Abécédaire · Les biais cognitifs

Les biais cognitifs Nos erreurs de jugement ne sont pas des accidents de fatigue : elles sont systématiques, donc prévisibles. C’est la découverte qu’Amos Tversky et Daniel Kahneman publient en 1974 dans la revue Science.

Pour juger vite, l’esprit prend des raccourcis, les heuristiques, qui marchent souvent et trompent toujours dans le même sens ; ces pentes régulières s’appellent des biais.

Une roue de loterie truquée pour s’arrêter sur 10 ou sur 65 suffit à déplacer l’estimation du pourcentage de pays africains à l’ONU : 25 % chez les premiers, 45 chez les seconds.

C’est l’ancrage. Les experts n’y échappent pas. Des juges allemands chevronnés, après avoir lancé des dés pipés, infligent en moyenne 8 mois de prison à une voleuse quand les dés font neuf, cinq quand ils font trois.

Des médecins préfèrent la chirurgie quand on leur annonce « quatre-vingt-dix pour cent de survie », la radiothérapie quand on leur dit « dix pour cent de mortalité » : c’est le cadrage.

Et nous voyons les biais d’autrui bien mieux que les nôtres. L’argument élitiste, « le peuple est biaisé, confions tout aux sachants », se retourne donc : les sachants le sont aussi. Le remède est collectif.

Hugo Mercier et Dan Sperber ont montré que la raison sert d’abord à argumenter : seuls, nous plaidons pour notre camp, c’est le biais de confirmation ; ensemble, nous jugeons fort bien les arguments des autres.

À un casse-tête logique classique, une personne sur 10 trouve seule la bonne réponse ; des groupes qui en discutent atteignent 80 %. Encore faut-il que le groupe soit divers et la contradiction organisée, sinon il se conforte dans ses erreurs.

C’est l’architecture du #PIC : le tirage au sort apporte la diversité, et les Formulateurs veillent à ce que la formulation d’une question référendaire n’oriente pas la réponse, puis exposent les arguments opposés.

Nul ne se défait de ses biais ; une assemblée bien construite les compense. Leur versant sombre est décrit dans le Lexique du Pouvoir, à l’entrée « L’exploitation des biais ».

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider ».

Pour aller plus loin

La notion a une préhistoire que l’on oublie. En 1955, l’économiste Herbert Simon oppose à l’homo œconomicus, calculateur omniscient, un agent de « rationalité limitée » qui ne maximise pas mais se contente d’une solution satisfaisante, faute de temps et d’information ; ce travail lui vaut le prix de la Banque de Suède en 1978.

Tversky et Kahneman changent l’angle en 1974 : ce qui les intéresse n’est plus la limite, c’est l’écart régulier. Leur article de Science se clôt sur une formule qui résume tout le programme : ces heuristiques « sont très économes et généralement efficaces, mais elles conduisent à des erreurs systématiques et prévisibles » (notre traduction).

Kahneman reçoit le prix Nobel en 2002 ; en 2008, Richard Thaler et Cass Sunstein en tirent une politique, le nudge, et les États s’équipent : le gouvernement britannique crée sa « nudge unit » en 2010, et la France loge une équipe de sciences comportementales au sein de sa Direction interministérielle de la transformation publique, qui se donne pour mission de « prendre en compte le facteur humain ».

La meilleure objection vient de l’intérieur même de la psychologie.

Depuis les années 1990, Gerd Gigerenzer, à l’institut Max-Planck de Berlin, conteste que l’on puisse parler d’erreur quand on juge un raisonnement réel à l’aune d’une norme logique étroite, hors de son environnement ; une heuristique simple bat souvent, dans le monde incertain, le calcul savant.

En 2015, il retourne le reproche contre les promoteurs du nudge : « les nudges n’ont rien de nouveau, mais les justifier par une irrationalité latente, si » (notre traduction).

La crise de la réplication lui a donné en partie raison : lorsqu’en 2015 une vaste collaboration a refait 100 expériences de psychologie publiées, un peu plus d’un tiers seulement ont retrouvé un résultat significatif ; dès 2014, une autre campagne de réplication avait vu s’évanouir 2 effets d’amorçage.

Faut-il jeter la notion ? Non. La même campagne de 2014 retrouvait 10 des 13 effets qu’elle mettait à l’épreuve. Ce qui tombe, c’est l’usage politique qu’on en tire : de ce que l’esprit humain a des pentes, il ne suit nullement qu’un petit nombre d’hommes, qui en ont aussi, doive corriger les autres à leur insu.

La Constitution d’urgence range d’ailleurs « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » parmi les atteintes à l’intégrité psychique.

Car la question décisive n’est pas « qui est biaisé ? », tout le monde l’est, mais « qui se trompe le moins, et qui s’en aperçoit ? ».

Philip Tetlock a recueilli, pendant plus de 20 ans, un très grand nombre de prévisions de spécialistes reconnus de la politique et de l’économie ; publié en 2005, Expert Political Judgment montre qu’elles font à peine mieux que le hasard et à peine mieux qu’un profane informé.

Les meilleurs ne sont pas les plus savants, mais les « renards » qui doutent et révisent ; les pires sont les « hérissons » sûrs d’une grande idée, ceux-là mêmes dont les médias prisent l’assurance.

