Abécédaire · Le réveil du système 2

Le réveil du système 2 New York, 1969. Dans un hôpital du Bronx, des hommes et des femmes figés depuis des décennies par l’encéphalite léthargique, cette épidémie qui avait traversé le monde dans le sillage de la Grande Guerre avant de disparaître comme elle était venue, attendent, assis dans les couloirs, une fin qui ne vient pas ; un jeune neurologue, Oliver Sacks, leur administre de la L-dopa, et certains se lèvent, parlent, dansent, comme on rouvrirait les volets d’une maison qu’on croyait abandonnée depuis la guerre.

Sacks avait noté une étrangeté plus troublante encore. Tel patient, assis, figé, immobile des journées entières, se levait d’un bond, courait, dribblait, pourvu qu’on lui lance une balle. Rien n’était mort. Tout dormait.

Gardez cette balle en tête. Le psychologue Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie en 2002, a rendu célèbres les 2 vitesses de notre pensée (voir Les deux systèmes de pensée) : un système 1, rapide, automatique, qui reconnaît un visage et saute aux conclusions ; un système 2, lent, qui calcule, vérifie, doute. Par défaut, le premier répond. Le second ne s’éveille que si quelque chose l’y oblige.

On raconte que le second coûte cher en sucre. C’est faux, et la vérité est plus intéressante. Le cerveau dévore en permanence 20 % de notre énergie pour 2 % de notre poids, mais réfléchir fort n’ajoute presque rien à la facture ; et la volonté qui s’épuiserait comme une batterie n’a pas survécu aux grandes répétitions d’expériences de 2016 et de 2021. Ce qui rend le système 2 rare, c’est qu’il est lent, qu’il ne fait qu’une chose à la fois et qu’il est pénible. Le cerveau est avare d’attention, non de calories : il fuit l’effort comme on fuit une corvée, et il a presque toujours raison.

Presque : la politique est l’exception. Tout ce qui nous gouverne sans nous convaincre passe par le système 1 (Le système 1 détourné) : le slogan, la peur, le visage. Tenez : en 2005, des chercheurs ont montré qu’un jugement de compétence porté sur la seule photographie des candidats, en une seconde, désignait le vainqueur de 68,8 % des sénatoriales américaines de l’année précédente. Et l’on juge une mesure d’après le parti qui la porte, presque exclusivement, en jurant ensuite n’avoir subi aucune influence.

Où est la balle ? Elle est d’une simplicité désarmante : c’est la bonne question. Demander à quelqu’un si un titre est exact suffit à améliorer ensuite la qualité de ce qu’il partage ; l’effet est modeste, mais il est gratuit. Et quand on demande à des étudiants de résoudre un problème de logique réputé difficile, on peut comparer 2 approches : un premier échantillon travaille chacun de son côté, seul, sans aide ni interaction avec qui que ce soit ; le second travaille par groupes de 5 ou 6. L’expérience a été renouvelée depuis sous bien des formes, et l’écart tient : seuls, ils ne sont que 9 % à trouver la solution ; quand ils échangent et argumentent, 75 % des groupes la trouvent.

D’où le pari du #PIC : déplacer la conversation des personnes vers les sujets. Une votation porte sur une question, non sur un homme. Dans l’Agora citoyenne, les doléances se comptent par sujet, et personne ne sait qui les porte, puisque l’identité des membres est secrète. Les Formulateurs écrivent des questions loyales, et chaque électeur reçoit avec le texte une note exposant les arguments opposés (Titre II, article 9, 3°).

Ce n’est pas une baguette magique. Retirez le nom du parti, et l’électeur se rabat sur un autre raccourci ; posez mal la question, et le référendum redevient un plébiscite. Il faut la matière, le temps et le contradicteur.

Sacks l’a raconté : chez beaucoup, l’éveil s’est estompé. Notre leçon : un éveil ne dure pas tout seul. La bonne question est notre balle. Elle ne pense pas à la place des gens ; elle les remet en mouvement.

À nous tous de la lancer, 4 fois par an.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Ce n’est pas parce que vous écartez les politiciens que les gens réfléchiront mieux », « Les gens sont trop bêtes : 50 abrutis l’emporteront toujours sur 10 esprits éclairés ».

En 30 secondes

On vous dit : « Les gens réagissent avec leurs tripes ; votre démocratie de questions n’y changera rien. » Répondez :

1.Les tripes répondent d’abord, c’est vrai : c’est le système 1, rapide et automatique, et c’est par lui que passent les slogans et les visages.

