L’effet de vérité illusoire Plutarque raconte qu’à la cour d’Alexandre, un flatteur nommé Médius enseignait à ses disciples à calomnier hardiment : la plaie guérirait peut-être, mais la morsure laisserait sa cicatrice.
Francis Bacon en a tiré un adage latin, que la tradition a ensuite prêté à Beaumarchais, chez qui on ne le trouve pas : calomniez hardiment, il en restera toujours quelque chose.
Qu’une attribution fausse survive aussi bien, à force d’être répétée, est déjà une démonstration. La psychologie l’a mise en chiffres en 1977.
Lynn Hasher, David Goldstein et Thomas Toppino soumettent à des étudiants 60 affirmations plausibles, vraies ou fausses, en 3 séances espacées de 2 semaines ; 20 d’entre elles reviennent à chaque fois.
Les phrases répétées gagnent en crédibilité d’une séance à l’autre, qu’elles soient vraies ou non.
C’est l’effet de vérité illusoire : ce qui nous est familier nous paraît vrai, parce que l’esprit confond l’aisance avec laquelle il traite une phrase et la justesse de ce qu’elle dit.
La recherche récente en a fait une arme de précision. En 2015, une équipe américaine montre que le savoir ne protège pas : la répétition d’une erreur l’emporte parfois sur une connaissance que les participants possèdent pourtant.
En 2018, 3 chercheurs de Yale montrent qu’une seule exposition à un vrai titre de fausse nouvelle, tel qu’il circulait sur Facebook, suffit à en accroître la crédibilité, une semaine plus tard encore, même quand le titre porte la mention « contesté par des vérificateurs », et même quand il heurte les opinions du lecteur.
L’étiquette ne sauve pas du martelage. Le procédé a ses virtuoses.
En décembre 2018, la rubrique de vérification du Washington Post crée une note spéciale, le « Pinocchio sans fond », pour les affirmations fausses répétées au moins 20 fois, seuil au-delà duquel, explique-t-elle, le responsable politique ne peut ignorer que ses faits sont faux ; elle aura recensé plus de 30 000 affirmations fausses ou trompeuses de Donald Trump en 4 ans de mandat.
Mais la répétition n’a pas de camp : les éléments de langage que récitent en chœur les ministres d’un même gouvernement, les formules que reprennent mot pour mot les plateaux d’une même soirée, travaillent sur le même ressort, sans même avoir besoin de mentir.
Réserve loyale : l’effet est solide, reproduit à maintes reprises depuis 1977, à l’abri de la crise de la réplication qui a emporté tant d’autres ; mais il n’a rien de magique, et l’absurde lui résiste ; l’étude de Yale n’a pas réussi à rendre plus crédible l’idée que la Terre soit un carré parfait.
La répétition ne rend pas tout croyable ; elle rend le vraisemblable plus croyable qu’il ne le mérite, et cela suffit à gouverner.
La parade existe, et elle est d’une simplicité désarmante : en 2020, des chercheurs de Harvard et de Duke, qui constatent qu’il suffit de répéter que le léopard est l’animal terrestre le plus rapide pour rendre l’erreur plus crédible, montrent que se demander, dès la première lecture, si une affirmation est vraie efface l’illusion ultérieure, à condition de disposer de la connaissance utile. La Constitution du #PIC en tire une règle pour l’espace public : le pluralisme n’y est pas garanti par la multiplicité des sources mais par la présence de la contradiction au sein de chacune, et tout média qui bénéficie d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire doit faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée.
Une affirmation qui ne peut plus être répétée seule perd l’essentiel de son pouvoir. Au citoyen, un réflexe de vérificateur : devant chaque évidence, demandez-vous si vous l’avez vérifiée, ou seulement souvent entendue.
Pour aller plus loin
Avant les laboratoires, un médecin devenu sociologue avait tout décrit.
