Les chiffres et l’expertise
Les sondages En janvier 1972, devant un public d’Arras, Pierre Bourdieu lâche une phrase qui fera le tour des amphithéâtres : « L’opinion publique n’existe pas ». On oublie toujours la suite : « sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence ».
L’exposé, publié l’année suivante dans Les Temps modernes, démonte les 3 postulats de toute enquête d’opinion : que tout le monde peut avoir une opinion, que toutes les opinions se valent, et que poser la même question à tous suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées.
D’où 3 tours de main. On retire les sans-avis du calcul, et le « résidu » s’évapore. On impose à des gens une problématique qu’ils ne se posaient pas, puis on additionne leurs réponses comme des bulletins de vote.
Enfin on publie le pourcentage à la une, et il remplace la foi d’autrefois : l’équivalent moderne de « Dieu est avec nous », écrit Bourdieu, c’est « l’opinion publique est avec nous ».
On mesure ainsi ce qu’on a soi-même fabriqué : la question, l’ordre des questions, les réponses proposées — puis la cuisine du chiffre. Car le chiffre brut ne sort jamais tel quel.
Dans son rapport d’activité 2022, la Commission des sondages raconte qu’en 2007 elle laissait les instituts choisir, pour chaque candidat, un redressement parmi un grand nombre d’hypothèses ; certains présentaient des tableaux de 48 colonnes, et chacun restait libre de fixer, dans la fourchette obtenue, l’estimation publiée.
Le législateur a posé des garde-fous : la loi du 19 juillet 1977, plusieurs fois retouchée depuis, impose à toute publication d’un sondage touchant au débat électoral d’indiquer le commanditaire, le nombre de personnes interrogées, le texte intégral des questions et, depuis 2016, les marges d’erreur, et interdit de publier, de diffuser ou même de commenter un sondage électoral la veille et le jour du scrutin.
Mais l’appétit a grandi plus vite que le contrôle : 193 sondages pour la présidentielle de 2002, 560 pour celle de 2017, et plus d’une vingtaine par semaine à la fin de la campagne de 2022. Le prince, lui, aime ses miroirs.
Entre 2007 et 2012, l’Élysée a commandé sans appel d’offres pour plusieurs millions d’euros de sondages et de conseil politique ; la justice y a vu du favoritisme, en première instance en janvier 2022, puis de nouveau en appel en novembre 2025 pour l’ancien secrétaire général de la présidence, qui a aussitôt annoncé un pourvoi en cassation.
Réserve loyale : un sondage honnête reste un instrument de connaissance, les bons sondeurs le savent mieux que nous, et Bourdieu ne réclamait pas qu’on les interdise, mais qu’on les lise. Lisons donc.
Devant un chiffre, 3 questions : qui a payé, quelle était la question exacte, et combien n’ont rien répondu ?
Le #PIC oppose au sondage un autre instrument. Sa Constitution confie à 777 Formulateurs tirés au sort le soin de garantir que la formulation d’une question soumise au référendum n’oriente pas la réponse, et à une Agora de 7 777 citoyens, eux aussi tirés au sort, celui de faire remonter les sujets prioritaires.
On cesse de sonder le peuple : on le laisse délibérer.
La mise à l’agenda En 1922, Walter Lippmann ouvre Public Opinion sur un chapitre intitulé « Le monde extérieur et les images dans nos têtes ».
40 ans plus tard, le politiste Bernard Cohen trouve la formule qui fera école : la presse ne réussit pas souvent à dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais elle réussit de façon stupéfiante à dire à ses lecteurs à quoi penser. Restait à le mesurer.
À l’automne 1968, à Chapel Hill, en Caroline du Nord, Maxwell McCombs et Donald Shaw interrogent 100 électeurs encore indécis sur les grands enjeux de la présidentielle, en leur demandant de répondre sans tenir compte de ce que disent les candidats ; puis ils comparent leurs réponses à la place que les journaux, les magazines et la télévision accordent à chaque thème.