2.Mais une simple question sur l’exactitude d’une information suffit à améliorer ce que l’on partage, et, devant un problème de logique réputé difficile, 9 % des étudiants trouvent seuls la solution, contre 75 % des groupes de 5 ou 6 qui argumentent.

3.Ce qui fausse le jugement, ce n’est pas la bêtise, c’est le camp : on juge une mesure d’après le parti qui la porte. Retirez le parti, donnez la matière, et le jugement change.

4.En Suisse, les citoyens sont d’autant mieux informés qu’ils ont plus de droits de décision directe ; là où des citoyens tirés au sort ont délibéré, en Irlande, ils ont raisonné plus finement que les parlementaires sur l’avortement.

5.Rien de magique : il faut la matière, le temps et le contradicteur. C’est exactement ce que notre Constitution organise.

Pour aller plus loin

Ce que Kahneman a dit, et ce qu’il a retiré

Kahneman prévenait lui-même que ses 2 systèmes sont des personnages commodes, non des organes ; l’entrée Les deux systèmes de pensée le rappelle, et rappelle aussi son geste rare : en 2017, quand une analyse statistique montra que les études d’amorçage citées dans son livre reposaient sur des échantillons trop faibles, il reconnut leur avoir accordé trop de crédit. La définition la plus sûre est celle de Jonathan Evans et Keith Stanovich (2013) : « Type 2 processing supports hypothetical thinking and load heavily on working memory » (le traitement de type 2 sert la pensée hypothétique et pèse lourdement sur la mémoire de travail ; trad. IA). Pas un organe, pas un réservoir. Une manière de penser, qui coûte de l’attention.

Le modèle a ses critiques. Gideon Keren et Yaacov Schul (2009) jugeaient qu’il apportait peu de progrès scientifique ; d’autres soutiennent que l’intuition et la délibération suivent les mêmes règles. Nous gardons l’image parce qu’elle éclaire ce que les expériences mesurent ; nous ne lui faisons pas dire plus qu’elle ne dit.

Le mythe du sucre

En 2007, une équipe conduite par Matthew Gailliot et Roy Baumeister publie une thèse séduisante : la maîtrise de soi consommerait du glucose, et une boisson sucrée restaurerait la volonté. Kahneman la reprend. Elle n’a pas tenu. En 2016, 23 laboratoires refont l’expérience de base sur 2 141 personnes : « the size of the ego-depletion effect was small » (la taille de l’effet d’épuisement était faible ; trad. IA), en réalité indiscernable de zéro. En 2021, 36 laboratoires, dirigés cette fois par des défenseurs de la théorie, ne trouvent aucun effet sur 3 531 personnes dans les analyses fixées à l’avance.

Le chiffre des 2 % et des 20 % reste vrai (Raichle et Gusnard, 2002), mais la même source dit l’essentiel : une tâche mentale ne modifie la dépense que de quelques pour cent, très peu au regard de l’activité de fond. Ce qui tient, c’est autre chose. Wouter Kool et ses collègues (2010) ont montré qu’on choisit spontanément la voie qui demande le moins de contrôle mental, même sans s’en rendre compte : la vraie loi du moindre effort, démontrée sans une goutte de sucre. Robert Kurzban (2013) explique pourquoi : notre attention ne sert qu’une chose à la fois, la mobiliser a un coût d’opportunité, et l’effort ressenti en est le signal.

Moralité : on ne réveille pas le système 2 avec un morceau de sucre. On le réveille en rendant l’effort utile, et visible.

La balle de Sacks, et ses limites

L’encéphalite léthargique, décrite en 1917 par Constantin von Economo, a frappé le monde jusqu’à la fin des années 1920, puis a disparu, laissant des survivants murés dans l’immobilité. La dopamine n’est pas une découverte de Sacks : Arvid Carlsson montre en 1957 que la L-dopa lève l’immobilité provoquée chez l’animal (il en recevra le prix Nobel en 2000) ; Herbert Ehringer et Oleh Hornykiewicz trouvent en 1960 l’effondrement de la dopamine dans le cerveau des parkinsoniens ; George Cotzias publie en 1967 le traitement à forte dose. Sacks l’administre en 1969 et raconte, en 1973, dans Awakenings, ce qu’il voit ; Penny Marshall en tire en 1990 un film, L’Éveil, avec Robin Williams et Robert De Niro.

Le passage de la balle se lit dans les pages que Sacks consacre à la « kinésie paradoxale » : un patient figé qu’une balle lancée fait bondir, un autre saisi au cricket au moment de lever la main vers une balle haute. Pendant la préparation du film, a raconté Sacks, De Niro lança une paire de chaussettes à un patient apparemment paralysé, qui l’attrapa.

