Lexique du Pouvoir · Les éléments de langage

Les éléments de langage Écoutez 3 ministres le même matin sur 3 antennes : ils emploient la même expression, dans le même ordre, avec le même adjectif. Ce n’est pas une coïncidence, c’est un produit.

Les communicants l’appellent élément de langage, « EDL » dans les cabinets : une formule préparée d’avance pour être répétée à l’identique.

L’administration l’enseigne sans pudeur ; le catalogue de formation du ministère de la Transition écologique propose d’apprendre à rédiger « des éléments de langage pour les ministres » : une page et demie au plus, « un ou deux éléments saillants comme des chiffres », et de quoi traduire « une prise de hauteur ». La chaîne descend plus bas que les ministres.

Le 9 octobre 2017, le journal de France 3 publie l’un des « récaps » que le porte-parolat du gouvernement adresse aux députés de la majorité par une messagerie sécurisée ; celui du 26 septembre insiste sur la « convergence sociale et fiscale » vantée par le président dans son discours sur l’Europe, et l’expression passe aussitôt dans la bouche d’une députée, sur le plateau de franceinfo.

Interrogée, celle-ci assume : pas de consignes, dit-elle, mais des éléments de langage partagés « afin d’avoir une forme d’unité de parole ». Voilà le mot : unité.

Un député est élu pour représenter la nation, et le Parlement, dit l’article 24 de la Constitution de 1958, « contrôle l’action du Gouvernement » ; voici le député devenu haut-parleur de celui qu’il doit contrôler.

Le procédé s’appuie sur un ressort que les psychologues connaissent bien : ce qu’on entend souvent paraît plus vrai. Quand la même phrase sort de 10 bouches, l’auditeur croit entendre 10 témoins ; il n’entend qu’un seul rédacteur.

Réserve loyale : toute organisation coordonne sa parole, les syndicats, les entreprises, les oppositions, et le #PIC ne prétend pas parler en désordre. Coordonner n’est pas mentir.

Mais l’élément de langage a un vice de fabrication : il est écrit avant les faits, et il ne se corrige pas quand les faits changent.

Au printemps 2020, la porte-parole du gouvernement juge le masque inutile pour qui n’est pas malade, et Mediapart décrit un exécutif qui répète en boucle ses éléments de langage sur l’inutilité du masque ; début mai, la même porte-parole invoque une évolution du consensus scientifique, et le 11 mai 2020 un décret rend le masque obligatoire dans les transports en commun.

La formule est tombée, et avec elle le crédit de tous ceux qui l’avaient récitée. Le Protocole du #PIC règle la question dans l’autre sens : « Nul ne s’exprime au nom du mouvement sans mandat ; chacun s’exprime en son nom propre sans avoir à s’en excuser. »

Une parole qui engage celui qui la prononce vaut mieux que 1 000 qui en répètent une autre.

Au citoyen, un réflexe : quand vous entendez la même expression chez plusieurs responsables le même jour, ne vous demandez pas s’ils ont raison ; demandez qui l’a écrite, et posez la question qu’elle évite.

Pour aller plus loin

Le procédé a été décrit avant d’avoir un nom. En 1946, dans « Politics and the English Language », George Orwell observe que la prose politique se compose de moins en moins de mots choisis pour leur sens, et de plus en plus de « phrases assemblées comme les éléments d’un poulailler préfabriqué » (notre traduction).

Il en tire un portrait de l’orateur qui récite : il « a déjà fait un bout de chemin pour se changer en machine » ; « les bruits appropriés sortent de son larynx, mais son cerveau n’y prend pas la part qu’il prendrait s’il choisissait ses mots lui-même » (notre traduction).

Orwell voyait là une paresse. Un demi-siècle plus tard, c’est un métier.

En mars 2003, The Guardian révèle un mémo du consultant républicain Frank Luntz, qui recommande d’abandonner l’expression « global warming » au profit de « climate change », jugée moins effrayante, et constate que « le débat scientifique se referme [contre nous] mais n’est pas encore clos » (notre traduction).

Le mot n’est plus choisi pour décrire le monde ; il est choisi pour l’effet qu’il produira sur celui qui l’entend. Luntz l’a d’ailleurs mis en sous-titre de son manuel, Words That Work : « It’s Not What You Say, It’s What People Hear ».

La meilleure objection vient de la recherche française, et elle est sérieuse. En 2011, dans Communication & langages, la politiste Caroline Ollivier-Yaniv étudie la façon dont les rédacteurs des cabinets ministériels parlent eux-mêmes de leurs « éléments de langage ».

Son constat est presque rassurant : ces professionnels fabriquent des énoncés en anticipant leur réception, mais leur propre vocabulaire témoigne de « l’impossibilité du contrôle de la circulation et de la transformation des discours politiques dans les médias ».

Les journalistes choisissent, coupent, retournent ; la formule ciselée finit parfois en moquerie.

Si le contrôle est impossible, où est le danger ? Il faut trancher, et la réponse tient à ce qu’on attend de l’élément de langage. Il ne vise pas le titre du lendemain, qu’il ne maîtrise pas. Il vise le vocabulaire commun, qu’il fixe, et le temps de parole, qu’il occupe.

Qu’une formule soit raillée ne l’empêche pas d’avoir imposé le cadre dans lequel on la raille.

Et la répétition travaille pour elle : depuis l’étude de Lynn Hasher et de ses collègues en 1977, on sait qu’une affirmation entendue plusieurs fois paraît plus vraie, c’est l’effet de vérité illusoire. Le communicant ne contrôle pas la presse ; il n’en a pas besoin.

