L’ingénierie sociale Le mot a 2 vies, et elles finissent par se rejoindre. La première est politique. En 1894, l’industriel néerlandais Jacob Cornelis van Marken réclame des « ingénieurs sociaux » pour régler les questions humaines de l’usine comme on règle les machines.
En 1945, dans La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper distingue 2 ingénieries. L’utopique veut refaire la société entière selon un plan, et finit par exiger un pouvoir central que rien ne corrige.
L’autre, qu’il appelle piecemeal, avance par petites touches : elle combat les maux les plus urgents plutôt que de courir après le bien suprême, procède par réformes limitées et réversibles, et apprend de ses erreurs.
Pour Popper, c’est la méthode même de la démocratie. La seconde vie est celle de la sécurité informatique : l’ancien pirate Kevin Mitnick en a fait la théorie dans The Art of Deception (2002).
L’ingénierie sociale y désigne l’art d’obtenir un mot de passe, un virement ou une porte ouverte en exploitant la confiance plutôt qu’une faille technique.
En 2018, la filiale néerlandaise de Pathé perd ainsi 19 millions d’euros : des escrocs se font passer pour la direction et obtiennent des virements pour une prétendue acquisition.
Selon le rapport annuel de Verizon, l’élément humain intervient dans 60 % des violations de données étudiées en 2025.
Voilà où les deux sens se rejoignent : le pirate ne force pas la serrure, il se fait ouvrir ; l’ingénieur social politique ne contraint pas, il obtient un consentement qu’il a fabriqué.
Ce qui sépare Popper de l’escroc, ce n’est pas la bienveillance — tout ingénieur social se croit bienveillant —, c’est la lumière : la réforme poppérienne s’annonce, se mesure et se révoque ; la manœuvre se cache, et ne marche qu’à condition de ne pas être vue.
Qu’on ne jette donc pas Popper avec l’eau du bain : toute loi est une ingénierie sociale, et le #PIC en propose une, le tirage au sort ou le référendum d’initiative citoyenne, à visage découvert.
La ligne rouge est ailleurs, et la Constitution du #PIC la trace : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».
Au citoyen, elle laisse le réflexe des bons services de sécurité : quand une autorité vous presse d’agir vite, vérifiez par un autre canal.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes ».
Pour aller plus loin
Popper n’a pas inventé l’ingénierie par petites touches pour la bénir ; il l’a inventée pour se défendre. Il en esquisse la théorie dans Misère de l’historicisme, publié en revue en 1944 et 1945, puis l’arme dans La Société ouverte.
L’adversaire a un visage : Staline avait salué les écrivains soviétiques comme des « ingénieurs des âmes ». L’ingénierie totale n’était pas une métaphore, c’était un plan quinquennal appliqué aux consciences. Popper lui oppose une méthode et, surtout, une asymétrie morale.
Viser le bien suprême et viser les maux les plus urgents, écrit-il, c’est toute « la différence entre une méthode raisonnable pour améliorer le sort des hommes et une méthode qui, si on l’essayait vraiment, pourrait aisément mener à un accroissement intolérable de la souffrance humaine » (notre traduction).
La réforme poppérienne peut se tromper ; elle est construite pour qu’on s’en aperçoive.
La meilleure objection vient de ceux qui trouvent Popper encore trop confiant. Pour Friedrich Hayek, puis pour l’anthropologue James C. Scott, le vice n’est pas la taille du plan, c’est la prétention de l’État à savoir.
Seeing Like a State (1998) passe en revue, selon les mots de son éditeur, des désastres « de la Russie à la Tanzanie » pour comprendre pourquoi les États échouent, parfois de façon catastrophique, dans leurs grands efforts pour « façonner leur société » (notre traduction) : villages collectivisés, villes tracées à la règle, forêts plantées au cordeau.
L’objection porte. Mais elle vise l’ingénierie qui échoue par ignorance ; elle laisse intacte celle qui réussit par dissimulation. La plus inquiétante n’est pas le barrage soviétique qui s’effondre ; c’est la manœuvre qui fonctionne sans que personne s’en aperçoive.
Car une troisième ingénierie est née depuis, à mi-chemin des deux vies du mot.
En 2010, le Cabinet Office britannique publie avec l’Institute for Government le rapport MINDSPACE, qui ouvre sur un truisme, « influencer le comportement des gens n’a rien de nouveau pour un gouvernement » (notre traduction), avant d’annoncer la vraie nouveauté : agir sur les processus automatiques du jugement, c’est-à-dire « changer les comportements sans changer les esprits » (notre traduction).
Le gouvernement britannique se dote bientôt d’une équipe consacrée aux sciences comportementales, que bien des gouvernements imiteront.
La France a la sienne, logée à la direction interministérielle de la transformation publique, qui se donne pour objet de « prendre en compte le facteur humain, grâce aux sciences comportementales, pour améliorer l’efficacité des politiques publiques ».