Notez l’ironie, que nous ne cachons pas. Ce que la balle réveillait était un réflexe : la kinésie paradoxale est une réponse rapide, guidée par la vue et par l’urgence, et une équipe lyonnaise a montré en 2006 qu’elle n’est pas propre à la maladie, mais « a general property of the motor system » (une propriété générale du système moteur ; trad. IA). C’est du système 1 tout pur. La métaphore dit donc une chose précise, et seulement celle-là : un stimulus bien choisi débloque une capacité qu’on croyait morte. La question ne remplace pas la réflexion ; elle la met en route. Et Sacks a raconté la suite : chez beaucoup, l’éveil s’est estompé, malgré le traitement. La leçon que nous en tirons : un éveil ne dure que si l’on en entretient les conditions.

Ce qui réveille, et ce qui endort

Le test de réflexion cognitive de Shane Frederick (2005) mesure la capacité à « resist reporting the first response that comes to mind » (ne pas donner la première réponse qui vient à l’esprit ; trad. IA). Une batte et une balle coûtent 1,10 dollar ; la batte coûte 1 dollar de plus que la balle ; combien coûte la balle ? Le système 1 répond 10 cents. C’est faux : 5 cents.

En 2019, Gordon Pennycook et David Rand ont montré que ceux qui réussissent ce test distinguent mieux le vrai du faux, y compris quand le faux flatte leur camp : la crédulité tient davantage de la paresse que du parti pris. En 2020, avec Bence Bago, ils ont fait mieux qu’une corrélation : on demande une réponse rapide, puis une réponse réfléchie, et « deliberation corrected intuitive mistakes » (la délibération a corrigé les erreurs intuitives ; trad. IA), sans accroître la polarisation. En 2021, dans Nature, une simple question sur l’exactitude d’un titre améliore ensuite ce que les gens partagent. En 2022, la même équipe a mis en commun 20 de ses expériences, sur près de 27 000 personnes : en moyenne, 10 % d’intentions de partager du faux en moins. L’effet est modeste, et une réplication indépendante l’a trouvé plus faible encore. Nous le disons, parce qu’un effet petit, gratuit et répété 4 fois par an vaut mieux qu’une promesse.

Ce qui ne réveille pas : la difficulté de forme. On a cru en 2007 qu’une police de caractères pénible à lire déclenchait le raisonnement ; 17 expériences mises en commun en 2015 n’ont rien trouvé. Ce n’est pas l’obstacle qui réveille, c’est l’attention dirigée vers le fond.

Ce qui endort le plus sûrement : le camp. Dan Kahan a montré que, dès qu’une question devient l’emblème d’un groupe, même les plus réflexifs raisonnent pour leur groupe ; l’ampleur de l’effet est discutée, mais l’effet de l’identité sur le raisonnement, lui, est robuste. Verdict : retirer les emblèmes ne garantit pas la réflexion ; cela retire le premier obstacle.

Des visages et des camps

Le fait le plus vertigineux tient en une seconde. Alexander Todorov et ses collègues (2005) montrent à des inconnus, une seconde durant, les visages des 2 candidats d’une élection sénatoriale américaine et leur demandent lequel paraît le plus compétent : la réponse désigne le vainqueur dans 68,8 % des cas. 4 ans plus tard, des enfants à qui l’on demande de choisir sur photographie le capitaine de leur bateau prédisent les élections réelles. Voilà ce que l’on juge quand on vote pour des personnes : une mâchoire, un regard, une assurance.

Geoffrey Cohen (2003) a fait l’expérience inverse. Il présente une mesure sociale, généreuse ou austère, et l’attribue tantôt à un parti, tantôt à l’autre : l’avis dépend presque exclusivement de la position affichée par son parti, même chez ceux qui lisent attentivement, et chacun nie ensuite avoir été influencé. John Bullock (2011) apporte la nuance qui nous sert : quand les gens disposent d’une information réelle sur la mesure, elle pèse au moins autant que le signal du parti. Retirez le visage et le camp, donnez la matière, et l’on se met à juger la chose.

La télévision, elle, travaille dans l’autre sens. La légende du débat Kennedy-Nixon de 1960, où la radio aurait donné Nixon vainqueur et l’image Kennedy, est fragile ; mais l’expérience de James Druckman (2003) a établi que les images « prime people to rely more on personality perceptions in their evaluations » (amènent à s’appuyer davantage sur l’impression de personnalité ; trad. IA). Début octobre 2026, après un face-à-face télévisé entre 2 jeunes débatteurs, une bonne part des commentaires a porté sur leurs attitudes plus que sur le fond. Ce n’est pas la faute des débatteurs. C’est l’architecture du plateau : dans un groupe qui raisonne, la qualité de l’argument peut l’emporter sur l’aplomb (Trouche, Sander et Mercier, 2014) ; un plateau est construit pour l’inverse, puisqu’on y regarde, comme au théâtre, qui tient la scène. Cette dernière phrase est notre analyse, non le résultat d’une étude.