La correspondance est presque parfaite : les électeurs tiennent pour important ce que les médias ont traité comme important. L’article paraît en 1972 et donne son nom à la notion, la fonction de mise à l’agenda.
En 1987, Shanto Iyengar et Donald Kinder y ajoutent l’effet d’amorçage : les sujets mis en avant deviennent les critères avec lesquels on juge ceux qui gouvernent. Le mécanisme n’a rien de mystérieux, et c’est ce qui le rend redoutable.
Nul besoin de mentir : il suffit de choisir. Selon l’Institut national de l’audiovisuel, le nombre de faits divers dans les journaux télévisés a augmenté de 73 % en 10 ans, pour atteindre 2 062 sujets en 2012 sur les grandes chaînes, plus de cinq par jour.
Le temps d’antenne ne s’étire pas : chaque minute accordée au fait divers est retirée à autre chose, la loi en préparation, le traité en négociation, la décision qu’on aurait encore pu contester.
Réserve loyale : le fait divers coûte peu et retient l’audience ; l’agenda relève plus souvent de l’économie des rédactions que d’un ordre venu d’en haut, et les réseaux sociaux ont fait éclater la grand-messe du 20 heures.
Mais l’éclatement n’a pas aboli le mécanisme : il l’a confié à des algorithmes, qui choisissent à leur tour ce qui vous occupera ce soir.
Et, en amont des rédactions, d’autres travaillent à fixer l’agenda des médias eux-mêmes : le communiqué qui tombe un vendredi soir, l’annonce qui en recouvre une autre.
Le pouvoir le plus discret n’est pas de répondre aux questions ; c’est de décider lesquelles seront posées, et Bourdieu le disait déjà des sondages.
Le #PIC retire ce privilège aux seuls programmateurs. Sa Constitution confie à une Agora de 7 777 citoyens tirés au sort le soin de faire remonter « les sujets prioritaires » et de hiérarchiser « les urgences » ; et c’est cette Agora qui tient l’initiative du référendum, sans seuil de signatures : le peuple inscrit ainsi lui-même, par ses tirés au sort, une question à l’ordre du jour.
Au citoyen, un réflexe : devant un journal, ne vous demandez pas seulement ce qu’on vous dit ; demandez-vous de quoi l’on ne vous parle pas ce soir.
La spirale du silence Allemagne de l’Ouest, 1965. De décembre à septembre, les deux grands partis restent au coude-à-coude dans les intentions de vote ; mais la conviction qu’un camp va l’emporter, elle, se déplace.
Dans les derniers jours, 3 à 4 % des électeurs basculent du côté du vainqueur annoncé. La sondeuse Elisabeth Noelle-Neumann, qui a fondé en 1947 l’Institut de démoscopie d’Allensbach, en tire une théorie qu’elle publie en 1974 : la spirale du silence.
Chacun évalue sans cesse, par une sorte de sens quasi statistique, le climat d’opinion qui l’entoure.
Qui se croit minoritaire se tait, par peur de l’isolement ; son silence rend l’opinion adverse plus visible encore ; d’autres se taisent à leur tour, et la spirale s’enroule. L’opinion publique devient, selon son mot, notre peau sociale.
Réserve, et elle est de taille : à partir de 1940, la jeune Noelle-Neumann a écrit pour Das Reich, l’hebdomadaire de propagande de Goebbels ; sa thèse de 1940 et un article de 1941 contiennent des passages antisémites qui lui ont été durement reprochés, et un chercheur américain est allé jusqu’à lire dans sa théorie l’empreinte d’une idéologie totalitaire.
Mais une notion se juge sur pièces, non sur le passé de son auteur, fût-il accablant. Et les pièces tiennent.
En 2018, une méta-analyse de 66 études et de plus de 27 000 participants confirme le lien entre le climat perçu et la prise de parole : modeste en moyenne, il devient plus de 3 fois plus fort quand on parle à sa famille, à ses amis, à ses voisins, de sujets qui touchent la vie quotidienne.