En 1895, dans Psychologie des foules, Gustave Le Bon range la répétition parmi les 3 procédés des meneurs, avec l’affirmation et la contagion : « L’affirmation n’a cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. »
Il ajoute aussitôt : « C’est Napoléon, je crois, qui a dit qu’il n’y a qu’une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. »
Le « je crois » vaut aveu : l’attribution circulait, et Le Bon la reprend parce qu’il l’a souvent lue. Il avait même devancé la psychologie cognitive sur un point précis, l’oubli de la source : « Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l’auteur de l’assertion répétée, et nous finissons par y croire. »
Sa démonstration par la réclame, où l’on finit par tenir pour certain que « le meilleur chocolat est le chocolat X », dit assez que la politique n’a pas inventé le procédé ; elle l’a emprunté au commerce, et la propagande du siècle suivant l’a industrialisé.
La psychologie expérimentale a depuis précisé le mécanisme.
Une méta-analyse de 2010, conduite par Alice Dechêne et ses collègues sur 51 études, confirme la solidité de l’effet et le rattache à la fluidité de traitement : ce qu’on a déjà lu se lit plus facilement, et cette facilité est prise pour un signe de vérité.
En 2021, Aumyo Hassan et Sarah Barber répètent des affirmations jusqu’à 27 fois : la crédibilité croît avec le nombre d’expositions, mais selon une courbe logarithmique, et le plus grand saut se produit dès la deuxième rencontre.
Le martèlement n’est donc pas le ressort principal ; c’est la première reprise qui fait le gros du travail, le reste l’entretient.
La meilleure objection vient du psychologue Christian Unkelbach, qui montre en 2007 que ce réflexe n’a rien d’absurde.
Dans un monde ordinaire, ce qu’on entend souvent est plus souvent vrai que faux, et se fier à la familiarité est une économie raisonnable ; il parvient d’ailleurs à inverser l’effet en laboratoire, quand on apprend aux participants que la fluidité signale le faux.
L’objection est juste, et elle aggrave le diagnostic au lieu de l’alléger. Une heuristique fiable dans un environnement honnête devient une faille dès que quelqu’un maîtrise la fréquence des messages.
La question cesse alors d’être psychologique : elle devient celle de savoir qui tient le robinet de la répétition, et c’est une question de pouvoir.
2 cas datés montrent que la correction officielle ne suffit pas.
En France, le chiffre de 400 000 normes pesant sur les collectivités a longtemps circulé dans le débat public ; en janvier 2023, un rapport sénatorial constate qu’il « ne repose sur aucun recensement rigoureux » et « n’a jamais été actualisé ».
La répétition n’a pas de camp : ce chiffre servait la cause de la simplification.
Au Royaume-Uni, l’Autorité de la statistique publique déclare le 27 mai 2016, en pleine campagne référendaire, que l’usage répété d’un montant brut de 350 millions de livres par semaine, présenté comme net, est « trompeur ».
Le 17 septembre 2017, son président écrit au ministre des Affaires étrangères qu’il est « surpris et déçu » qu’il ait choisi de répéter ce chiffre, et qualifie ce choix de « mésusage manifeste des statistiques officielles » (notre traduction).
Le démenti tenait en quelques lignes d’un communiqué ; le chiffre, lui, avait été repris par la campagne, et il le fut encore après.
La notion a sa limite, et elle concerne aussi ceux qui la brandissent. L’effet ne distingue pas le vrai du faux : un consensus scientifique se répète comme une rumeur, et un mouvement qui publie ses formules en rafale, le #PIC compris, profite du même ressort.
On le lui reproche d’ailleurs, jusqu’à qualifier son université populaire de catéchisme militant.
La seule défense honnête est de rendre chaque affirmation vérifiable à la source, ce qui est la raison d’être de l’onglet que vous êtes en train de lire. Pour l’espace public, la Constitution d’urgence avance une hypothèse de plus.
Son Titre V, article premier impose à quiconque exerce ou brigue le pouvoir un devoir de véracité sur les faits qu’il affirme : tout électeur peut saisir un juge, siégeant avec des citoyens tirés au sort, et si l’affirmation est manifestement fausse sur un point substantiel, le juge en ordonne la rectification publique par son auteur, « avec une visibilité égale ».
C’est répondre à l’asymétrie qui fit la fortune des 350 millions : le mensonge et son démenti diffusés à armes égales.