L’illusion participative

Délibérer ne suffit pas, encore faut-il que la délibération pèse. Baogang He et Mark Warren (2011) ont décrit « the apparent anomaly of authoritarian deliberation » (l’apparente anomalie d’une délibération autoritaire ; trad. IA) : le régime chinois multiplie les consultations et les sondages délibératifs sans partager le pouvoir, et ces pratiques peuvent aussi bien stabiliser l’autoritarisme qu’ouvrir une brèche. Dès 1969, Sherry Arnstein rangeait l’information, la consultation et l’apaisement sous le pouvoir citoyen, dans une participation de façade. Et Loïc Blondiaux et Christophe Traïni ont montré, dans La Démocratie des émotions (2018), combien les dispositifs participatifs règlent les émotions des participants, selon des règles qui doivent plus aux professionnels de la participation qu’à la spontanéité.

D’où notre exigence : une délibération sans pouvoir est un décor. Chez nous, la question que l’Agora fait naître va au peuple entier, et le peuple tranche.

Raisonner à plusieurs

Hugo Mercier et Dan Sperber (2011) ont renversé la question : la raison humaine ne serait pas faite pour trouver seule la vérité, mais pour produire et évaluer des arguments. Seul, on raisonne pour se donner raison ; à plusieurs, on raisonne pour convaincre, et l’on est obligé d’entendre. La preuve la plus nette date de 1998. David Moshman et Molly Geil soumettent à 143 étudiants un problème de logique réputé difficile, la tâche de sélection de Wason : 32 le travaillent chacun de son côté, seuls, sans aide ni échange avec qui que ce soit ; les autres, par groupes de 5 ou 6. La bonne réponse est « selected by only 9% of the individuals but by 75% of the groups » (choisie par 9 % seulement des individus, mais par 75 % des groupes ; trad. IA), et l’écart vient de l’argumentation commune, non de l’imitation ni de la pression des pairs. L’expérience a été renouvelée depuis sous bien des formes : « in many intellective tasks groups consistently outperform individuals » (dans de nombreuses tâches à solution démontrable, les groupes font constamment mieux que les individus ; trad. IA), résument Emmanuel Trouche, Emmanuel Sander et Hugo Mercier (2014). Sur la tâche de Wason, on a même vu des participants passés par une équipe mieux réussir seuls, jusqu’à 5 semaines plus tard (Boris Maciejovsky et ses collègues, 2013).

L’objection sérieuse s’appelle la polarisation des groupes : entre semblables, la discussion pousse vers l’extrême (Cass Sunstein, 2002). Elle est vraie, et la parade est connue. En 2015, Kimmo Grönlund, Kaisa Herne et Maija Setälä ont réuni des groupes homogènes, hostiles à l’immigration, sous des règles délibératives : ils sont ressortis plus tolérants. Ce qui compte, c’est la procédure. Le sort, qui mêle les opinions dans chaque groupe de 7 de l’Agora, et la note qui expose les arguments opposés en sont 2 pièces. Voir aussi Le facteur c, ou le QI des groupes et Le sondage délibératif.

Pourquoi des groupes de 7

Reste la taille. Aucune étude n’a établi un chiffre idéal valable pour tout, et nous ne prétendrons pas le contraire ; mais les travaux dessinent une fourchette, et le groupe de 7 de l’Agora se loge à sa limite haute, là où le dialogue tient encore.

En dessous de 3, un groupe ne fait pas mieux que son meilleur membre. Patrick Laughlin et ses collègues (2006) ont fait résoudre un problème de déchiffrement à des individus et à des groupes de 2 à 5 personnes : « 3-person groups are necessary and sufficient to perform better than the best individuals » (des groupes de 3 personnes sont nécessaires et suffisants pour faire mieux que les meilleurs individus ; trad. IA).