Autrement dit, c’est au dîner de famille qu’on se tait le plus.
Les réseaux n’ont rien arrangé : en 2013, le Pew Research Center constate que 86 % des Américains accepteraient de discuter en face à face de la surveillance révélée par Edward Snowden, mais que 42 % seulement des usagers de Facebook et de Twitter consentiraient à en écrire un mot sur ces plateformes.
Les sondeurs français connaissent un phénomène voisin : la Commission des sondages rappelle qu’en 2007 quelque 6 % seulement des personnes interrogées se souvenaient d’avoir voté Le Pen en 2002, quand celui-ci avait réuni près de 17 % des suffrages au premier tour.
La Commission y voit d’abord un défaut de représentativité des échantillons, et l’on ne saurait tout mettre au compte de la peur ; mais un vote qu’on n’avoue pas est exactement ce que la théorie prédit, et une mesure faussée par le silence risque, à son tour, de le nourrir. Où est l’ingénierie ?
Dans l’usage qu’on fait du ressort. Celui qui fabrique un climat, par des chiffres martelés, des plateaux unanimes ou des foules en plastique, n’a pas besoin de convaincre les récalcitrants : il lui suffit de leur faire croire qu’ils sont seuls. Ils se tairont d’eux-mêmes, et la censure la moins chère est celle que chacun s’inflige.
Le #PIC répond de 2 façons. Sa Constitution récuse la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites, disposition dont le #PIC signale lui-même qu’elle entre en tension avec les lois actuelles sur la presse et les discriminations, et renvoie l’arbitrage au débat militant puis à la votation citoyenne ; et l’Agora citoyenne y vote au moyen d’une infrastructure qui garantit « l’anonymat vérifiable du votant » : le secret du vote est la seule pièce où la peur de l’isolement n’entre pas.
Au citoyen, un réflexe : avant de vous taire, vérifiez que vous êtes vraiment seul. Noelle-Neumann elle-même avait repéré ce « noyau dur » qui continue de parler envers et contre tout : c’est par ceux qui acceptent de parler les premiers que la spirale se brise.
Les cabinets de conseil Le 16 mars 2022, une commission d’enquête du Sénat, présidée par Arnaud Bazin et dont la rapporteure est Éliane Assassi, publie un rapport au titre sans nuance : « Un phénomène tentaculaire ». Les chiffres viennent de la direction du budget elle-même.
Les dépenses de conseil des ministères sont passées de 379 millions d’euros en 2018 à près de 894 millions en 2021 ; elles ont plus que doublé pendant le quinquennat et, avec les opérateurs de l’État, la facture dépasse le milliard.
Pendant la crise sanitaire, l’État a versé au moins 41 millions d’euros à des cabinets pour des pans entiers de la gestion de crise, et des consultants ont participé à l’élaboration de documents destinés jusqu’au Conseil de défense et de sécurité nationale.
Un exemple a fait le tour du pays : en 2020, McKinsey facture 496 800 euros une mission sur l’avenir du métier d’enseignant, destinée à préparer un colloque finalement annulé, dont la commission relève à la fois la valeur ajoutée réduite et l’absence de suite tangible.
Le même cabinet, établit-elle, n’a versé aucun euro d’impôt sur les sociétés en France depuis au moins 10 ans, pour un chiffre d’affaires national de 329 millions d’euros en 2020 ; l’un de ses directeurs associés avait pourtant déclaré sous serment : « nous payons l’impôt sur les sociétés en France ».
La commission y voit un possible faux témoignage ; le parquet national financier ouvre dès mars 2022 une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale et annonce le 4 septembre 2026, avec le parquet de Bruxelles, la saisie de 65 millions d’euros, soit selon lui 96 % du préjudice fiscal ; l’enquête se poursuit, aucune condamnation n’a été prononcée, et le cabinet reste présumé innocent.
