisée, la disputatio, le préalable de toute décision.

Au citoyen, le réflexe de Strauss : quand on vous oppose Hitler, retirez Hitler de la phrase, et regardez quel argument il reste.

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L’étiquette « complotiste » Commençons par ce qui est certain : les théories du complot existent, et elles tuent.

En 1903, un journal russe publie les Protocoles des Sages de Sion, prétendu plan juif de conquête du monde ; dès 1921, le Times de Londres démontre que le texte plagie un pamphlet français de Maurice Joly contre Napoléon III, où il n’est pas question des Juifs.

Le faux n’en a pas moins nourri l’antisémitisme du siècle, nazisme compris.

Plus près de nous, le 4 décembre 2016, un homme armé d’un fusil d’assaut entre dans une pizzeria de Washington pour y libérer des enfants qu’une rumeur en ligne disait séquestrés par des proches d’une candidate à la présidence ; il n’y avait ni enfants captifs ni cave secrète, le restaurant n’a même pas de sous-sol, seulement des clients qui ont fui, et il a tiré 3 fois.

Rien de ce qui suit n’excuse cela. Mais un mot peut servir 2 maîtres. « Complotiste » désigne une pensée malade ; il sert aussi à ne pas répondre.

2 sociologues américains, Ginna Husting et Martin Orr, l’ont montré en 2007 en étudiant son emploi dans la presse et les revues savantes : l’étiquette permet d’esquiver l’examen des preuves, de détourner les questions de pouvoir, de corruption et de motif, et de disqualifier la personne qui les pose, en la privant du statut d’interlocuteur raisonnable.

Un seul cas suffit, parce qu’il est incontestable.

En juillet 2012, le directeur de la NSA, l’agence américaine du renseignement électronique, le général Keith Alexander, déclare publiquement que l’histoire selon laquelle l’agence détiendrait des millions de dossiers sur des personnes est « absolument fausse » ; de son point de vue, c’est « une absurdité totale ».

Le 12 mars 2013, devant la commission du renseignement du Sénat, le sénateur Ron Wyden demande au directeur du renseignement national, James Clapper, si la NSA collecte des données, de quelque nature que ce soit, sur des millions ou des centaines de millions d’Américains.

Réponse : « Non, monsieur. » Puis : « Pas sciemment. »

En juin 2013, les documents d’Edward Snowden révèlent que l’agence recueille, jour après jour, les relevés d’appels de millions d’abonnés ; le 1er juillet, le directeur du renseignement national reconnaît devant la même commission que sa réponse était « clairement erronée », et s’en excuse.

Le 7 mai 2015, une cour d’appel fédérale juge que ce programme excède ce que le Congrès a autorisé ; le 2 juin, le Congrès le restreint. Ceux qui décrivaient la chose en 2012 n’étaient pas des complotistes : ils avaient de l’avance.

Réserve, formulée avec le sourire du #PIC : que certains soupçons aient été fondés ne rend pas les autres vrais, et celui qui brandit la NSA pour justifier n’importe quelle fable commet l’erreur symétrique.

La règle vaut dans les deux sens : c’est la preuve qui tranche, jamais l’étiquette.

Le complotiste cherche des conjurés cachés ; le citoyen critique décrit des règles publiques, et l’Autodéfense du #PIC le rappelle à ceux qui lui collent le mot. La Constitution du #PIC organise la réponse plutôt que le soupçon : tout média qui profite d’un soutien public, d’une fréquence ou d’un régime dérogatoire doit faire place, sur toute prise de position politique engageante, « à parité de visibilité, à une contradiction argumentée ».

Au citoyen, un réflexe : quand on vous répond « complotiste », ne vous défendez pas ; reposez la question, et demandez qu’on y réponde.

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La lutte contre les « fausses nouvelles » La désinformation existe ; elle est organisée, souvent par des puissances étrangères, et la France a eu raison de se doter en 2021 d’un service chargé de détecter les ingérences numériques venues de l’étranger. Ce n’est pas elle que vise cette entrée.

C’est la tentation symétrique : faire de l’État, ou de ceux qu’il désigne, l’arbitre du vrai.

La loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information permet, dans les 3 mois qui précèdent un scrutin national, de demander au juge des référés de faire cesser en 48 heures la diffusion en ligne, délibérée, artificielle ou automatisée, et massive, d’« allégations ou imputations inexactes ou trompeuses » de nature à altérer la sincérité du vote.

Le Conseil constitutionnel ne l’a validée que sous réserve : il faut que le caractère inexact ou trompeur soit « manifeste », et que le risque pour le scrutin le soit aussi ; ni les opinions, ni les parodies, ni les simples exagérations ne sont visées. La première application tient de la fable.

En mai 2019, 2 élus communistes saisissent le juge, pour démontrer l’inanité du texte, contre un message du ministre de l’Intérieur lui-même, qui avait affirmé le 1er mai qu’« on a attaqué un hôpital », la Pitié-Salpêtrière ; l’attaque n’en était pas une.

Le tribunal juge le message « exagéré », mais portant sur des faits réels, et rejette la demande. Un mois plus tôt, Twitter avait refusé, en invoquant la même loi, une campagne gouvernementale d’incitation au vote pour les européennes.

L’arroseur arrosé fait sourire ; la leçon, elle, est sérieuse : même bornée par le juge, la catégorie du faux dépend toujours de celui qui la définit. L’exemple le plus instructif vient d’ailleurs.