Au-delà de 8 ou 9, la discussion se défait. Nicolas Fay, Simon Garrod et Jean Carletta (2000) ont comparé des groupes de 5 et de 10 : à 5, la communication « is like dialogue » (ressemble à un dialogue ; trad. IA), et chacun est influencé par ceux avec qui il échange ; à 10, elle « is like monologue » (ressemble à un monologue ; trad. IA), et c’est l’orateur dominant qui l’emporte. Sur 329 groupes de travail, Susan Wheelan (2009) trouve ceux de 3 à 8 membres plus productifs, et plus avancés dans leur développement, que ceux de 9 et plus. Un cabinet de conseil, Bain, en a tiré une règle de praticien, qui n’a pas la valeur d’une étude publiée : au-delà de 7, chaque membre supplémentaire ferait perdre 10 % d’efficacité à la décision (Marcia Blenko, Michael Mankins et Paul Rogers, 2010). Et même sans discuter, en votant seulement, des groupes de taille modérée « whose members are selected randomly from a larger crowd » (dont les membres sont tirés au hasard d’une foule plus grande ; trad. IA) font mieux en moyenne, dans des conditions réalistes, que les grandes foules et que les individus (Mirta Galesic et ses collègues, 2018).

Pourquoi 7 plutôt que 5 ? Pour 4 raisons, que nous assumons. La première est celle de Bain : selon ces praticiens, 7 est le dernier nombre qui ne coûte rien à la décision, et au-delà, chaque membre de plus lui retire 10 % de son efficacité ; nous nous arrêtons donc au plus grand groupe qui ne paie pas encore sa taille. La deuxième est l’expérience, celle de Frédéric Bascuñana, fondateur du #PIC, faite et refaite dans les organisations qu’il a connues : ce n’est pas une étude, c’est un témoignage, et il va dans le même sens. La troisième tient au sort, qui mêle les opinions : un groupe un peu plus large a plus de chances de réunir des avis contraires, et c’est l’avis contraire qui réveille le système 2. La quatrième est arithmétique : 7 est impair. Dans un collège qui tranche, l’égalité des voix devient impossible, et c’est pourquoi le Conseil des Sept décide à 4 voix au moins, sans président qui départage (Titre II, article 4) ; dans un groupe qui délibère, aucune opinion ne peut se figer en 2 moitiés égales.

Le clin d’œil, enfin, est voulu : depuis 1848, la Suisse est gouvernée par un Conseil fédéral de 7 membres, qui décide en autorité collégiale et dont la présidence change chaque année (voir la riposte « Sept vice-présidents, c’est l’impuissance »). Le nombre qui fait dialoguer un groupe est aussi celui qui fait gouverner un collège.

Le revers est connu, et nous le disons : Wheelan trouve les groupes de 3 à 6 plus productifs encore que ceux de 7 à 10, et une conversation spontanée ne réunit guère plus de 4 interlocuteurs avant de se scinder (Robin Dunbar, Neill Duncan et Daniel Nettle, 1995). Un groupe de 7 doit donc veiller à ce que chacun ait la parole. Dernière précision : pour produire des idées en vrac, le remue-méninges, un groupe fait moins bien que les mêmes personnes travaillant seules, et d’autant moins bien qu’il est nombreux (Brian Mullen, Craig Johnson et Eduardo Salas, 1991). Le groupe excelle à éprouver les idées par l’argument, moins à les produire.

Là où on l’a essayé

En Irlande, une Convention constitutionnelle où siégeaient des citoyens tirés au sort recommande en 2013 d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe ; le peuple l’approuve par référendum en 2015. Une Assemblée citoyenne de 99 personnes tirées au sort travaille ensuite sur l’avortement ; le peuple tranche en 2018. Une étude de 2022 a comparé, sur ce sujet brûlant, les interventions de l’Assemblée citoyenne et celles d’une commission parlementaire : « members of the Citizens’ Assembly demonstrate a deeper cognitively complex grasp » (les membres de l’Assemblée citoyenne font preuve d’une saisie plus profonde et plus complexe ; trad. IA), tandis que parlementaires et experts adaptaient leur discours au conflit stratégique.

Aux États-Unis, en 2019, America in One Room réunit plus de 500 électeurs pendant un long week-end sur 5 grands sujets : la polarisation affective, cette détestation de l’autre camp, baisse fortement. En Suisse, où l’on vote 4 dimanches par an sur des questions, Matthias Benz et Alois Stutzer (2004) ont montré que les citoyens sont mieux informés là où ils ont plus de droits de décision directe ; Hanspeter Kriesi (2005) conclut, après près de 20 ans d’enquêtes, que ceux qui votent font des choix compétents. Contrepoint honnête : la participation y tourne autour de 45 %, et ce que la démocratie directe accroît, c’est la satisfaction à l’égard de la démocratie, non le bonheur.