Réserve loyale : le problème n’est pas le conseil. Tout État a besoin d’avis extérieurs, et il serait piquant de reprocher à un ministère de consulter.
Le problème est ce que le rapport appelle la dépendance : l’État qui sous-traite sa réflexion perd, mission après mission, les compétences qui lui permettraient de juger ce qu’on lui vend.
Le sociologue Frédéric Pierru, cité par la commission, parle du « paradoxe du serpent » : les préconisations des cabinets affaiblissent les ressources de la sphère publique, qui dépend de plus en plus d’eux ; ils organisent, en somme, la dépendance à leur égard.
Ajoutons la dépossession démocratique : une doctrine rédigée par un consultant n’a été ni débattue ni votée, et son auteur ne répondra de rien devant personne.
La proposition de loi qui devait encadrer ces pratiques, adoptée à l’unanimité par le Sénat en octobre 2022, attendait encore en novembre 2025, selon un sénateur qui interrogeait le gouvernement, sa deuxième lecture à l’Assemblée nationale.
Le #PIC ne sous-traite pas la pensée publique, et sa Constitution l’écrit désormais en toutes lettres, dans un article ouvert à la délibération le 26 septembre 2026 (titre XV, article 4) : la conception, la décision et l’évaluation des politiques publiques ne se délèguent pas ; le recours au conseil devient exceptionnel, motivé et publié avant d’être exécuté, et les livrables sont publiés dans le mois de leur remise.
Elle confie en outre à des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, le soin d’auditionner « des experts contradictoires » avant chaque référendum, et exige que les avis juridiques rendus aux pouvoirs publics sur un projet de norme soient publiés.
Un avis qu’on publie, on peut le contester ; un livrable qu’on range dans un tiroir, on le subit. Au citoyen, un réflexe : quand une réforme arrive « clés en main », demandez qui a tenu la plume, et combien on l’a payée.
Le lobbying Le mot vient du vestibule, le lobby, où l’on guettait les parlementaires entre 2 séances, et la chose n’a rien d’illégal : porter un intérêt auprès d’un élu est un droit, que syndicats, associations et entreprises exercent tous.
Le problème commence quand l’influence est inégale et qu’elle ne se voit pas. Depuis la loi Sapin II du 9 décembre 2016, la France tient un répertoire public des représentants d’intérêts, confié à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.
Au 31 décembre 2025, 3 526 entités y étaient inscrites.
Pour la seule année 2024, elles ont déclaré 15 823 fiches d’activité : plus de 6 sur 10 visent le Parlement, plus de la moitié portent sur le contenu d’un projet ou d’une proposition de loi, et 4 secteurs se taillent la part du lion, l’agriculture et l’agroalimentaire, la santé, l’économie, l’environnement.
Mais le filet a de larges mailles. N’est tenu de s’inscrire que celui qui consacre plus de la moitié de son temps à la représentation d’intérêts, ou qui entre en contact au moins 10 fois en 12 mois avec des responsables publics, et à son initiative : le rendez-vous que sollicite le ministre ne compte pas.
Au 30 avril 2025, 330 représentants inscrits n’avaient encore rien déclaré de leur activité de l’année précédente. Surtout, le répertoire dit qui a frappé à la porte, jamais qui a tenu la plume.
En juillet 2023, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les Uber Files, ces 124 000 documents internes de la plateforme révélés un an plus tôt par un consortium de journalistes, établit que des députés ont déposé, lors de l’examen de plusieurs lois, des amendements proposés par Uber.
Entendu par la commission, l’un d’eux s’en explique avec une candeur désarmante : s’il a déposé cet amendement, c’est qu’il « était bien écrit », et ce n’était plus l’amendement d’Uber, « mais le mien, dès lors que je l’ai signé ».
Voilà le lobbying accompli : l’intérêt privé qui entre dans l’hémicycle sous la signature d’un élu, et qui perd son auteur en chemin.
