Le cerveau, champ de bataille
La guerre cognitive Ce n’est pas un complotiste qui a annoncé que le cerveau serait le champ de bataille du XXIe siècle : c’est un rapport parrainé par l’OTAN.
En 2020, François du Cluzel, lieutenant-colonel de l’armée française en retraite, responsable des projets innovants au pôle d’innovation du Commandement allié Transformation, à Norfolk, rédige Cognitive Warfare.
Il y reprend la formule que le neuroscientifique américain James Giordano avait lancée en 2018 à l’académie militaire de West Point, y décrit l’esprit humain comme « un nouveau domaine de la guerre », après la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyber, et y fixe l’objectif sans fard : faire de chacun une arme.
Il ne s’agit plus de convaincre, mais de dégrader la capacité même de connaître. La France n’est pas en reste.
Le 20 octobre 2021, la ministre des Armées Florence Parly présente la doctrine militaire de lutte informatique d’influence, dite L2I : des opérations dans la couche informationnelle du cyberespace pour détecter, contrer, renseigner « ou faire de la déception », c’est-à-dire tromper — exclusivement hors du territoire national, précise le texte.
10 mois plus tôt, en décembre 2020, Facebook avait fermé un réseau de faux comptes lié, selon lui, à des personnes associées à l’armée française, qui se faisaient passer pour des habitants de Centrafrique et du Mali.
En novembre 2022, la Revue nationale stratégique élève l’influence au rang de sixième fonction stratégique.
Et Viginum, créé en juillet 2021 auprès du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, traque les ingérences numériques étrangères : en mai 2025, il attribue 77 opérations au dispositif russe Storm-1516.
Qu’on nous entende bien : la menace est réelle et les manipulations russes sont documentées. Mais retenons 2 choses. L’image du cerveau champ de bataille vient des états-majors, pas de leurs critiques.
Et tous les dispositifs de défense regardent vers l’extérieur : Viginum, par décret, ne surveille que l’étranger.
Qui protège le cerveau du citoyen contre ses propres gardiens ? La Constitution du #PIC range parmi les droits fondamentaux l’intégrité psychique, y compris contre « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre », et rend imprescriptibles les atteintes commises à grande échelle.
L’ingénierie sociale Le mot a 2 vies, et elles finissent par se rejoindre. La première est politique. En 1894, l’industriel néerlandais Jacob Cornelis van Marken réclame des « ingénieurs sociaux » pour régler les questions humaines de l’usine comme on règle les machines.
En 1945, dans La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper distingue 2 ingénieries. L’utopique veut refaire la société entière selon un plan, et finit par exiger un pouvoir central que rien ne corrige.
L’autre, qu’il appelle piecemeal, avance par petites touches : elle combat les maux les plus urgents plutôt que de courir après le bien suprême, procède par réformes limitées et réversibles, et apprend de ses erreurs.
Pour Popper, c’est la méthode même de la démocratie. La seconde vie est celle de la sécurité informatique : l’ancien pirate Kevin Mitnick en a fait la théorie dans The Art of Deception (2002).
L’ingénierie sociale y désigne l’art d’obtenir un mot de passe, un virement ou une porte ouverte en exploitant la confiance plutôt qu’une faille technique.
En 2018, la filiale néerlandaise de Pathé perd ainsi 19 millions d’euros : des escrocs se font passer pour la direction et obtiennent des virements pour une prétendue acquisition.
Selon le rapport annuel de Verizon, l’élément humain intervient dans 60 % des violations de données étudiées en 2025.
Voilà où les deux sens se rejoignent : le pirate ne force pas la serrure, il se fait ouvrir ; l’ingénieur social politique ne contraint pas, il obtient un consentement qu’il a fabriqué.
Ce qui sépare Popper de l’escroc, ce n’est pas la bienveillance — tout ingénieur social se croit bienveillant —, c’est la lumière : la réforme poppérienne s’annonce, se mesure et se révoque ; la manœuvre se cache, et ne marche qu’à condition de ne pas être vue.
Qu’on ne jette donc pas Popper avec l’eau du bain : toute loi est une ingénierie sociale, et le #PIC en propose une, le tirage au sort ou le référendum d’initiative citoyenne, à visage découvert.