La répétition y est d’ailleurs saisie comme telle : le maintien ou la réitération d’une affirmation après une rectification définitive « vaut connaissance de sa fausseté ».
Reste que la recherche place la parade la plus efficace au moment de la première lecture, avant que la deuxième ne fasse son œuvre ; un juge arrive toujours après.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Plutarque, Comment on pourra discerner le flatteur d’avec l’ami, trad. Victor Bétolaud, Œuvres complètes de Plutarque. Œuvres morales, t. I, Hachette, 1870, p. 114-177 : « Il enjoignait aux siens d’employer hardiment la calomnie et de déchirer, parce que, disait-il, si celui qui a été mordu parvient à guérir la blessure il en restera toujours une cicatrice. ». consulter la source
Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Alcan, 1895, livre II, chapitre III : « L’affirmation n’a cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. C’est Napoléon, je crois, qui a dit qu’il n’y a qu’une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s’établir dans les esprits au point qu’ils finissent par l’accepter comme une vérité démontrée. » ; « Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l’auteur de l’assertion répétée, et nous finissons par y croire. ». consulter la source
UK Statistics Authority, déclaration de son président sur l’usage des statistiques officielles relatives aux contributions au budget de l’Union européenne, 27 mai 2016 : « The continued use of a gross figure in contexts that imply it is a net figure is misleading and undermines trust in official statistics. » (L’usage persistant d’un chiffre brut dans des contextes qui le font passer pour un chiffre net est trompeur et sape la confiance dans les statistiques officielles ; notre traduction). consulter la source
UK Statistics Authority, lettre de son président au ministre des Affaires étrangères, 17 septembre 2017 : « I am surprised and disappointed that you have chosen to repeat the figure of £350 million per week, in connection with the amount that might be available for extra public spending when we leave the European Union. » ; « It is a clear misuse of official statistics. » (Je suis surpris et déçu que vous ayez choisi de répéter le chiffre de 350 millions de livres par semaine, à propos du montant qui pourrait être disponible pour des dépenses publiques supplémentaires quand nous quitterons l’Union européenne. […] C’est un mésusage manifeste des statistiques officielles ; notre traduction). consulter la source
Gordon Pennycook, Tyrone D. Cannon et David G. Rand, « Prior exposure increases perceived accuracy of fake news », Journal of Experimental Psychology: General, vol. 147, n° 12, 2018, p. 1865-1880 : « These observations indicate that although extreme implausibility is a boundary condition of the illusory truth effect, only a small degree of potential plausibility is sufficient for repetition to increase perceived accuracy. As a consequence, the scope and impact of repetition on beliefs is greater than previously assumed. » (Ces observations indiquent que si l’invraisemblance extrême est une limite de l’effet de vérité illusoire, un faible degré de plausibilité suffit pour que la répétition accroisse l’exactitude perçue. Par conséquent, la portée et l’effet de la répétition sur les croyances sont plus grands qu’on ne le supposait ; notre traduction). consulter la source
Aumyo Hassan et Sarah J. Barber, « The effects of repetition frequency on the illusory truth effect », Cognitive Research: Principles and Implications, vol. 6, 2021 : « However, these truth rating increases were logarithmic in shape. The largest increase in perceived truth came from encountering a statement for the second time, and beyond this were incrementally smaller increases in perceived truth for each additional repetition. » (Toutefois, ces hausses des jugements de vérité suivaient une courbe logarithmique. La plus forte hausse de la vérité perçue venait de la deuxième rencontre avec une affirmation ; au-delà, chaque répétition supplémentaire produisait une hausse de plus en plus faible ; notre traduction). consulter la source
Sénat, rapport d’information n° 289 (2022-2023), « Normes applicables aux collectivités territoriales : face à l’addiction, osons une thérapie de choc ! », 26 janvier 2023 : « Le chiffre de 400 000 normes, parfois avancé, ne repose sur aucun recensement rigoureux. » ; « le chiffre de 400 000 normes qui est parfois avancé n’a jamais été actualisé et ne repose sur aucun recensement rigoureux ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « S’il constate qu’une affirmation est manifestement fausse sur un point substantiel, il en ordonne la rectification publique par son auteur, avec une visibilité égale ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe
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