Réserve loyale : les organisations non gouvernementales et les syndicats envoient eux aussi leurs amendements, et c’est heureux ; la démocratie a besoin qu’on vienne dire au législateur ce qu’il ignore.
Mais une association de riverains et un groupe pharmaceutique ne disposent ni du même nombre de rendez-vous, ni des mêmes juristes, ni des mêmes anciens conseillers ministériels. L’égalité devant la loi commence par l’égalité devant le législateur, et elle n’existe pas.
Le #PIC ne moralise pas le lobbying : il lui retire sa cible. Sa Constitution impose à tout groupement qui cherche à influer sur la législation de rendre publics l’origine et le montant de ses financements (le #PIC note lui-même que la loi devra définir ces groupements avec précision, pour viser l’action organisée sur la décision publique sans accabler la moindre association locale), et range la « capture des pouvoirs publics » parmi les limites de la liberté d’entreprendre.
Elle confie surtout une part de la décision à des citoyens tirés au sort, car, comme le note son commentaire, « on ne peut lobbyiser des citoyens dont on ignore l’identité à l’avance ».
Au citoyen, un réflexe : devant un amendement, cherchez qui l’a écrit avant de regarder qui l’a signé.
Le pantouflage et les portes tournantes Le mot vient de l’argot de Polytechnique. La « pantoufle » y désignait la somme que l’ancien élève devait rembourser à l’État s’il quittait le service public avant la fin de son engagement de 10 ans ; et c’était assez souvent l’entreprise qui l’embauchait qui la payait.
Tout est dit en une ligne : l’État forme, le privé rachète, et la facture est réglée par celui qui en profite. Les Anglo-Saxons parlent de portes tournantes, et l’image est plus juste, car la porte tourne dans les deux sens.
Le haut fonctionnaire qui a préparé une réglementation part conseiller ceux qu’elle vise ; le cadre du secteur qu’on régule entre dans le cabinet qui prépare la règle, puis repart.
Nul besoin de corruption pour que le mécanisme opère. Il suffit d’un carnet d’adresses, d’une connaissance intime des dossiers, et d’une bienveillance par anticipation : le régulateur qui devine où il travaillera dans 3 ans n’a pas besoin qu’on le lui rappelle.
C’est une hypothèse sur les comportements, non une accusation portée contre quiconque ; mais la loi la tient pour assez sérieuse pour la contrôler.
La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique examine les projets de reconversion des responsables et des agents publics vers le secteur privé pendant les 3 années qui suivent la fin de leurs fonctions, et contrôle aussi, dans l’autre sens, certaines nominations de personnes venues du privé.
En 2025, elle a rendu 641 avis sur ces mobilités, dont plus de 6 sur 10 portaient sur des départs vers le privé. Plus des trois quarts étaient des avis de compatibilité avec réserves ; 3 % seulement concluaient à l’incompatibilité.
Le contrôle existe, il interdit parfois, il encadre surtout : la porte tourne toujours, on y a seulement posé un tourniquet. Et au bout de 3 ans, plus rien. L’Europe a fourni le cas d’école.
José Manuel Barroso, président de la Commission européenne jusqu’au 31 octobre 2014, devient en juillet 2016 président non exécutif de la filiale internationale de Goldman Sachs, un peu plus de 2 mois après l’expiration du délai de 18 mois imposé aux anciens commissaires ; le comité d’éthique saisi conclut qu’il n’y a pas de motifs suffisants pour établir un manquement.
Tout était en règle, et c’est bien le problème.
Réserve loyale : la circulation entre public et privé a ses vertus, et un État peuplé de fonctionnaires qui n’auraient jamais vu une entreprise ne serait pas un idéal ; le #PIC lui-même exige de quiconque brigue une fonction élective nationale au moins 10 années d’activité professionnelle, exercée notamment hors des appareils politiques et administratifs, condition dont il admet qu’elle reste à définir pour ne pas écarter les parcours associatifs, syndicaux ou d’aidant.