À Rome, de 2003 au milieu des années 2000, les habitants du 11e municipio ont décidé en assemblée d’une part du budget d’investissement de leur arrondissement ; seuls des citoyens à titre individuel y étaient admis, et les règles ont repoussé les tentatives d’appropriation par des associations et des sections de partis. L’expérience s’est éteinte, faute de pouvoir garanti : l’entrée Le Municipio XI de Rome en tire la leçon. Quant à ceux qui perdent, 12 expériences menées aux Pays-Bas et en Suède (Werner et Marien, 2022) montrent qu’un processus participatif est jugé plus équitable que la décision des élus, « even when the outcomes are unfavourable » (même quand le résultat est défavorable ; trad. IA).

Ce que nous concédons

Les effets sont réels et souvent modestes. Une question sur l’exactitude réduit de 10 % l’intention de partager du faux, non de 90 %. Retirer l’étiquette partisane d’un bulletin ne fait pas délibérer : aux États-Unis, l’électeur s’est alors rabattu sur le nom du sortant (Schaffner, Streb et Wright, 2001). Et les raccourcis ne sont pas toujours des pièges : en Californie, savoir qui soutenait quoi a permis à des électeurs peu informés de voter comme les mieux informés (Lupia, 1994).

Un référendum peut redevenir un vote sur un homme : les référendums sur Maastricht ont largement reflété la popularité des gouvernements qui les posaient (Franklin, Marsh et McLaren, 1994). La riposte « Le référendum, c’est le plébiscite » y répond ; notre réponse tient dans l’architecture : la question naît de l’Agora, non d’un chef.

L’émotion n’est pas l’ennemie. L’anxiété interrompt l’habitude partisane et pousse à chercher de l’information (Marcus, Neuman et MacKuen, 2000). Ce qui enferme, c’est l’enthousiasme de camp et la routine.

Enfin, les assemblées délibératives ont fait leurs preuves, mais les élus en prennent ce qui les arrange : sur 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat, 15 ont été reprises telles quelles, selon le décompte de Reporterre. Ce qui manque n’est pas la preuve. C’est l’obligation d’y donner suite.

Ce que cela change

Le démagogue parle au système 1 ; la démocratie, si elle veut durer, doit apprendre à réveiller le second, non pas une fois, dans un sursaut, mais régulièrement, comme on entretient un feu. Une question plutôt qu’un visage, un sujet plutôt qu’un camp, un contradicteur plutôt qu’un public : voilà la balle.

Rien n’est mort. Tout dort.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011 ; traduit par Raymond Clarinard, Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012 : l’ouvrage qui a rendu célèbres les 2 systèmes ; prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel 2002, partagé avec Vernon L. Smith.

Jonathan St. B. T. Evans et Keith E. Stanovich, « Dual-Process Theories of Higher Cognition », Perspectives on Psychological Science, vol. 8, n° 3, 2013, p. 223-241, résumé : « Type 2 processing supports hypothetical thinking and load heavily on working memory » (le traitement de type 2 sert la pensée hypothétique et pèse lourdement sur la mémoire de travail ; trad. IA). consulter la source

Marcus E. Raichle et Debra A. Gusnard, « Appraising the brain’s energy budget », PNAS, vol. 99, n° 16, 2002, p. 10237-10239 : le cerveau, 2 % du poids du corps, consomme environ 20 % de son énergie ; une tâche cognitive ne modifie la dépense que de quelques pour cent. consulter la source

Martin S. Hagger, Nikos L. D. Chatzisarantis et al., « A Multilab Preregistered Replication of the Ego-Depletion Effect », Perspectives on Psychological Science, vol. 11, n° 4, 2016, p. 546-573, résumé : « the size of the ego-depletion effect was small » (la taille de l’effet d’épuisement était faible ; trad. IA). consulter la source

Kathleen D. Vohs, Brandon J. Schmeichel et al., « A Multisite Preregistered Paradigmatic Test of the Ego-Depletion Effect », Psychological Science, vol. 32, n° 10, 2021, p. 1566-1581, résumé : « preregistered analyses did not find evidence for a depletion effect » (les analyses préenregistrées n’ont pas trouvé d’effet d’épuisement ; trad. IA). consulter la source

Wouter Kool, Joseph T. McGuire, Zev B. Rosen et Matthew M. Botvinick, « Decision making and the avoidance of cognitive demand », Journal of Experimental Psychology: General, vol. 139, n° 4, 2010, p. 665-682, résumé : « a bias in favor of the less demanding course of action » (un biais en faveur de la voie la moins exigeante ; trad. IA). consulter la source

Oliver Sacks, Awakenings, Londres, Duckworth, 1973 (éditions augmentées jusqu’en 1990) ; traduit par Christian Cler, L’Éveil, Paris, Seuil, 1993 : les survivants de l’encéphalite léthargique et la L-dopa ; le patient figé qui bondit quand on lui lance une balle, dans les pages sur la kinésie paradoxale. consulter la source