La ligne rouge est ailleurs, et la Constitution du #PIC la trace : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».
Au citoyen, elle laisse le réflexe des bons services de sécurité : quand une autorité vous presse d’agir vite, vérifiez par un autre canal.
Le capitalisme de surveillance On vous répète que, si c’est gratuit, c’est vous le produit. Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School, corrige en 2019 : vous n’êtes pas le produit, vous êtes le gisement.
Le capitalisme de surveillance, écrit-elle, s’approprie unilatéralement l’expérience humaine comme une matière première gratuite, qu’il traduit en données comportementales.
Le mécanisme est d’une simplicité industrielle. Ce que vous faites en ligne excède de loin ce qu’il faut pour vous rendre service ; ce « surplus comportemental » nourrit des machines qui prédisent ce que vous ferez, et ces prédictions se vendent sur des marchés de comportements futurs, à qui veut vous vendre quelque chose, ou vous faire voter.
Le 17 mars 2018, The Observer, The Guardian et le New York Times montrent où mène la mécanique : une application de questionnaire, installée par quelque 270 000 personnes, a permis d’aspirer les données de leurs amis, jusqu’à 87 millions de profils Facebook selon Facebook lui-même, au profit d’une officine de ciblage politique, Cambridge Analytica.
Le 24 juillet 2019, la Commission fédérale du commerce américaine inflige à Facebook une amende de 5 milliards de dollars, près de 20 fois la plus forte sanction jamais prononcée dans le monde en matière de vie privée.
En France, la CNIL frappe Google de 50 millions d’euros en janvier 2019 pour un consentement à la publicité ciblée qui n’était ni libre ni éclairé ; puis Google, pour 150 millions, et Facebook, pour 60, le 31 décembre 2021, parce qu’un clic suffisait à accepter les traceurs et qu’il en fallait plusieurs pour les refuser ; puis, en septembre 2025, Google encore, pour 325 millions, et Shein, pour 150.
Des records, chaque fois. Aucun n’a changé le modèle : tant que la matière première reste gratuite, l’amende n’est qu’une ligne de charges.
On peut discuter Zuboff, à qui certains reprochent de traiter ce capitalisme comme une déviation du bon capitalisme plutôt que comme sa pente naturelle ; la critique durcit le constat, elle ne l’allège pas.
Le #PIC renverse la propriété du gisement : sa Constitution déclare que les données produites par une personne lui appartiennent, que nul ne peut les exploiter sans son consentement libre, éclairé et révocable, et que chacun peut les reprendre, intégralement et gratuitement, pour les emporter ailleurs.
Le nudge Le 31 octobre 2010, un internaute publie ces mots sur Twitter, aujourd’hui X : « Le nudge : l’influence douce. Bien présentées, les options disponibles peuvent inciter à choisir la bonne. Hmm, ça me plaît, ça. » Il s’appelle Frédéric Bascuñana ; il fondera le #PIC. Le prix de la Banque de Suède, dit Nobel d’économie, ne sera attribué à Richard Thaler que 7 ans plus tard.
Il y croyait. Il en a parlé partout, des réseaux professionnels aux entretiens filmés, au point d’en faire l’un de ses sujets de toujours. Puis il a regardé ce que les gouvernements en faisaient.
Le 6 octobre 2021, il écrit : « Aujourd’hui, le #Nudge sert à sur-valoriser le bien qu’on voudrait leur faire : un abrutissement, et, pire encore, une façon perverse de limiter les choix. Un comble de dévoiement de l’idée initiale. »
Le mot, lui, a une date de naissance. En 2008, l’économiste Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein définissent le nudge, le petit coup de coude, comme tout élément de l’« architecture du choix » qui modifie les comportements de manière prévisible, sans rien interdire ni changer sensiblement les incitations économiques.
Les fruits à hauteur des yeux, à la cantine : nudge. L’interdiction de la malbouffe : pas nudge. Leur doctrine porte un nom qui sonne comme un oxymore, reproche qu’ils récusent dès 2003 : le paternalisme libertarien.