Ce qui est en cause n’est pas le passage d’un monde à l’autre, c’est l’aller-retour entre le régulateur et le régulé. La Constitution du #PIC pose le principe : « Nul ne peut tirer de l’exercice d’une fonction publique un enrichissement personnel indu, ni faire usage de sa position à des fins privées. »
Et son Protocole l’applique à ses propres responsables : chacun déclare spontanément tout lien susceptible d’influencer son jugement ou d’être perçu comme tel, s’abstient et quitte la séance quand il est en cause.
Au citoyen, un réflexe : quand un expert est présenté comme « ancien directeur de », cherchez aussi son employeur actuel.
La fabrique du doute En 1969, le cigarettier américain Brown & Williamson met au point une « proposition » pour contrer ce qu’il appelle les forces anti-cigarette.
Le document, rendu public à la fin des années 1990 par les procès du tabac, contient peut-être la phrase la plus sincère jamais écrite par un marchand : « Le doute est notre produit, car c’est le meilleur moyen de concurrencer le “corps de faits” qui existe dans l’esprit du grand public. C’est aussi le moyen d’établir une controverse. »
La suite vaut aveu : dans le grand public, note le mémo, le consensus est que la cigarette est d’une manière ou d’une autre nocive ; et l’on ne peut pas soutenir le contraire, car aucune des informations dont dispose l’entreprise ne le permet.
Tout le procédé est là. On ne prouve rien, on n’en a pas les moyens ; on fait durer le débat, parce qu’un débat ouvert suffit à retarder la loi.
En 2010, l’historienne des sciences Naomi Oreskes et l’historien Erik Conway montrent dans Merchants of Doubt comment une poignée de scientifiques, souvent les mêmes, ont appliqué la méthode au tabagisme passif, aux pluies acides, à la couche d’ozone et au réchauffement climatique.
Le sucre a eu sa version : en 1965, la Sugar Research Foundation finance une revue de la littérature, parue en 1967 dans le New England Journal of Medicine, qui désigne les graisses et le cholestérol comme coupables des maladies cardiaques et minimise le rôle du sucre ; la fondation en a fixé l’objectif, fourni des articles, reçu les brouillons, et son rôle n’a pas été déclaré.
3 chercheurs l’ont établi en 2016, archives internes à l’appui. Le pétrole aussi : en janvier 2023, une étude publiée dans Science passe au crible les projections de réchauffement réalisées par les scientifiques d’Exxon entre 1977 et 2003.
Elles étaient pour la plupart exactes, au moins aussi fiables que celles des modèles universitaires et publics ; les déclarations publiques de l’entreprise, conclut l’étude, contredisaient ses propres données.
Réserve loyale, et elle nous concerne au premier chef : le doute est la vertu cardinale de la science, et le #PIC en a fait un canal de son Protocole.
C’est précisément pour cela qu’il faut distinguer le doute qui cherche du doute qu’on achète. Le premier avance une hypothèse et accepte d’être réfuté ; le second n’a rien à proposer, il n’a qu’un calendrier.
3 indices le trahissent : il est financé par l’intéressé, il ne publie rien qu’on puisse réfuter, et il réclame toujours « plus d’études » avant d’agir, comme si l’attente était neutre. Elle ne l’est jamais : chaque année de controverse est une année de ventes.
Le #PIC répond par la lumière sur l’argent et par le contradictoire. Sa Constitution impose à tout groupement qui cherche à influer sur la législation de rendre publics l’origine et le montant de ses financements, et interdit tout financement occulte d’une entreprise d’influence, principe dont elle reconnaît que la loi devra encore cerner le champ avec précision ; elle charge des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, d’auditionner des experts contradictoires avant chaque référendum.
Au citoyen, un réflexe : devant une étude qui « relativise », cherchez d’abord qui l’a payée.
Le washing En 1986, l’écologiste new-yorkais Jay Westerveld s’amuse des petits cartons posés dans les chambres d’hôtel, qui invitent le client à réutiliser sa serviette pour sauver l’environnement ; l’hôtel, lui, économisait surtout sa blanchisserie. Il appelle cela le greenwashing, le lavage en vert.