Bénédicte Ballanger, Stéphane Thobois, Pierre Baraduc, Robert S. Turner, Emmanuel Broussolle et Michel Desmurget, « “Paradoxical Kinesis” is not a Hallmark of Parkinson’s disease but a general property of the motor system », Movement Disorders, vol. 21, n° 9, 2006, p. 1490-1495, titre : « a general property of the motor system » (une propriété générale du système moteur ; trad. IA). consulter la source

Shane Frederick, « Cognitive Reflection and Decision Making », Journal of Economic Perspectives, vol. 19, n° 4, 2005, p. 25-42, résumé : « resist reporting the first response that comes to mind » (ne pas donner la première réponse qui vient à l’esprit ; trad. IA). consulter la source

Bence Bago, David G. Rand et Gordon Pennycook, « Fake news, fast and slow: Deliberation reduces belief in false (but not true) news headlines », Journal of Experimental Psychology: General, vol. 149, n° 8, 2020, p. 1608-1613, résumé : « deliberation corrected intuitive mistakes » (la délibération a corrigé les erreurs intuitives ; trad. IA). consulter la source

Gordon Pennycook, Ziv Epstein, Mohsen Mosleh, Antonio A. Arechar, Dean Eckles et David G. Rand, « Shifting attention to accuracy can reduce misinformation online », Nature, vol. 592, 2021, p. 590-595, résumé : « shifting attention to accuracy increases the quality of news that people subsequently share » (orienter l’attention vers l’exactitude améliore la qualité des informations que l’on partage ensuite ; trad. IA). consulter la source

Gordon Pennycook et David G. Rand, « Accuracy prompts are a replicable and generalizable approach for reducing the spread of misinformation », Nature Communications, vol. 13, 2022, résumé : « reducing sharing intentions for false headlines by 10% relative to control » (réduisant de 10 % l’intention de partager des titres faux ; trad. IA). consulter la source

Alexander Todorov, Anesu N. Mandisodza, Amir Goren et Crystal C. Hall, « Inferences of Competence from Faces Predict Election Outcomes », Science, vol. 308, 2005, p. 1623-1626, résumé : « rapid, unreflective trait inferences can contribute to voting choices » (des inférences rapides et irréfléchies sur les traits peuvent peser sur le vote ; trad. IA). consulter la source

James N. Druckman, « The Power of Television Images: The First Kennedy-Nixon Debate Revisited », The Journal of Politics, vol. 65, n° 2, 2003, p. 559-571, résumé : « prime people to rely more on personality perceptions in their evaluations » (amènent à s’appuyer davantage sur l’impression de personnalité ; trad. IA). consulter la source

Baogang He et Mark E. Warren, « Authoritarian Deliberation: The Deliberative Turn in Chinese Political Development », Perspectives on Politics, vol. 9, n° 2, 2011, p. 269-289, résumé : « the apparent anomaly of authoritarian deliberation » (l’apparente anomalie d’une délibération autoritaire ; trad. IA). consulter la source

Jane Suiter, David M. Farrell, Clodagh Harris et Philip Murphy, « Measuring Epistemic Deliberation on Polarized Issues: The Case of Abortion Provision in Ireland », Political Studies Review, vol. 20, n° 4, 2022, p. 630-647, résumé : « members of the Citizens’ Assembly demonstrate a deeper cognitively complex grasp » (les membres de l’Assemblée citoyenne font preuve d’une saisie plus profonde et plus complexe ; trad. IA). consulter la source

Hannah Werner et Sofie Marien, « Process vs. Outcome? How to Evaluate the Effects of Participatory Processes on Legitimacy Perceptions », British Journal of Political Science, vol. 52, n° 1, 2022, p. 429-436, résumé : « even when the outcomes are unfavourable » (même quand le résultat est défavorable ; trad. IA). consulter la source

Matthias Benz et Alois Stutzer, « Are Voters Better Informed When They Have a Larger Say in Politics? », Public Choice, vol. 119, 2004, p. 31-59 ; Hanspeter Kriesi, Direct Democratic Choice: The Swiss Experience, Lanham, Lexington Books, 2005 : en Suisse et dans l’Union européenne, plus de droits de décision directe, des citoyens mieux informés ; des votants qui pèsent le pour et le contre. consulter la source

Loïc Blondiaux et Christophe Traïni (dir.), La Démocratie des émotions. Dispositifs participatifs et gouvernabilité des affects, Paris, Presses de Sciences Po, 2018 : comment les dispositifs participatifs règlent les émotions des participants.