Notez le mot qui porte tout l’édifice : prévisible. En 1974, Amos Tversky et Daniel Kahneman avaient montré que nos erreurs de jugement ne sont pas des accidents, mais des pentes régulières, « systematic and predictable » (systématiques et prévisibles ; trad. IA).
Or ce qui est prévisible se pilote. Le nudge est l’art de poser le décor du côté où l’esprit penche déjà.
L’idée, pourtant, a des devanciers. Frédéric Bascuñana lui donne un ancêtre conceptuel, que les manuels d’économie ignorent et qu’aucune filiation historique ne relie à Thaler : le psychiatre américain Milton Erickson (1901-1980), maître d’une hypnose indirecte, dite « permissive ».
Enfant, à la ferme, Erickson voit son père tirer en vain sur un veau qui refuse de rentrer à l’étable. Il saisit l’animal par la queue et tire, lui, dans l’autre sens. Le veau, qui ne sait que résister, résiste au gamin : il rentre.
Erickson racontera la scène, en 1975, comme le premier usage délibéré de la double contrainte dont il ait gardé le souvenir.
Le veau, ici, n’est pas une insulte : c’est la place que la technique assigne à celui qu’elle vise. Les Français ne sont pas des veaux. La technique, elle, fait comme s’ils l’étaient.
Le mot de double contrainte n’est pas d’Erickson. Il vient de Palo Alto, où l’anthropologue Gregory Bateson et ses collègues le forgent en 1956. Les deux mondes se connaissaient : Bateson avait consulté Erickson, avec Margaret Mead, sur les films de transe tournés à Bali, et ses collaborateurs, Jay Haley et John Weakland, rendaient régulièrement visite à Erickson à Phoenix.
L’article fondateur de 1956 décrit d’ailleurs une expérience d’Erickson. Un jeune fumeur se voit tendre une cigarette, toujours retirée « par inadvertance » ; il finit par en refuser une autre, assurant que la discussion l’intéresse trop pour fumer. Les auteurs y lisent le renversement de « il ne donne pas » en « je ne veux pas ».
On y reconnaît, un demi-siècle avant le mot, le ressort que le nudge systématisera : faire en sorte que l’autre veuille ce qu’on a voulu pour lui.
C’est ce que Frédéric Bascuñana propose d’appeler la sollicitation douce, expression sans usage établi en français. Elle fait écho au sous-titre de la traduction française du livre de Thaler et Sunstein, parue en 2010 : Nudge. La méthode douce pour inspirer la bonne décision.
Dès 1998, 2 psychologues français avaient trouvé le sous-titre définitif : La soumission librement consentie. Comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ?
Puis la technique est entrée dans l’État. En 2010, le gouvernement britannique installe au cœur de l’administration sa Behavioural Insights Team, aussitôt surnommée Nudge Unit, devenue depuis une société privée.
En France, la direction interministérielle de la transformation publique écrit en 2019 que l’« incitation douce » consiste à réagencer « l’environnement décisionnel de l’individu ciblé ». L’individu ciblé. Le mot est d’eux.
Le 22 mars 2020, le groupe de sciences comportementales qui conseille le gouvernement britannique recense 9 leviers pour faire respecter la distanciation, de l’éducation à l’exemplarité, en passant par la coercition et la « restructuration de l’environnement ». Et il écrit : « The perceived level of personal threat needs to be increased among those who are complacent, using hard-hitting emotional messaging » (le niveau de menace personnelle perçue doit être augmenté chez ceux qui se sentent trop en sécurité, par des messages émotionnels percutants ; trad. IA).
La note ajoute, il faut le dire, que ces messages doivent aussi indiquer les gestes qui protègent. Mais la menace perçue, autrement dit la peur, y est devenue une variable de réglage : on recommande de la monter chez ceux qui ne la ressentent pas assez.
En France, le Service d’information du gouvernement lance en avril 2021, selon le site Consoglobe, un appel d’offres de 800 000 euros pour la « fourniture de prestations de conseils en économie comportementale ».