L’objection élitiste, qui invoque les biais du peuple pour lui retirer la décision, oublie d’appliquer sa méthode aux experts.

La Constitution d’urgence, elle, l’applique : les avis et les prévisions des experts entendus avant un référendum sont « conservés et publiés sous leur nom, afin d’être confrontés à l’événement », et la note citoyenne indique, lorsqu’il existe, le consensus établi, pour que l’égalité du temps de parole ne fabrique pas une fausse symétrie (Titre II, article 7, 3°). Tetlock devient une procédure.

Un cas montre ce que cela change pour le référendum.

En septembre 2015, la Commission électorale britannique examine la question proposée pour le vote sur l’Union européenne, qui appelait une réponse par oui ou par non ; elle le juge « pas significativement orienté », mais craint qu’il soit perçu comme incitant les électeurs à considérer une réponse plus favorablement que l’autre (notre traduction), et recommande une alternative entre « rester » et « quitter ».

La psychologie de la question, étudiée en laboratoire, devenait une affaire constitutionnelle.

C’est précisément le travail que la Constitution d’urgence confie aux Formulateurs : une question « en termes neutres », qui « ne suggère aucune réponse », un recours ouvert à tout électeur contre une formulation déloyale.

Le texte garde pourtant la réponse par oui ou par non comme règle ordinaire ; la leçon britannique, qui nomme les deux branches de l’alternative, reste une piste qu’il laisse ouverte.

Reste la limite la plus sérieuse. Si la raison sert à argumenter, comme le soutiennent Hugo Mercier et Dan Sperber, sa fonction est de « concevoir et d’évaluer des arguments destinés à persuader » (notre traduction) : elle ne corrige nos erreurs que lorsque quelqu’un d’autre, qui ne partage pas notre camp, nous les oppose.

Les travaux de Dan Kahan sur le « raisonnement motivé » montrent qu’entre partisans, les plus habiles aux chiffres sont parfois les plus polarisés, parce qu’ils savent mieux défendre leur tribu.

La délibération n’est donc pas un remède en soi. Le pari du #PIC, et c’est une hypothèse qu’il devra éprouver, est que le tirage au sort défait les tribus que l’élection rassemble, et que la contradiction organisée remplace la bonne volonté.

C’est l’argument central de la démocratie épistémique : ce n’est pas l’individu qui doit être rationnel, c’est le dispositif.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Amos Tversky et Daniel Kahneman, « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », Science, vol. 185, n° 4157, 27 septembre 1974, p. 1124-1131 : « These heuristics are highly economical and usually effective, but they lead to systematic and predictable errors. » (ces heuristiques sont très économes et généralement efficaces, mais elles conduisent à des erreurs systématiques et prévisibles ; notre traduction). consulter la source

Philip E. Tetlock, Expert Political Judgment: How Good Is It? How Can We Know?, Princeton University Press, 2005 ; recension de Gavyn Davies (Financial Times) reproduite par l’éditeur : « He showed that these forecasts were not very much better than making predictions by chance, and also that experts performed only slightly better than the average person who was casually informed about the subject in hand. » (il a montré que ces prévisions ne valaient guère mieux que des prédictions faites au hasard, et que les experts ne faisaient qu’à peine mieux que la personne moyenne vaguement informée du sujet ; notre traduction). consulter la source

Hugo Mercier et Dan Sperber, « Why do humans reason? Arguments for an argumentative theory », Behavioral and Brain Sciences, vol. 34, 2011, résumé : « Our hypothesis is that the function of reasoning is argumentative. It is to devise and evaluate arguments intended to persuade. » (notre hypothèse est que la fonction du raisonnement est argumentative : elle consiste à concevoir et à évaluer des arguments destinés à persuader ; notre traduction). consulter la source

Electoral Commission (Royaume-Uni), « Electoral Commission recommends change to EU Referendum question », communiqué du 1er septembre 2015 : « Consequently, while the question is not significantly leading, we have concerns about the perception that this question will encourage voters to consider one response more favourably than another. » (par conséquent, si la question n’est pas significativement orientée, nous craignons qu’elle soit perçue comme incitant les électeurs à considérer une réponse plus favorablement que l’autre ; notre traduction). consulter la source

Gerd Gigerenzer, « On the Supposed Evidence for Libertarian Paternalism », Review of Philosophy and Psychology, vol. 6, 2015 (accès libre) : « Nudges are nothing new, but justifying them on the basis of a latent irrationality is. » (les nudges n’ont rien de nouveau, mais les justifier par une irrationalité latente, si ; notre traduction). consulter la source

Direction interministérielle de la transformation publique (DITP), page « Sciences comportementales », modernisation.gouv.fr : « Prendre en compte le facteur humain, grâce aux sciences comportementales, pour améliorer l’efficacité des politiques publiques. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « Ils garantissent qu’aucune question clivante ne serve à masquer un autre enjeu, ni que la formulation n’oriente la réponse. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’exploitation des biais · Le nudge · Le cadrage · La bulle de filtre · L’effet de vérité illusoire · Les interfaces truquées

La riposte, dans l’Autodéfense : Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes · « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider »

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