David Moshman et Molly Geil, « Collaborative Reasoning: Evidence for Collective Rationality », Thinking & Reasoning, vol. 4, n° 3, 1998, p. 231-248, résumé : « selected by only 9% of the individuals but by 75% of the groups » (choisie par 9 % seulement des individus, mais par 75 % des groupes ; trad. IA). consulter la source

Emmanuel Trouche, Emmanuel Sander et Hugo Mercier, « Arguments, more than confidence, explain the good performance of reasoning groups », Journal of Experimental Psychology: General, vol. 143, n° 5, 2014, p. 1958-1971, résumé : « in many intellective tasks groups consistently outperform individuals » (dans de nombreuses tâches à solution démontrable, les groupes font constamment mieux que les individus ; trad. IA). consulter la source

Boris Maciejovsky, Matthias Sutter, David V. Budescu et Patrick Bernau, « Teams Make You Smarter: How Exposure to Teams Improves Individual Decisions in Probability and Reasoning Tasks », Management Science, vol. 59, n° 6, 2013, p. 1255-1270, résumé : « significant knowledge transfers from team decision making to subsequent individual performances » (des transferts de connaissances significatifs de la décision en équipe vers les performances individuelles qui suivent ; trad. IA). consulter la source

Patrick R. Laughlin, Erin C. Hatch, Jonathan S. Silver et Lee Boh, « Groups perform better than the best individuals on letters-to-numbers problems: Effects of group size », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 90, n° 4, 2006, p. 644-651, résumé : « 3-person groups are necessary and sufficient to perform better than the best individuals » (des groupes de 3 personnes sont nécessaires et suffisants pour faire mieux que les meilleurs individus ; trad. IA). consulter la source

Nicolas Fay, Simon Garrod et Jean Carletta, « Group Discussion as Interactive Dialogue or as Serial Monologue: The Influence of Group Size », Psychological Science, vol. 11, n° 6, 2000, p. 481-486, résumé : « in large, 10-person groups, the communication is like monologue and members are influenced most by the dominant speaker » (dans les grands groupes de 10 personnes, la communication ressemble à un monologue, et c’est l’orateur dominant qui influence le plus les membres ; trad. IA). consulter la source

Susan A. Wheelan, « Group Size, Group Development, and Group Productivity », Small Group Research, vol. 40, n° 2, 2009, p. 247-262 : 329 groupes de travail : ceux de 3 à 8 membres plus productifs et plus avancés que ceux de 9 et plus ; ceux de 3 à 6 plus encore que ceux de 7 à 10. consulter la source

Marcia W. Blenko, Michael C. Mankins et Paul Rogers, « Effective decision making and the rule of 7 », Bain & Company, 28 septembre 2010, d’après Decide & Deliver, Boston, Harvard Business Review Press, 2010 : règle de praticien, non étude publiée : au-delà de 7 personnes, chaque membre supplémentaire réduirait de 10 % l’efficacité de la décision. consulter la source

Mirta Galesic, Daniel Barkoczi et Konstantinos Katsikopoulos, « Smaller crowds outperform larger crowds and individuals in realistic task conditions », Decision, vol. 5, n° 1, 2018, p. 1-15, résumé : « moderately sized groups, whose members are selected randomly from a larger crowd, can achieve higher average accuracy across all tasks than either larger groups or individuals » (des groupes de taille modérée, dont les membres sont tirés au hasard d’une foule plus grande, peuvent atteindre en moyenne, sur l’ensemble des tâches, une exactitude supérieure à celle des groupes plus grands comme à celle des individus ; trad. IA). consulter la source

Robin I. M. Dunbar, Neill D. C. Duncan et Daniel Nettle, « Size and structure of freely forming conversational groups », Human Nature, vol. 6, n° 1, 1995, p. 67-78 : une conversation spontanée plafonne à 4 interlocuteurs environ ; au-delà, le groupe se scinde. consulter la source

Brian Mullen, Craig Johnson et Eduardo Salas, « Productivity Loss in Brainstorming Groups: A Meta-Analytic Integration », Basic and Applied Social Psychology, vol. 12, n° 1, 1991, p. 3-23, résumé : « brainstorming groups are significantly less productive than nominal groups » (les groupes de remue-méninges sont nettement moins productifs que des groupes nominaux, faits des mêmes personnes travaillant seules ; trad. IA). consulter la source

Version 1.2 du 26 octobre 2026 : les raisons du 7 (Bain, le sort, le nombre impair, le Conseil fédéral suisse). Version 1.1 du 25 octobre 2026 : l’expérience des 9 % et des 75 % racontée pas à pas ; nouvelle section « Pourquoi des groupes de 7 », 10 références ajoutées. Version 1 du 25 octobre 2026 : première publication.

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