Fin novembre 2020, un SMS officiel invite à télécharger TousAntiCovid : « Plus de 10 millions de Français l’utilisent déjà. » Le chiffre était celui des téléchargements cumulés de 2 versions successives de l’application, non celui de ses utilisateurs. La norme sociale, recette classique du nudge, venait d’être affirmée à partir d’un compteur de téléchargements.
Frédéric Bascuñana résume la mécanique, dans un entretien filmé de 2025 : « je te donne l’illusion que tu es libre. Je te donne un choix. » Puis vient une image de comptoir. À la fin du repas, on vous demande : le café, au bar ou à la terrasse ? « Je ne t’ai pas demandé si tu voulais un café. »
Réserve loyale, et elle mord. Tout nudge n’est pas une manipulation : il n’existe pas de décor neutre, et mieux vaut des fruits que des sodas à hauteur des yeux. L’efficacité du procédé, ensuite, est discutée : en 2022, une réanalyse publiée dans les PNAS ne trouve plus d’effet moyen démontré une fois corrigé le biais de publication, tout en admettant que certains nudges puissent être efficaces.
La même année, une étude portant sur 126 essais et 23 millions de personnes mesure l’effet moyen des essais de 2 grandes unités nudge américaines : 1,4 point de pourcentage. Peu par tête. Beaucoup à l’échelle d’une nation.
Et le décor, désormais, bouge. Quand l’architecture du choix est recalculée en continu à partir de nos données, la juriste Karen Yeung parle en 2017 d’hypernudge : un coup de coude « networked, continuously updated, dynamic and pervasive » (en réseau, continuellement mis à jour, dynamique et omniprésent ; trad. IA).
Le coup de coude devient une boucle. C’est là que le nudge rejoint le storytelling et l’influence, dans ce que Frédéric Bascuñana propose d’appeler, à titre d’hypothèse, la cybernétique du pouvoir.
Le #PIC répond par le droit. Sa Constitution d’urgence range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ». Elle impose à toute autorité publique la véracité des faits qu’elle affirme.
Elle confie enfin le libellé des questions soumises au peuple à des Formulateurs tirés au sort : la question « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote ».
Le #PIC, lui aussi, cherche à convaincre : il voudrait vous donner envie de délibérer. Mais à visage découvert, en disant ce qu’il veut, et pour ajouter des options, non pour en retrancher.
Le cybernéticien Heinz von Foerster en avait fait, en 1973, un impératif : « Act always so as to increase the number of choices » (agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix ; trad. IA).
Un réflexe, pour finir. Quand on vous demande « au bar ou à la terrasse ? », demandez d’abord si vous vouliez un café ; puis qui a dessiné la carte. L’art de poser des questions qui ouvrent au lieu d’enfermer a un nom, dans l’Abécédaire : la questiologie.
L’économie de l’attention En 1971, l’économiste Herbert Simon, futur prix Nobel, pose une loi aussi simple qu’implacable : l’information consomme l’attention de ceux qui la reçoivent, si bien qu’une richesse d’information crée une pauvreté d’attention. Il y voyait un problème d’organisation ; d’autres y ont vu un marché.
En juillet 2004, dans un ouvrage collectif de patrons, le PDG de TF1, Patrick Le Lay, livre le secret de la maison avec une franchise qui fera scandale : pour qu’un message publicitaire soit perçu, « il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible », et les émissions ont pour vocation de le divertir, de le détendre, « pour le préparer entre deux messages ».
Puis la phrase : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » 20 ans plus tard, la télévision fait figure d’artisan.
Les plateformes ne vendent plus un créneau entre 2 messages : elles mesurent chaque seconde, personnalisent chaque contenu, relancent chaque absence.
Le 6 février 2026, la Commission européenne conclut, à titre préliminaire, que la conception de TikTok enfreint le règlement européen sur les services numériques : défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandation hautement personnalisée ; en « récompensant » sans cesse l’utilisateur, ces dispositifs font basculer son cerveau en « mode pilote automatique ».
L’amende possible atteint 6 % du chiffre d’affaires mondial.
La France, elle, a préféré interdire l’enfant plutôt que la machine : la loi votée le 21 juillet 2026 fermait les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ; le Conseil constitutionnel l’a censurée le 14 août, pour atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et garanties insuffisantes sur la vérification de l’âge.
