Lexique du Pouvoir · Les cabinets de conseil

Les cabinets de conseil Le 16 mars 2022, une commission d’enquête du Sénat, présidée par Arnaud Bazin et dont la rapporteure est Éliane Assassi, publie un rapport au titre sans nuance : « Un phénomène tentaculaire ». Les chiffres viennent de la direction du budget elle-même.

Les dépenses de conseil des ministères sont passées de 379 millions d’euros en 2018 à près de 894 millions en 2021 ; elles ont plus que doublé pendant le quinquennat et, avec les opérateurs de l’État, la facture dépasse le milliard.

Pendant la crise sanitaire, l’État a versé au moins 41 millions d’euros à des cabinets pour des pans entiers de la gestion de crise, et des consultants ont participé à l’élaboration de documents destinés jusqu’au Conseil de défense et de sécurité nationale.

Un exemple a fait le tour du pays : en 2020, McKinsey facture 496 800 euros une mission sur l’avenir du métier d’enseignant, destinée à préparer un colloque finalement annulé, dont la commission relève à la fois la valeur ajoutée réduite et l’absence de suite tangible.

Le même cabinet, établit-elle, n’a versé aucun euro d’impôt sur les sociétés en France depuis au moins 10 ans, pour un chiffre d’affaires national de 329 millions d’euros en 2020 ; l’un de ses directeurs associés avait pourtant déclaré sous serment : « nous payons l’impôt sur les sociétés en France ».

La commission y voit un possible faux témoignage ; le parquet national financier ouvre dès mars 2022 une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale et annonce le 4 septembre 2026, avec le parquet de Bruxelles, la saisie de 65 millions d’euros, soit selon lui 96 % du préjudice fiscal ; l’enquête se poursuit, aucune condamnation n’a été prononcée, et le cabinet reste présumé innocent.

Réserve loyale : le problème n’est pas le conseil. Tout État a besoin d’avis extérieurs, et il serait piquant de reprocher à un ministère de consulter.

Le problème est ce que le rapport appelle la dépendance : l’État qui sous-traite sa réflexion perd, mission après mission, les compétences qui lui permettraient de juger ce qu’on lui vend.

Le sociologue Frédéric Pierru, cité par la commission, parle du « paradoxe du serpent » : les préconisations des cabinets affaiblissent les ressources de la sphère publique, qui dépend de plus en plus d’eux ; ils organisent, en somme, la dépendance à leur égard.

Ajoutons la dépossession démocratique : une doctrine rédigée par un consultant n’a été ni débattue ni votée, et son auteur ne répondra de rien devant personne.

La proposition de loi qui devait encadrer ces pratiques, adoptée à l’unanimité par le Sénat en octobre 2022, attendait encore en novembre 2025, selon un sénateur qui interrogeait le gouvernement, sa deuxième lecture à l’Assemblée nationale.

Le #PIC ne sous-traite pas la pensée publique, et sa Constitution l’écrit désormais en toutes lettres, dans un article ouvert à la délibération le 26 septembre 2026 (titre XV, article 4) : la conception, la décision et l’évaluation des politiques publiques ne se délèguent pas ; le recours au conseil devient exceptionnel, motivé et publié avant d’être exécuté, et les livrables sont publiés dans le mois de leur remise.

Elle confie en outre à des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, le soin d’auditionner « des experts contradictoires » avant chaque référendum, et exige que les avis juridiques rendus aux pouvoirs publics sur un projet de norme soient publiés.

Un avis qu’on publie, on peut le contester ; un livrable qu’on range dans un tiroir, on le subit. Au citoyen, un réflexe : quand une réforme arrive « clés en main », demandez qui a tenu la plume, et combien on l’a payée.

Pour aller plus loin

Le conseil en management est une invention américaine de l’entre-deux-guerres : James O. McKinsey fonde son cabinet à Chicago en 1926, et l’historien Christopher McKenna a raconté, dans The World’s Newest Profession (2006), comment ces firmes sont passées de l’entreprise à l’État.

Le mot qui désigne le phénomène, « consultocratie », est né dans la science politique anglophone avec la vague du nouveau management public des années 1980.

Le politiste canadien Denis Saint-Martin l’a mis à l’épreuve de la comparaison et concluait en 1999 que, « pour des raisons historiques et institutionnelles, la Grande-Bretagne a fourni un milieu plus propice que la France au développement d’une “consultocratie” depuis la fin des années 1980 ».

La France résistait, selon lui, grâce à ses grands corps.

Les chiffres le confirment encore en 2018 : sur 1 000 euros de dépenses de fonctionnement, les administrations publiques françaises consacraient un euro 56 au conseil, contre 6,76 € au Royaume-Uni et 7,20 € en Allemagne, selon la commission d’enquête du Sénat.

La meilleure objection se tire de ces chiffres mêmes : la France dépense moins que ses voisins, et le scandale de 2022 serait affaire de proportions plus que de principe. Il faut la prendre au sérieux, puis la retourner.

D’abord, la barrière des grands corps n’était pas une vertu démocratique : elle protégeait le monopole d’une élite sur l’expertise d’État, élite qui connaît elle-même le chemin du pantouflage. Ensuite, la question n’est pas le montant mais l’endroit.

Dès novembre 2014, la Cour des comptes, saisie par la commission des finances du Sénat, relevait que l’action des consultants, engagée « parfois dans des chantiers qui se situent au cœur de l’action de l’État », n’était « pas suffisamment encadrée par l’administration », et que le transfert de compétences, faute d’être organisé, accroissait « le risque de dépendance externe de l’État ».

Un milliard d’euros pèse peu à l’échelle d’un budget ; il pèse beaucoup s’il achète la capacité de penser la réforme.