Le 8 février 2021, après avoir consulté des organisations de santé dont l’OMS, Facebook ajoute à la liste des affirmations qu’il supprime l’idée que le virus de la Covid-19 serait « d’origine humaine ou fabriqué » ; le 26 mai 2021, « à la lumière des enquêtes en cours » sur l’origine du virus, il cesse de la supprimer.

Pendant plus de 3 mois, une hypothèse encore ouverte a été traitée comme un mensonge établi.

Le règlement européen sur les services numériques de 2022 installe ce mouvement dans la durée : il charge les très grandes plateformes d’évaluer les risques qu’elles font peser sur le débat civique et les élections, et fait traiter en priorité les signalements de contenus illicites émis par des « signaleurs de confiance » agréés par une autorité nationale, l’Arcom en France.

Réserve due, et qu’il faut répéter : rien de cela n’est une censure d’État au sens où l’est la loi russe du 4 mars 2022, qui punit jusqu’à 15 ans de prison les « fausses informations » sur l’armée ; la France n’est pas la Russie, et le juge français a refusé de jouer au ministère de la Vérité.

Mais la pente existe, et elle a une direction : déléguer le vrai à une autorité, puis l’autorité à une plateforme, puis la plateforme à un algorithme, chaque étage un peu plus loin du contradictoire. La Constitution du #PIC prend l’autre chemin.

Elle pose que « nul ne peut être inquiété pour l’expression d’une opinion, sauf appel direct à la violence ou à la commission d’un crime », principe que le #PIC signale lui-même comme en débat, parce qu’il heurte les lois actuelles sur la presse et les discriminations, et dont il renvoie la portée exacte au vote des citoyens ; elle répond au faux par la contradiction obligatoire, « à parité de visibilité », dans les médias qui profitent d’un avantage public ; et elle confie la régulation des médias non plus à des personnalités nommées par les pouvoirs constitués, mais à des citoyens tirés au sort.

Au citoyen, un réflexe : devant toute information déclarée « fausse », demandez qui l’a déclarée telle, sur quelle preuve, et si le contradicteur a eu la parole.

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Le besoin d’incarnation « Il lui manque l’incarnation. » « Il n’a pas la stature. » « Est-elle présidentiable ? » Ces phrases se donnent pour des constats. Ce sont des verdicts, et des verdicts qui ne disent jamais qui les a rendus.

Personne n’a jamais vu une stature. On la mesure pourtant chaque mois, au baromètre de la confiance et de la popularité, et l’on trie les prétendants bien avant que le peuple ait dit un mot : cinq cents parrainages d’élus, des plateaux qui invitent ou n’invitent pas, des intentions de vote qui portent sur des noms, jamais sur des projets.

Pierre Bourdieu a démonté l’illusion en 1984. La valeur qu’un groupe dépose dans son porte-parole lui revient, écrit-il, comme « une mystérieuse propriété objective de la personne, un charme, un charisme » ; et « les mandants adorent leur propre créature ».

La stature est un fétiche : une fabrication collective dont on a oublié qu’on l’avait fabriquée.

Le procédé coûte 2 désincarnations.

Le peuple d’abord, réduit à un public qui note des visages. Max Weber en avait vu le principe dès 1919, à l’échelle des partis : la conduite des partis par des chefs plébiscitaires entraîne, écrivait-il, l’Entseelung (la perte de l’âme) de ceux qui les suivent.

Les questions ensuite, réduites à un casting. On ne débat plus de la dette, des traités ou de l’école ; on se demande qui « fait président ».

Et puisqu’une seule personne porte tout, il suffit de l’abattre. Une vieille phrase exhumée pèse alors plus lourd qu’un programme, et le scandale devient la politique continuée par d’autres moyens. Examiner le passé d’un responsable est légitime ; le substituer au débat ne l’est pas.

Qu’on ne nous prête pas ce que nous ne disons pas : le #PIC n’est pas contre l’incarnation. Un peuple a besoin de visages, et un pouvoir sans visage n’est pas moins dangereux qu’un pouvoir à un seul visage.

Hannah Arendt appelait rule by Nobody (le règne de Personne) la bureaucratie où nul ne répond de rien, et y voyait une tyrannie sans tyran.

Le piège n’est donc pas dans le mot ; il est dans l’article. « Le pouvoir a besoin d’une incarnation » : d’accord sur le besoin, désaccord sur le nombre.

La formule rétrécit une belle idée, un peuple qui prend chair, à la portion congrue d’un seul corps. Et pendant qu’on scrute ce corps, bien des décisions se prennent là où aucun visage ne répond devant les électeurs : comités d’experts, autorités indépendantes, règles mises hors de portée du suffrage.

Le #PIC fait une autre hypothèse : incarner à plusieurs. Sa Constitution d’urgence refuse que le prestige d’une personne suffise à lui déléguer le pouvoir.

Elle confie l’exécutif à 7 visages, le Conseil des Sept, dont chaque vote est consigné nominativement et rendu public 3 ans plus tard, sous la seule réserve du secret de la défense. Elle fait siéger le peuple lui-même, dans les 7 777 tirés au sort de son Agora citoyenne, et lui rend les grandes décisions par le référendum.

Le réflexe, lui, ne coûte rien. Quand on vous dit qu’un responsable « n’a pas la stature », demandez qui l’a mesurée, et sur quelle question il aurait fallu le juger. Quand on vous dit qu’une décision « s’impose », demandez qui l’a prise.

Gustave Le Bon, qui décrivait en 1895 les moyens de persuasion des meneurs de foules, notait que « le prestige discuté n’est déjà plus du prestige ». C’est exactement pourquoi nous tenons à le discuter.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « L’incarnation ».

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