Réserve : l’attention n’a pas attendu les écrans pour être disputée, et nul chef d’orchestre ne commande votre distraction. C’est un modèle économique, sans complot.
C’est précisément ce qui le rend redoutable : il n’a besoin de personne pour vouloir votre temps, il lui suffit d’être rentable.
Le #PIC vise la machine plutôt que l’enfant : sa Constitution exige que le code des algorithmes qui décident de la visibilité des contenus soit rendu public, et criminalise leurs usages manipulatoires.
Au citoyen, un réflexe : avant d’ouvrir l’application, demandez-vous qui est le client. Si ce n’est pas vous, c’est votre cerveau qu’on vend.
Le système 1 détourné Le manipulateur n’a pas besoin de lire Kahneman : Kahneman a écrit pour lui la notice.
Dans Système 1 / Système 2, le psychologue note que la répétition fréquente est un moyen fiable de faire accepter des mensonges, parce que la familiarité se distingue mal de la vérité, et il ajoute, sans la moindre ironie : « Les institutions autoritaires et les spécialistes du marketing l’ont toujours su. »
Il précise aussi que, « quand le Système 2 est occupé ailleurs, nous sommes prêts à croire presque n’importe quoi ».
Voilà le mode d’emploi : occuper ou court-circuiter le système 2 par l’urgence, le flot, la fatigue ; nourrir le système 1 d’émotion, d’images et de redites. Les plateformes l’ont industrialisé.
Pendant une semaine de janvier 2012, Facebook trie à leur insu le fil d’actualité de 689 003 utilisateurs pour vérifier que les émotions se propagent ; elles se propagent, publie en 2014 la revue PNAS, qui assortit l’article d’une « expression de préoccupation » sur le consentement des cobayes.
À partir de 2017, révèlent en octobre 2021 les documents de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, l’algorithme du réseau compte chaque réaction émotive, colère comprise, 5 fois plus qu’un simple « j’aime » ; en 2019, ses propres chercheurs constatent que les publications qui suscitent la colère charrient de manière disproportionnée désinformation et toxicité ; le poids de la colère n’est ramené à zéro qu’en septembre 2020.
Une étude de 2017 sur plus d’un demi-million de tweets politiques mesure que chaque mot à la fois moral et émotionnel accroît la diffusion d’environ 20 %.
Nul besoin d’un complot : l’indignation retient l’utilisateur, et sa rétention rapporte. Réserve loyale : le détournement n’a rien de magique.
Le fameux message subliminal glissé dans un film, « Mangez du pop-corn », était une supercherie, avouée en 1962 par son auteur, James Vicary, et les expériences d’amorçage que Kahneman citait n’ont pas résisté à la réplication.
Le danger n’est pas dans l’invisible ; il est en pleine lumière, dans une architecture qui récompense le réflexe et pénalise la réflexion.
L’Europe commence à le nommer : depuis le 2 février 2025, le règlement sur l’intelligence artificielle interdit les systèmes qui recourent à des techniques subliminales ou délibérément manipulatrices, mais seulement s’ils causent un « préjudice important », seuil qui laisse de la marge. La Constitution du #PIC n’attend pas le préjudice : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « les procédés subliminaux et infraliminaires » et « les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules », et exige que le code des algorithmes qui décident de la visibilité des contenus soit rendu public.
Au citoyen, un réflexe : quand un message vous met en colère, attendez avant de le partager. Votre colère est précisément ce qu’on vend. Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Les deux systèmes de pensée ».
L’exploitation des biais Ce que la science a décrit pour nous rendre lucides, d’autres l’ont lu comme un catalogue. Kahneman lui-même, après avoir exposé l’ancrage, prévient qu’« il se trouve bien des gens qui sont prêts, et capables, d’exploiter notre crédulité ».
Le psychologue Robert Cialdini les a observés sur le terrain : pour Influence (1984), il passe 3 ans incognito chez des vendeurs de voitures d’occasion, des collecteurs de fonds et des officines de démarchage téléphonique, et en rapporte 6 leviers, la réciprocité, l’engagement, la preuve sociale, l’autorité, la sympathie, la rareté.
Chaque levier a trouvé ses industriels. La rareté : en janvier 2023, la Commission européenne publie le contrôle, mené avec les autorités nationales, de 399 boutiques en ligne ; 148 usent d’au moins une interface trompeuse, et 42 affichent de faux comptes à rebours.
Le défaut, ce choix qu’on fait à votre place : à partir de septembre 2020, le site de dons de Donald Trump pré-coche un don hebdomadaire récurrent, puis une seconde case qui double la mise ; l’organisation Trump rembourse près de 11 % de ses dons en ligne cette année-là, contre un peu plus de deux pour celle de Joe Biden.
La preuve sociale : le jour des élections de mi-mandat de 2010, Facebook montre à 61 millions d’Américains les visages de leurs amis qui ont déjà voté ; les chercheurs en déduisent quelque 340 000 votes supplémentaires.
Le cadrage : en 2002, le conseiller républicain Frank Luntz recommande de parler de « changement climatique » plutôt que de « réchauffement », jugé plus effrayant, en assurant que ses mots sont testés et qu’ils marchent.
L’autorité : le 5 décembre 2025, la Commission inflige à X 120 millions d’euros, première sanction prononcée au titre du règlement européen sur les services numériques, notamment parce que sa coche bleue, vendue à qui paie, simulait une vérification d’identité ; interface trompeuse au sens de l’article vingt-cinq, qui interdit aux plateformes de manipuler leurs utilisateurs.
Réserve loyale : ces leviers ne sont pas magiques ; l’étude de référence sur le ciblage psychologique, qui annonce jusqu’à 50 % d’achats en plus, en obtient 390 pour plus de 3 millions de personnes touchées dans sa première campagne.
Mais dans une élection serrée, un effet modeste suffit.
Et le droit laisse des brèches : le règlement européen de 2024 sur l’intelligence artificielle n’interdit d’exploiter les vulnérabilités liées à l’âge, au handicap ou à la situation sociale et économique que si le préjudice est « important ». La Constitution du #PIC ne s’embarrasse pas de seuils : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ».
Au citoyen, un réflexe : nommez le levier. « Plus que trois places », c’est la rareté ; « tous vos amis l’ont fait », la preuve sociale ; « la case est déjà cochée », le défaut. Un levier qu’on nomme perd de sa prise.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Les biais cognitifs ».
La neuro-ingérence Le mot est de nous ; la chose est déjà en rayon. On achète en ligne des bandeaux et des casques qui enregistrent l’activité électrique du cerveau pour « améliorer la concentration » ou « mesurer le stress ».
En avril 2024, la NeuroRights Foundation a épluché les conditions d’utilisation de 30 fabricants : 29 s’accordent l’accès aux données neurales de leurs clients sans limite digne de ce nom, et 29 peuvent les transmettre à des tiers.
Un ancien sénateur chilien, Guido Girardi, a fait l’essai : il achète un casque de la société Emotiv, découvre que ses enregistrements dorment sur les serveurs de l’entreprise, qui peut s’en servir pour la recherche sans son accord explicite, et saisit la justice ; le 9 août 2023, la Cour suprême du Chili ordonne l’effacement.
Le marketing n’a pas attendu la loi. En 2004, la revue Neuron publie ce que l’IRM révèle d’une dégustation de Coca-Cola et de Pepsi : dès que la marque est annoncée, le cerveau ne goûte plus la même chose.
En 2011, Nielsen, le géant de la mesure d’audience, rachète NeuroFocus, spécialiste du neuromarketing.
L’armée non plus : en mai 2019, l’agence de recherche du Pentagone, la DARPA, finance 6 équipes de son programme N3 pour mettre au point, sans chirurgie, des interfaces cerveau-machine « bidirectionnelles », qui lisent et qui écrivent, destinées à des soldats valides, afin de piloter des essaims de drones ou la cyberdéfense.
Et Neuralink, qui implante depuis janvier 2024 des électrodes dans le cerveau de patients paralysés, ne cache pas que son horizon dépasse le soin : dès 2019, Elon Musk lui assignait pour but une forme de symbiose avec l’intelligence artificielle.