Le cas le plus troublant est la démocratie elle-même devenue livrable.

La commission d’enquête a identifié au moins une quinzaine de consultations citoyennes confiées à des cabinets entre 2018 et 2021, pour près de 10 millions d’euros : au moins 2 900 000 euros de prestations pour le Grand Débat national, au moins 1 900 000 pour la Convention citoyenne pour le climat, plus de 400 000 euros pour organiser le collectif de 35 citoyens tirés au sort par le Conseil économique, social et environnemental sur la stratégie vaccinale.

Pour une consultation des agents publics, un cabinet a sous-traité à une plateforme de « civic tech ».

Le tirage au sort, la délibération, la parole citoyenne : les outils que le #PIC tient pour les instruments de la souveraineté sont déjà vendus clés en main à un État qui les commande, en fixe l’objet et en garde les conclusions.

Ailleurs, le constat est plus ancien. Au Royaume-Uni, le National Audit Office, l’équivalent de notre Cour des comptes, relevait le 13 janvier 2016 que les ministères avaient attribué sans mise en concurrence, ou par prolongation de contrats existants, 43 % des missions de conseil de l’exercice 2014-2015, et que les six plus grands cabinets remportaient les trois quarts des missions passées par l’accord-cadre interministériel.

L’économiste Mariana Mazzucato et Rosie Collington en ont tiré en 2023 une thèse générale, The Big Con : l’industrie du conseil affaiblirait les États qu’elle prétend moderniser. La notion a pourtant ses limites.

Le mot « cabinets » réunit sous une même étiquette la stratégie, qui fait la doctrine, et l’informatique, qui pèse lourd dans la dépense ; confondre les deux, c’est reprocher au prestataire qui installe un logiciel les fautes de celui qui écrit une réforme.

Et le rapport du Sénat relève un effet plus diffus que la facture : les publications des cabinets, nombreuses en période électorale, « s’apparentent même à des programmes politiques », le plus souvent favorables à la réduction des dépenses publiques et de la fiscalité.

Le #PIC en tire une règle simple : ce qui prépare une décision publique doit pouvoir être lu par ceux qu’elle engage. Sa Constitution d’urgence consacre un article entier au recours aux cabinets de conseil (Titre XV, article 4).

La conception, la décision et l’évaluation des politiques publiques ne peuvent être déléguées à une personne privée ; le conseil n’est admis qu’à titre exceptionnel, lorsque la compétence manque et ne peut être constituée à temps, par une décision motivée et publiée avant la prestation ; les livrables sont publiés dans le mois, avec le nom de chaque consultant ; la prestation gratuite ou offerte au titre du mécénat est interdite, et nul ne peut conseiller l’État sur une politique tout en conseillant ceux qu’elle intéresse.

Le Collège des Soixante-dix-sept veille, et l’ordonnateur d’une dépense irrégulière en répond personnellement. L’infrastructure de vote de l’Agora citoyenne, elle, est « conçue, construite et exploitée sous la maîtrise d’une autorité publique ».

Reste ce qu’aucun texte ne garantit seul : la règle de l’exception suppose un État qui reconstitue les compétences qu’il a laissées partir.

Si l’administration n’a plus personne pour écrire la réforme, chaque recours sera, en toute bonne foi, exceptionnel ; la souveraineté aura alors changé de fournisseur, non de titulaire.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Denis Saint-Martin, « Les consultants et la réforme managérialiste de l’État en France et en Grande-Bretagne : vers l’émergence d’une “consultocratie” ? », Revue canadienne de science politique, Cambridge University Press, 1999 (résumé) : « L’analyse montre que pour des raisons historiques et institutionnelles, la Grande-Bretagne a fourni un milieu plus propice que la France au développement d’une “consultocratie” depuis la fin des années 1980. ». consulter la source

Cour des comptes, Le recours par l’État aux conseils extérieurs, communication à la commission des finances du Sénat, novembre 2014 ; cité dans le rapport de la commission d’enquête du Sénat (2022), p. 132 : « le transfert de compétences des consultants vers les agents des administrations bénéficiaires n’est pas […] organisé, limitant la valeur ajoutée de l’intervention des consultants, tout en accroissant le risque de dépendance externe de l’État ». consulter la source

National Audit Office, Use of consultants and temporary staff, 13 janvier 2016 (synthèse) : « Departments chose to use single-tender action, or extend existing contracts for 43% of consultancy work in 2014-15. The largest six consultancy firms win three-quarters of the work let through the Crown Commercial Service (CCS) cross-government consultancy agreement » (Les ministères ont choisi l’attribution sans mise en concurrence, ou la prolongation de contrats existants, pour 43 % des missions de conseil en 2014-2015. Les six plus grands cabinets remportent les trois quarts des missions passées par l’accord-cadre interministériel de conseil ; notre traduction). consulter la source

Sénat, commission d’enquête sur l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques, rapport n° 578 (2021-2022), « Un phénomène tentaculaire », tome I, 16 mars 2022, p. 120 et 159 : « Une véritable industrie de la consultation émerge depuis ces dernières années : la commission d’enquête a identifié au moins une quinzaine d’exemples entre 2018 et 2021, dont le montant total approche les 10 millions d’euros (9,86 millions). » ; « Certaines de leurs publications, qui sont particulièrement nombreuses en période électorale, s’apparentent même à des programmes politiques. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XV, article 4 : « La conception, la décision et l’évaluation des politiques publiques relèvent des autorités publiques, qui ne peuvent en déléguer l’exercice à une personne privée ; les analyses, études et évaluations qu’une personne privée fournit dans les conditions du présent article les éclairent sans les lier, et l’autorité publique demeure seule auteur de ses choix et de ses conclusions. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique, une expertise qui rend des comptes

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