Abécédaire · La questiologie

La questiologie Et si l’essentiel n’était pas de bien répondre, mais de bien demander ? La questiologie est l’art et la science des questions.

Socrate faisait accoucher les esprits par des questions ; Lévi-Strauss rappelait que le savant n’est pas celui qui fournit les vraies réponses, mais celui qui pose les vraies questions.

En politique, l’enjeu est redoutable, car la manière de poser une question oriente la réponse : Kahneman et Tversky l’ont démontré, une même décision présentée en vies sauvées ou en vies perdues ne recueille pas les mêmes suffrages.

Il y a donc des questions qui enferment — faux dilemmes, présupposés cachés, formulations orientées — et des questions qui ouvrent — neutres, précises, décomposées.

Pour le #PIC, c’est une garantie démocratique à part entière : un référendum dont la question est biaisée n’est qu’un plébiscite déguisé, et une convention à qui l’on pose la mauvaise question délibère dans le vide.

Rendre la parole au peuple ne suffit pas ; il faut que les questions qu’on lui pose soient dignes de son intelligence.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vos questions seront orientées : qui écrit la question écrit la réponse », « Votre université populaire, c’est un catéchisme militant », « Vos militants récitent des slogans : ils n’y connaissent rien », « Le référendum, c’est le plébiscite ».

Pour aller plus loin

Le soupçon envers la question est aussi vieux que la dialectique. Aristote, dans ses Réfutations sophistiques, range déjà parmi les pièges du discours l’art de faire de plusieurs questions une seule, afin qu’une réponse unique vaille aveu sur tout.

Au vingtième siècle, le philosophe britannique R. G. Collingwood, dans son Autobiography (1939), en tire une logique entière : on ne comprend une proposition qu’en retrouvant la question à laquelle elle répond. Les sondeurs l’ont appris à leurs dépens.

En 1941, Donald Rugg publie dans la Public Opinion Quarterly une expérience devenue canonique : 75 % des Américains interrogés refusent d’« autoriser » les discours publics contre la démocratie, mais 54 % seulement acceptent de les « interdire ».

Même politique, 2 verbes, 21 points d’écart. Personne n’a menti ; la question a voté à la place des répondants.

Pierre Bourdieu pousse l’argument jusqu’au bout dans une conférence publiée en 1973 dans Les Temps modernes, « L’opinion publique n’existe pas ».

Il y décrit « l’effet d’imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d’opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l’électorale) » : les questions posées ne sont pas celles qui se posent réellement aux personnes interrogées.

C’est la meilleure objection contre la questiologie, et il faut l’exposer loyalement : si toute question impose son cadre, la question neutre n’existe pas, et celui qui prétend certifier la neutralité s’arroge le pouvoir qu’il dit surveiller. Le Canada en fournit la démonstration.

Au Québec, le 30 octobre 1995, la question référendaire compte près de 40 mots, mêle la souveraineté à une offre de « partenariat » et renvoie à un projet de loi et à une entente que peu d’électeurs ont lus ; le non l’emporte avec 50,58 %.

5 ans plus tard, la loi fédérale sur la clarté confie à la Chambre des communes le soin de décider « si la question est claire ». Le principe est juste ; l’arbitre est partie au litige.

Le verdict est donc double : la neutralité parfaite est hors d’atteinte, mais la loyauté est une affaire de procédure, et la procédure se juge à qui écrit, qui vérifie, qui contredit, et devant qui.

Le droit français connaît l’exigence, sans l’avoir généralisée.

En 1987, à propos de la consultation des populations de Nouvelle-Calédonie, le Conseil constitutionnel pose que la question « doit satisfaire à la double exigence de loyauté et de clarté de la consultation ». La formule a été forgée pour les consultations outre-mer.

Le référendum national, lui, a connu le contre-exemple parfait : le 27 avril 1969, le général de Gaulle demande aux Français s’ils approuvent un projet de loi « relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ».

2 réformes, une seule réponse : on pouvait vouloir les régions et garder le Sénat, on ne pouvait pas le dire.

La Suisse interdit ce procédé par son exigence d’« unité de la matière », que la Commission de Venise a reprise dans son Code de bonne conduite en matière référendaire révisé en 2022 : la question « ne doit pas suggérer une réponse ».