La peinture existe désormais en plusieurs couleurs. On a parlé de pinkwashing pour les marques qui se drapent d’une cause, du ruban rose de la lutte contre le cancer du sein aux droits des homosexuels, de socialwashing pour les engagements sociaux de façade.
Le principe ne varie pas : acheter la vertu au prix d’une campagne plutôt que la payer au prix d’une transformation. Les chiffres existent, et ils viennent de la profession elle-même.
L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité, c’est-à-dire l’organisme par lequel annonceurs, agences et médias se contrôlent eux-mêmes, a examiné avec l’Agence de la transition écologique plus de 33 000 publicités diffusées fin 2023 et début 2024.
Sur les 1 015 qui invoquaient l’environnement, plus de 6 sur 100 ne respectaient pas, en tout ou en partie, les règles de la profession, un taux que l’ADEME juge 50 à 320 fois supérieur à ceux des autres bilans thématiques ; sur Facebook, note-t-elle, une publicité environnementale sur 7 induisait le public en erreur.
Le droit a longtemps couru derrière la peinture.
La loi Climat et résilience du 22 août 2021 n’interdit pas de dire qu’un produit est « neutre en carbone » : elle l’encadre, sous des conditions fixées par un décret entré en application le 1er janvier 2023. Les juges, eux, ont commencé à gratter.
Le 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris juge que TotalEnergies a commis des pratiques commerciales trompeuses en diffusant sur son site des messages fondés sur son « ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 » et sur sa prétention à « être un acteur majeur de la transition énergétique », et lui ordonne de les retirer ; les associations requérantes y voient une première mondiale pour une major pétrolière, et le groupe a aussitôt fait savoir qu’il ne ferait pas appel.
Et l’Europe ferme la porte que la France avait entrouverte : la directive du 28 février 2024 range parmi les pratiques commerciales déloyales en toutes circonstances le fait d’affirmer, sur la base de la compensation des émissions de gaz à effet de serre, qu’un produit a un impact neutre, réduit ou positif, ainsi que toute allégation environnementale générique dont l’annonceur ne peut démontrer l’excellente performance.
Ses règles doivent s’appliquer à compter du 27 septembre 2026 ; la France, qui devait la transposer avant le 27 mars, en était encore au projet de loi au printemps, au point de recevoir de la Commission européenne une mise en demeure.
Réserve loyale : une entreprise qui change réellement a le droit de le faire savoir, et le soupçon généralisé décourage aussi les sincères ; le cynisme universel est un autre confort.
Mais la charge de la preuve doit peser sur celui qui vante, non sur celui qui doute. Car le washing ne trompe pas seulement le client : il désarme le citoyen, qui croit la question réglée parce qu’on la lui a vendue résolue.
La Constitution du #PIC en fait désormais une règle, dans un article ouvert à la délibération le 26 septembre 2026 (titre VI, article 9) : toute allégation environnementale, sociale ou sanitaire doit être exacte, précise, vérifiable et étayée par des éléments que son auteur détient au moment où il la formule, et l’allégation de neutralité climatique fondée sur la compensation d’émissions produites ailleurs est interdite.
Au citoyen, un réflexe en 3 questions devant tout produit « vert », « responsable » ou « neutre » : par rapport à quoi, mesuré par qui, et que fait l’entreprise du reste de son activité ? Un adjectif n’est pas un bilan.
Les think tanks L’anglais dit « réservoir à pensée », le français « laboratoire d’idées », et les deux mots mentent un peu : le think tank se présente comme un lieu de recherche, il est d’abord un lieu d’influence. Il ne s’en cache pas devant ses donateurs.
La fenêtre d’Overton, décrite dans ce Lexique, est née dans l’un d’eux, et le métier y est avoué : déplacer les limites de l’acceptable. La question n’est donc pas de savoir s’ils influencent, c’est leur raison d’être, mais pour le compte de qui.