Le vocabulaire n’est pas innocent. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information définit l’ingénierie sociale comme l’art d’« exploiter le facteur humain », ce « maillon faible » de la sécurité.
D’un service de l’État à l’autre, le citoyen change de rôle : chez l’un, il est le maillon qu’il faut protéger de l’escroc ; chez l’autre, le facteur qu’il faut prendre en compte pour que la politique aboutisse.
Aucune malveillance n’est à supposer, et nous n’en supposons pas. Mais la question de Popper revient intacte : qui peut voir la réforme, la mesurer, la refuser ?
C’est la limite honnête de la notion. Toute loi est une ingénierie sociale, toute campagne de santé publique aussi, et le #PIC ne demande pas qu’on gouverne sans agir sur les conduites.
Le critère n’est ni la bienveillance, dont tout ingénieur se réclame, ni l’efficacité, qui est le but de tous. Il tient dans le canal emprunté.
Une réforme qui passe par l’esprit du citoyen, qui s’annonce, s’argumente et se révoque, relève de la démocratie ; une intervention conçue pour agir à côté de son jugement, dans ce que l’Abécédaire appelle le système rapide, relève d’autre chose, même quand sa fin est honorable.
Le nudge vit exactement sur cette frontière, et c’est pourquoi il a son entrée.
La Constitution d’urgence tranche par un mot : elle vise l’ingénierie sociale déployée par une autorité publique « contre » la population qu’elle administre.
Le mot est à la fois sa force et sa difficulté ; il faudra prouver qu’une intervention a été tournée contre les citoyens et non conçue pour eux, et c’est l’hypothèse du texte qu’un juge saisi par eux saura faire la différence.
Elle répond en partie à la question de Popper : le code des traitements algorithmiques des autorités publiques est publié, et l’administré peut exiger de savoir comment un traitement a pesé sur la décision qui le concerne (Titre VIII, article 3).
Le reste de l’édifice est poppérien sans le dire : le référendum d’initiative citoyenne et le droit au tâtonnement font de chaque réforme un essai que le peuple peut corriger, ce que l’Abécédaire nomme l’auto-correction démocratique.
La différence entre l’ingénieur et le manipulateur n’a jamais tenu dans leurs intentions. Elle tient dans ce qu’ils acceptent de montrer.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, vol. I, The Spell of Plato, Routledge, 1945 (éd. 1947), chapitre 9 : « The piecemeal engineer will, accordingly, adopt the method of searching for, and fighting against, the greatest and most urgent evils of society, rather than searching for, and fighting for, its greatest ultimate good. » (L’ingénieur qui procède par petites touches adoptera donc la méthode qui consiste à rechercher et à combattre les maux les plus graves et les plus urgents de la société, plutôt qu’à rechercher et à poursuivre son plus grand bien ultime ; notre traduction). consulter la source
James C. Scott, Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998 (rééd. 2020) ; présentation de l’éditeur : « this essential work analyzes disasters from Russia to Tanzania to uncover why states so often fail—sometimes catastrophically—in grand efforts to engineer their society or their environment » (cet ouvrage essentiel analyse des désastres, de la Russie à la Tanzanie, pour comprendre pourquoi les États échouent si souvent, parfois de façon catastrophique, dans leurs grands efforts pour façonner leur société ou leur environnement ; notre traduction). consulter la source
Cabinet Office et Institute for Government, MINDSPACE: Influencing behaviour through public policy, 2010 : « Influencing people’s behaviour is nothing new to Government » ; « it focuses more on ‘changing behaviour without changing minds’ » (Influencer le comportement des gens n’a rien de nouveau pour un gouvernement ; il s’attache davantage à « changer les comportements sans changer les esprits » ; notre traduction). consulter la source
Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), Cyberdico, entrée « Ingénierie sociale » : « Manipulation consistant à obtenir un bien ou une information, en exploitant la confiance, l’ignorance ou la crédulité de tierces personnes. Remarque : Il s’agit, pour les personnes malveillantes usant de ces méthodes, d’exploiter le facteur humain, qui peut être considéré dans certains cas comme un maillon faible de la sécurité du système d’information. ». consulter la source
Direction interministérielle de la transformation publique, page « Sciences comportementales » : « Prendre en compte le facteur humain, grâce aux sciences comportementales, pour améliorer l’efficacité des politiques publiques. ». consulter la source
Verizon, 2025 Data Breach Investigations Report, avril 2025, « Summary of findings » : « the involvement of the human element in breaches remained roughly the same as last year, hovering around 60% » (la part de l’élément humain dans les violations de données est restée à peu près la même que l’an dernier, autour de 60 % ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La désaliénation et l’éveil critique · L’auto-correction démocratique · La questiologie
La riposte, dans l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes » · « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle »
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Université populaire de l’intelligence collective
La parade : Constitution, titre V, art. 1 : l’intégrité psychique · Constitution, titre V, art. 2 : l’imprescriptibilité des atteintes à l’intégrité psychique
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