La questiologie a pourtant ses limites, et le #PIC doit les regarder en face.

La première est le risque d’une technocratie de la formulation : des experts du libellé confisqueraient ce qu’ils prétendent protéger, et une question irréprochable peut encore porter sur un sujet que personne n’a demandé. La seconde touche le #PIC directement.

Le même code de Venise excepte de l’unité de la matière la révision totale d’une Constitution, parce qu’un texte fondamental forme un tout. La Constitution d’urgence sera donc soumise au peuple en bloc, par une seule question.

La sortie des traités européens, elle, qui pourrait se décider seule, fera l’objet d’une seconde question, posée le même jour (Titre XVIII, article 4) : le #PIC s’applique la règle qu’il prône.

Sa loyauté ne peut alors pas tenir au découpage ; elle tient à la publication préalable du texte, à la lecture article par article, et à l’exposé contradictoire des arguments. Décomposer n’est pas toujours ouvrir.

C’est la fonction que la Constitution d’urgence confie aux Formulateurs, 777 citoyens tirés au sort, qui vérifient la loyauté et la clarté des questions, auditionnent des experts contradictoires et rédigent des notes exposant les arguments opposés (Titre II, article 7).

Le même article leur impose l’unité de la matière et la scission de toute proposition qui la méconnaît ; contre la fausse symétrie, la note indique l’état du consensus scientifique lorsqu’il existe ; et tout électeur peut déférer la question à la Cour de garantie démocratique, qui ne la réécrit pas mais la renvoie aux Formulateurs.

La réponse à l’objection de Bourdieu est structurelle : la question n’est plus écrite par celui qui a intérêt à la réponse, et le contrôle n’est pas confié à une assemblée partisane, comme au Canada, mais à un échantillon de citoyens renouvelé.

Qu’un corps tiré au sort sache mieux déjouer le cadrage qu’une commission d’experts reste une hypothèse, que les premières votations permettront de vérifier.

Pour les riposteurs, l’Autodéfense traite l’objection « qui écrit la question écrit la réponse ». La questiologie ne promet pas des réponses justes ; elle promet des questions dont personne ne puisse dire qu’elles ont répondu à sa place.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Platon, Théétète, trad. Émile Chambry, 150c : « le dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer ». consulter la source

Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », Les Temps modernes, n° 318, janvier 1973, p. 1292-1309 ; texte republié par Acrimed : « L’effet d’imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d’opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l’électorale), résulte du fait que les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 87-226 DC du 2 juin 1987, Loi organisant la consultation des populations intéressées de la Nouvelle-Calédonie et dépendances : « la question posée aux populations intéressées doit satisfaire à la double exigence de loyauté et de clarté de la consultation ». consulter la source

Canada, Loi donnant effet à l’exigence de clarté formulée par la Cour suprême du Canada dans son avis sur le Renvoi sur la sécession du Québec, L.C. 2000, ch. 26, article 1 : « la Chambre des communes examine la question et détermine, par résolution, si la question est claire ». consulter la source

Bregje C. Holleman, « The Meanings of “Yes” and “No”. An Explanation for the Forbid/Allow Asymmetry », Quality & Quantity, vol. 40, n° 1, 2006, p. 1-38 (dépôt de l’université d’Utrecht) : « He found that respondents were more likely to support freedom of speech when the question was worded with the verb ’forbid’, resulting in a difference of 21% between answers to two questions that seem logically equivalent » (Il a constaté que les répondants soutenaient davantage la liberté d’expression lorsque la question était formulée avec le verbe « interdire », d’où un écart de 21 % entre les réponses à deux questions qui semblent logiquement équivalentes ; notre traduction). consulter la source

Commission de Venise, Code de bonne conduite en matière référendaire révisé, CDL-AD(2022)015, juin 2022 : « La question soumise au vote doit être claire et compréhensible ; elle ne doit pas induire en erreur ; elle doit être impartiale et ne doit pas suggérer une réponse ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « Ils garantissent qu’aucune question clivante ne serve à masquer un autre enjeu, ni que la formulation n’oriente la réponse. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 28 septembre 2026 : la sortie des traités européens fera l’objet d’une question distincte de celle qui porte sur la Constitution. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Ces mots ne valent que par ceux qui les font vivre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *