Le nudge Le nudge, c’est le petit coup de coude. En 2008, l’économiste Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein en donnent la définition : tout élément de l’« architecture du choix » qui modifie les comportements de façon prévisible, sans interdire aucune option ni changer sensiblement les incitations économiques.
Ils baptisent la doctrine « paternalisme libertarien » : on ne vous oblige à rien, on dispose seulement les choses pour que vous choisissiez ce qu’on a choisi pour vous. Les gouvernements adorent.
En 2010, le cabinet de David Cameron installe au cœur de l’appareil d’État britannique la Behavioural Insights Team, aussitôt surnommée Nudge Unit, puis la privatise par étapes à partir de 2014 ; en 2017, Thaler reçoit le prix Nobel d’économie.
En France, la direction interministérielle de la transformation publique, créée en novembre 2017, abrite une équipe de sciences comportementales.
Pendant la crise sanitaire, selon une enquête de Radio France publiée en juin 2021, cette équipe conseille la communication de l’exécutif, tandis que le cabinet BVA et sa Nudge Unit fournissent des notes au Service d’information du gouvernement et à plusieurs ministères, facturées de 2 000 à 5 000 euros pièce après une période de travail gratuit ; en avril 2021, le Service d’information du gouvernement lance un appel d’offres de 800 000 euros pour des « experts seniors en nudge ».
Fin novembre 2020, un SMS du gouvernement assure que plus de 10 millions de Français utilisent déjà l’application TousAntiCovid et sont « alertés plus tôt » : Radio France relève que c’est faux. Voilà la norme sociale, recette classique du nudge, fabriquée au besoin.
Réserve loyale : tout nudge n’est pas une manipulation, et son efficacité même est contestée, puisqu’une réanalyse publiée en 2022 dans la revue PNAS ne trouve plus d’effet démontré une fois corrigé le biais de publication.
Mais l’objection de fond demeure : le nudge gouverne par nos biais plutôt que par nos raisons, il traite le citoyen en usager qu’on oriente, non en souverain qu’on convainc.
Thaler et Sunstein avaient pourtant posé eux-mêmes un garde-fou, emprunté à John Rawls : qu’un gouvernement ne choisisse jamais une politique qu’il ne pourrait ou ne voudrait pas défendre publiquement devant ses propres citoyens.
Le #PIC les prend au mot : sa Constitution range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ».
Et quand un message officiel vous apprend ce que « la plupart des Français » font déjà, demandez le chiffre, et sa source.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vos questions seront orientées : qui écrit la question écrit la réponse », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple ».
Pour aller plus loin
Le mot est neuf, l’intuition ne l’est pas. En 1955, Herbert Simon oppose à l’agent parfaitement rationnel des économistes un décideur à la rationalité limitée ; en 1974, Amos Tversky et Daniel Kahneman recensent les heuristiques qui nous font dévier du calcul ; en 1981, ils montrent qu’un même choix, présenté en vies sauvées ou en vies perdues, ne recueille pas les mêmes réponses : c’est l’effet de cadrage.
Le nudge est la conversion de ce savoir en technique de gouvernement. Cass Sunstein et Richard Thaler en posent la doctrine dès 2003, dans la University of Chicago Law Review, sous un titre qui répond d’avance à l’objection : Libertarian Paternalism Is Not an Oxymoron.
Nos préférences sont floues, nos choix « seront inévitablement influencés par les règles par défaut, les effets de cadrage et les points de départ » (notre traduction) ; dès lors, « une forme de paternalisme ne peut être évitée » (notre traduction). Autant, concluent-ils, qu’elle soit bienveillante.
C’est la meilleure objection qu’on puisse opposer aux critiques du nudge, et il faut l’exposer loyalement : il n’existe pas d’architecture neutre.
La France en offre un exemple ancien : depuis la loi Caillavet de 1976, chacun est présumé consentir au prélèvement de ses organes après sa mort, sauf refus exprimé de son vivant. Refuser le nudge, ce serait donc choisir une autre architecture, non s’en passer.
L’objection est juste, et elle se retourne. La présomption de 1976 a été débattue et votée par le Parlement, publiée au Journal officiel, contestable par quiconque ; le SMS qui annonce une norme sociale inventée n’a été soumis à personne.
Le juriste Jeremy Waldron l’a dit en 2014 : le nudge n’éduque pas notre choix, « il s’appuie sur mes faiblesses » (notre traduction).
Et il concluait : « j’aimerais pourtant qu’on fasse de moi quelqu’un qui choisit mieux, plutôt que de voir quelqu’un, là-haut, tirer parti (fût-ce à mon profit) de mon irréflexion présente et de mes intuitions médiocres » (notre traduction).
La question n’est donc pas de savoir s’il y aura une architecture du choix, mais qui la dessine, et sous quel regard.
Le cas britannique montre ce que la technique peut faire quand elle dit vrai.
Une étude diffusée en 2014 par le National Bureau of Economic Research rend compte de 2 expériences de terrain menées avec l’administration fiscale sur plus de 200 000 contribuables : ajouter aux lettres de relance un message de norme sociale ou de bien public « améliore considérablement » le paiement de l’impôt (notre traduction), sans rien coûter.