En septembre 2014, une enquête du New York Times montre que plus d’une douzaine de centres de recherche de Washington ont reçu de l’argent de gouvernements étrangers tout en incitant les responsables américains à adopter des politiques conformes aux vœux de ces gouvernements.
Le Qatar y apparaît comme le premier donateur étranger de la Brookings Institution, l’une des plus prestigieuses, avec 14 800 000 dollars en 4 ans ; un ancien chercheur invité de sa filiale qatarie rapporte qu’on lui avait fait comprendre, à l’embauche, qu’il ne pourrait pas critiquer le gouvernement du Qatar ; et plusieurs juristes consultés par le journal jugent que les termes d’accords conclus avec la Norvège semblaient imposer à Brookings de se déclarer comme agent de l’étranger.
La maison a démenti tout lien entre ses financeurs et ses conclusions. En France, l’argent est surtout domestique. L’Institut Montaigne, fondé en 2000 par le patron d’Axa, Claude Bébéar, vit des contributions de grandes entreprises.
Et lorsqu’un laboratoire d’idées est d’intérêt général, le don d’une entreprise ouvre droit à une réduction d’impôt de 60 %, dans la limite de plafonds : le contribuable finance ainsi une part des idées qu’on lui vendra ensuite comme expertise indépendante.
L’économiste Julia Cagé a fait de ce paradoxe du financement privé de la démocratie, largement payé par l’impôt de tous, l’un des fils du Prix de la démocratie (2018).
Le citoyen qui voudrait savoir qui rencontre qui ne trouvera pas davantage la plupart de ces maisons au répertoire des représentants d’intérêts de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique : dans le fichier public consulté le 25 septembre 2026, ni l’Institut Montaigne, ni Terra Nova, ni la Fondation iFRAP, ni la Fondation Jean-Jaurès, ni la Fondation pour l’innovation politique ne figurent, quand d’autres, comme l’IRIS ou l’Institut de l’entreprise, s’y sont inscrits.
Aucune illégalité là-dedans : c’est le droit, et le juge l’a dit.
Dès 2022, la Haute Autorité avait invité l’Institut Montaigne à s’inscrire, puis posé en principe, en 2023, que les laboratoires d’idées étaient des représentants d’intérêts ; saisi par l’institut, le Conseil d’État a annulé ces lignes directrices sur ce point le 14 octobre 2024.
Un organisme qui se consacre à la réflexion et publie ses travaux ne saurait, « à ce seul titre », être regardé comme un représentant d’intérêts, même s’il rencontre régulièrement des responsables publics pour promouvoir ses propositions ; il ne le devient que si, eu égard à son financement, à sa gouvernance et aux conditions dans lesquelles il travaille, il défend un intérêt.
Publier un rapport, le faire commenter à la radio et l’offrir aux candidats n’est donc pas, en principe, du lobbying. C’est précisément ce qui rend l’outil si commode, et c’est pourquoi tout se joue sur l’argent.
Réserve loyale : ces maisons produisent aussi un travail sérieux, souvent utile, parfois contraire à l’intérêt apparent de leurs donateurs, et la gauche a les siennes comme la droite.
Mais une étude dont on ignore le financeur se lit comme une publicité dont on ignore l’annonceur. La Constitution du #PIC tranche sans détour : « Toute association, fondation ou groupement qui cherche à influer sur la vie publique, les orientations politiques, les mœurs ou la législation rend publics l’origine et le montant de ses financements. »
Le #PIC reconnaît lui-même que la loi devra cerner ces groupements avec précision, pour ne pas accabler la moindre association locale ; mais là où le droit actuel examine le financement pour décider s’il faut inscrire, sa Constitution exige qu’on le publie.
Au citoyen, un réflexe : devant le « rapport d’un institut indépendant », cherchez la page des donateurs ; si elle n’existe pas, vous tenez déjà une réponse.
Vous commentez et notez ce chapitre ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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