Rendons justice aux ingénieurs : l’implant qui rend un ordinateur à un tétraplégique est un bienfait, et aucun appareil ne lit aujourd’hui les pensées d’un sujet qui résiste, puisque le décodeur de l’université du Texas, en 2023, exigeait des heures d’entraînement consenties.
Mais la neuro-ingérence ne commence pas le jour où la lecture sera parfaite ; elle commence le jour où l’on stocke, sans règles, les signaux qui la rendront possible.
Et le droit français regarde ailleurs : depuis 2011, son Code civil réserve l’« imagerie cérébrale » à la médecine, à la recherche et à l’expertise judiciaire, et ne dit mot du bandeau vendu en ligne.
Le #PIC ferme la porte par les deux bouts : sa Constitution fait des données des éléments de la personne, qui ne peuvent être vendues ni exploitées sans son consentement libre, éclairé et révocable, et elle interdit toute manipulation mentale qui échappe à la conscience.
Au citoyen, un réflexe : avant d’acheter un objet qui écoute votre cerveau, cherchez qui garde l’enregistrement, et exigez-en l’effacement, comme l’a obtenu le sénateur chilien. Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Les neurodroits ».
L’effraction psychique Une effraction, c’est entrer sans frapper, par le passage que l’occupant ne surveille pas. Appliquée à l’esprit, elle a ses archives, et ce sont des archives d’État.
Le 13 avril 1953, le directeur de la CIA, Allen Dulles, approuve le programme MKUltra : apprendre à modifier le comportement humain par la drogue et d’autres moyens chimiques ou psychologiques.
On administre du LSD à des cobayes qui n’en savent rien ; l’un d’eux, Frank Olson, biochimiste de l’armée, meurt quelques jours plus tard en tombant de la fenêtre d’un hôtel new-yorkais.
À Montréal, le psychiatre Ewen Cameron, payé par une fondation écran de l’agence, plonge des patients venus soigner une anxiété ou une dépression post-partum dans des comas de plusieurs semaines, entre électrochocs et messages enregistrés passés en boucle.
En janvier 1973, sur instruction du directeur Richard Helms, l’essentiel des dossiers est détruit.
Les commissions Rockefeller et Church exhument l’affaire en 1975 ; en 1977, 7 caisses rescapées révèlent 149 sous-projets et quelque 80 institutions mises à contribution, souvent à leur insu.
Le 31 juillet 2025, la Cour supérieure du Québec autorisait l’action collective des survivants de Montréal, plus de 60 ans après les faits. La France a son épisode, plus modeste et plus proche.
En 1987 et 1988, en période électorale, le générique des journaux de la chaîne publique Antenne 2 glisse des images subliminales, que Le Quotidien de Paris révèle ; selon le témoignage donné 10 ans plus tard par le directeur de l’information de la chaîne, il s’agissait du visage du président-candidat, François Mitterrand.
Nul n’a prouvé qui l’a voulu, et l’efficacité du subliminal est largement surfaite, comme le rappelle « Le système 1 détourné » ; mais on juge le cambrioleur à la porte forcée, non au butin.
Le plus instructif est ailleurs : un citoyen a porté l’affaire devant le tribunal correctionnel de Paris au nom du code électoral, et en 1990 encore, un sénateur constatait qu’aucune loi française n’interdisait l’image subliminale.
Le décret du 27 mars 1992, pris pour transposer une directive européenne, ne l’interdit qu’à la publicité.
Quant au règlement européen sur l’intelligence artificielle, qui envisage dans ses considérants la manipulation subliminale par des interfaces cerveau-machine, il ne la proscrit qu’au-delà d’un « préjudice important ». La Constitution du #PIC ne marchande pas : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique les procédés subliminaux, sans condition de dommage, et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre, et elle rend imprescriptibles les atteintes commises à grande échelle.
MKUltra dit pourquoi : les preuves se détruisent, et la justice arrive quand les responsables sont morts. Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « L’intégrité psychique ».
Vous commentez et notez ce chapitre ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

0 commentaire