Mais la force du procédé fait aussi sa fragilité : une norme sociale n’agit que si l’on y croit, et l’on n’y croit que si l’on ne la vérifie pas.
Entre la lettre du fisc britannique et le SMS de novembre 2020 sur TousAntiCovid, la technique est la même ; seule change la vérité du chiffre. Un nudge honnête et un nudge mensonger se ressemblent à s’y méprendre, et c’est bien ce qui devrait inquiéter.
Reste l’efficacité, que les vendeurs de nudge laissent volontiers dans l’ombre. En janvier 2022, une méta-analyse publiée dans les PNAS, portant sur plus de 200 études et plus de 2 millions de participants, concluait à un effet petit à moyen.
En juillet, 6 chercheurs lui répondent dans la même revue : une fois corrigé le biais de publication, « aucune preuve de l’efficacité des nudges ne subsiste » (notre traduction), même si la dispersion des résultats laisse penser que « certains nudges pourraient être efficaces » (notre traduction).
Il suffit d’en tirer la conséquence politique : ce que l’État a acheté pendant la crise sanitaire était une promesse d’efficacité que la science ne garantit pas, et une technique dont la légitimité, elle, ne se mesure pas en taille d’effet.
Dans les interfaces numériques, la même architecture sert la captation : c’est l’autre versant, celui de l’exploitation des biais.
Le #PIC tire de ce débat une règle plutôt qu’un anathème. Le référendum est lui-même une architecture du choix, la plus lourde de toutes : son libellé fait varier les réponses, l’effet de cadrage de 1981 l’a montré.
C’est pourquoi la Constitution d’urgence confie la question aux Formulateurs, tirés au sort, et exige qu’elle soit « rédigée en termes neutres », qu’elle « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote » ; les arguments opposés parviennent à chaque électeur 4 semaines au moins avant le scrutin.
Le pari est l’inverse de celui de Thaler et Sunstein : non pas contourner la délibération, mais lui donner le temps et la matière.
Et quand une autorité publique affirme un fait pour orienter les conduites, le devoir de véracité inscrit à l’article premier du Titre V l’y oblige, sous le contrôle d’un juge.
Nul ne sait encore si un corps de citoyens résistera mieux qu’un cabinet aux effets de cadrage ; c’est une hypothèse, et elle devra faire ses preuves. Elle a du moins sur le nudge un avantage : elle se déclare et se discute, à la lumière de ce qu’on sait des biais cognitifs.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Cass R. Sunstein et Richard H. Thaler, « Libertarian Paternalism Is Not an Oxymoron », University of Chicago Law Review, vol. 70, n° 4, 2003 (résumé) : « Often people’s preferences are unclear and ill-formed, and their choices will inevitably be influenced by default rules, framing effects, and starting points. In these circumstances, a form of paternalism cannot be avoided. » (Les préférences des gens sont souvent floues et mal formées, et leurs choix seront inévitablement influencés par les règles par défaut, les effets de cadrage et les points de départ. Dans ces conditions, une forme de paternalisme ne peut être évitée ; notre traduction). consulter la source
Michael Hallsworth, John List, Robert Metcalfe et Ivo Vlaev, The Behavioralist As Tax Collector: Using Natural Field Experiments to Enhance Tax Compliance, NBER Working Paper n° 20007, mars 2014 (résumé) : « Using administrative data from more than 200,000 individuals in the UK, we show that including social norms and public goods messages in standard tax payment reminder letters considerably enhances tax compliance. » (À partir des données administratives de plus de 200 000 personnes au Royaume-Uni, nous montrons qu’inclure des messages de norme sociale et de bien public dans les lettres de relance ordinaires améliore considérablement le paiement de l’impôt ; notre traduction). consulter la source
Jeremy Waldron, « It’s All for Your Own Good », The New York Review of Books, 9 octobre 2014 : « I wish, though, that I could be made a better chooser rather than having someone on high take advantage (even for my own benefit) of my current thoughtlessness and my shabby intuitions. » (J’aimerais pourtant qu’on fasse de moi quelqu’un qui choisit mieux, plutôt que de voir quelqu’un, là-haut, tirer parti, fût-ce à mon profit, de mon irréflexion présente et de mes intuitions médiocres ; notre traduction). consulter la source
CNIL, La forme des choix. Données personnelles, design et frictions désirables, Cahiers IP n° 6, janvier 2019, éditorial : « Un conditionnement via le design préfigure tout ce que l’individu manipule ou visualise dans l’univers numérique. ». consulter la source
Maximilian Maier, František Bartoš, T. D. Stanley, David R. Shanks, Adam J. L. Harris et Eric-Jan Wagenmakers, « No evidence for nudging after adjusting for publication bias », PNAS, vol. 119, 19 juillet 2022 : « when this publication bias is appropriately corrected for, no evidence for the effectiveness of nudges remains » (une fois ce biais de publication correctement corrigé, aucune preuve de l’efficacité des nudges ne subsiste ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 1° « De la question » : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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La parade : Constitution, titre XII, art. 2 : le refus de la substitution trompeuse de la machine à l’humain · Constitution, titre VIII, art. 3 : la transparence algorithmique · Constitution, titre V, art. 1 : l’intégrité psychique
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Université populaire de l’intelligence collective
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