Le cas français a une particularité constitutionnelle qu’on remarque rarement.

L’article 27 de la Constitution de 1958 dispose que « tout mandat impératif est nul » et que « le droit de vote des membres du Parlement est personnel » ; l’article 24 confie au Parlement le soin de contrôler « l’action du Gouvernement ».

L’électeur n’a donc pas le droit de lier son député ; rien, en revanche, n’interdit au gouvernement de lui fournir ses phrases.

Le mandat impératif, chassé par la grande porte au nom de la liberté de l’élu, revient par l’office du porte-parolat, à ceci près que le mandant n’est plus le peuple mais l’exécutif.

Le #PIC renverse la logique : sa Constitution d’urgence rend opposable au délégué le programme sur lequel il a été élu, et le rend révocable par référendum (Titre III, article 5). Le lien existe dans les deux régimes ; la question est de savoir à qui il rattache l’élu.

La notion a ses limites, et il faut les tracer pour qu’elle garde son tranchant.

Une formule commune n’est pas une manipulation : un syndicat qui adopte un mot d’ordre, un parti qui défend un programme sous un slogan, un mouvement qui répète qu’il veut rendre le pouvoir, tous coordonnent leur parole et le signent.

3 critères distinguent l’élément de langage du slogan assumé. L’auteur est caché, puisque la phrase circule sous le nom de ceux qui la récitent.

Les récitants se présentent comme des voix indépendantes, élus, experts, simples témoins, et leur nombre tient lieu de preuve. Enfin, la formule ne se révise pas quand les faits changent, parce que personne ne l’a écrite en son nom et que personne n’a donc à en répondre.

C’est ce critère que vise la Constitution d’urgence : « la communication d’une autorité engage personnellement celui qui l’a ordonnée ou validée » (Titre V, article premier).

Le devoir de véracité ne porte toutefois que sur les faits, jamais sur les opinions ni les interprétations, et l’élément de langage, qui vit de cadrages, lui échappe pour l’essentiel : limite assumée, non oubli.

Le #PIC n’est pas à l’abri, et il le sait : un mouvement qui se répète finit en chorale. Son Protocole ne lui interdit pas de partager des formules ; il exige que le mandat soit visible et que la parole personnelle reste libre (Protocole, Titre VIII, article 5).

C’est une hypothèse de fonctionnement plutôt qu’une garantie, et elle repose sur un pari que la tradition grecque appelait parrhèsia : celui qui parle en son nom prend un risque, et c’est ce risque qui rend sa parole digne d’être crue.

L’élément de langage est l’exact contraire, une parole sans risque, parce qu’elle est sans auteur.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 (texte publié par The Orwell Foundation) : « A speaker who uses that kind of phraseology has gone some distance toward turning himself into a machine. The appropriate noises are coming out of his larynx, but his brain is not involved as it would be if he were choosing his words for himself. » (L’orateur qui emploie ce genre de phraséologie a déjà fait un bout de chemin pour se changer en machine. Les bruits appropriés sortent de son larynx, mais son cerveau n’y prend pas la part qu’il prendrait s’il choisissait ses mots lui-même ; notre traduction). consulter la source

Oliver Burkeman, « Memo exposes Bush’s new green strategy », The Guardian, 4 mars 2003 (mémo de Frank Luntz) : « The scientific debate is closing [against us] but not yet closed. There is still a window of opportunity to challenge the science » (Le débat scientifique se referme [contre nous] mais n’est pas encore clos. Il reste une fenêtre pour contester la science ; notre traduction) ; le journaliste résume : « The phrase “global warming” should be abandoned in favour of “climate change” » (l’expression « réchauffement global » devrait être abandonnée au profit de « changement climatique » ; notre traduction). consulter la source

Frank Luntz, Words That Work: It’s Not What You Say, It’s What People Hear, Grand Central Publishing, édition révisée, 2008 (présentation de l’éditeur). Le manuel d’un praticien, avec des chapitres intitulés « The Ten Rules of Successful Communication » et « The 21 Words and Phrases for the 21st Century » : la fabrique du mot efficace racontée par l’un de ses artisans. consulter la source

Caroline Ollivier-Yaniv, « Les « petites phrases » et « éléments de langage ». Des catégories en tension ou l’impossible contrôle de la parole par les spécialistes de la communication », Communication & langages, n° 168, 2011, p. 57-68 (résumé) : « Leurs emplois témoignent de la fabrication d’énoncés par des spécialistes, en anticipant leurs conditions de réception. Ils manifestent également la très grande difficulté à prévoir la sélection et la reprise des énoncés par les journalistes ainsi que, de manière plus générale, l’impossibilité du contrôle de la circulation et de la transformation des discours politiques dans les médias. ». consulter la source

Constitution du 4 octobre 1958, articles 24 et 27 (texte intégral en vigueur, Conseil constitutionnel) : « Le Parlement vote la loi. Il contrôle l’action du Gouvernement. » ; « Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre VIII, article 5 : « Nul ne s’exprime au nom du mouvement sans mandat ; chacun s’exprime en son nom propre sans avoir à s’en excuser. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La parrhèsia · Les deux mandats

La parade : Protocole, titre VIII, article 5

Du même tonneau, dans le Lexique : L’effet de vérité illusoire · La langue de bois · La propagande · La fabrique du consentement

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

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