Lexique du Pouvoir · Le cadrage

Le cadrage Six cents vies sont en jeu. En 1981, dans la revue Science, Amos Tversky et Daniel Kahneman soumettent à 2 groupes le même dilemme : une épidémie doit tuer 600 personnes, 2 programmes sont possibles.

Au premier groupe, on dit que le programme sûr « sauvera deux cents personnes » : 72 % le choisissent. Au second, on dit que le même programme laissera « mourir quatre cents personnes » : il n’en retient plus que 22 %.

Les chiffres sont identiques, seuls les mots ont changé, et la majorité s’est retournée. L’expérience a été refaite en 2014 sur 36 échantillons indépendants, plus de 6 000 participants : l’effet tient.

Le chercheur en communication Robert Entman en a donné en 1993 la définition de référence : cadrer, c’est sélectionner certains aspects d’une réalité perçue et les rendre plus saillants, de façon à promouvoir une définition du problème, une interprétation de ses causes, un jugement moral et un remède.

Le cadre ne ment pas ; il choisit la porte par laquelle on entre. Le linguiste George Lakoff en a tiré en 2004 la leçon politique.

Dès l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche, raconte-t-il, l’expression tax relief, le « soulagement fiscal », sort de ses services et gagne toutes les rédactions.

Or on ne soulage que d’une affliction : l’impôt devient un mal, celui qui le baisse un héros, celui qui s’y oppose un méchant, et le débat est perdu par quiconque reprend le mot, fût-ce pour le contester.

Car, seconde leçon, nier un cadre revient à l’activer : Nixon déclare à la nation « Je ne suis pas un escroc », et tout le monde pense à un escroc.

Faites l’essai chez vous : le même prélèvement s’appelle « cotisation » sur votre fiche de paie et « charge » dans bien des discours ; la cotisation se paie pour un droit, la charge s’allège comme un fardeau.

Réserve de professeur : tout discours cadre, il n’existe pas de description sans point de vue, et le #PIC cadre aussi quand il parle de « dépossession démocratique ». Le cadrage n’est pas une faute ; la faute est de priver l’auditeur du cadre concurrent.

Le pouvoir le sait mieux que personne, lui qui rédige les questions : dans un référendum, un sondage ou une consultation, celui qui écrit la question a déjà écrit une bonne part de la réponse. La Constitution du #PIC confie donc la plume à d’autres mains : 777 Formulateurs tirés au sort « vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au référendum », rédigent pour chacune une note exposant « les arguments opposés » et garantissent que « la formulation n’oriente la réponse ».

Au citoyen, un réflexe : devant toute question qu’on vous pose, reformulez-la dans l’autre sens, et regardez si votre réponse change. Si elle change, ce n’est pas vous qui avez répondu.

Pour aller plus loin

Avant d’être une technique, le cadrage fut une découverte sur la perception.

En 1922, dans Public Opinion, Walter Lippmann en donne la formule que la psychologie mettra un demi-siècle à démontrer : « la plupart du temps, nous ne voyons pas d’abord pour définir ensuite ; nous définissons d’abord, et nous voyons ensuite » (notre traduction).

Dans la confusion du monde, ajoute-t-il, nous retenons ce que notre culture a déjà défini.

Le sociologue Erving Goffman donne au mot sa fortune savante en 1974 avec Frame Analysis, essai sur l’organisation de l’expérience : un cadre est la réponse, rarement consciente, que chacun donne à la question de savoir ce qui se passe devant lui.

Tversky et Kahneman, en 1981, en font une loi de la décision, et le résumé de leur article dans Science en tire la conséquence qui dérange les économistes : la dépendance des préférences à la formulation des problèmes est « une préoccupation sérieuse pour la théorie du choix rationnel » (notre traduction).

Si l’électeur change d’avis quand on change les mots, le libre choix dépend de celui qui tient la plume.

La meilleure objection a été formulée par la science politique elle-même. Les expériences de laboratoire exposent le sujet à un seul cadre ; la démocratie, elle, les met en concurrence.

Un électeur qui entend « soulagement fiscal » entend aussi, le lendemain, « démantèlement des services publics », et les deux effets s’annulent.

Dennis Chong et James Druckman ont testé l’hypothèse en 2007 dans l’American Political Science Review : les effets de cadrage dépendent davantage de la qualité des cadres que de leur fréquence, et la concurrence « modifie, mais n’élimine pas, l’influence du cadrage » (notre traduction).

L’objection est donc à moitié juste, et c’est précisément la moitié qui compte. La concurrence des cadres fonctionne dans le débat ; elle ne fonctionne pas sur le bulletin.

La question imprimée est le seul texte de la campagne que personne ne peut contredire au moment du vote. Elle n’a pas de concurrent : elle est le cadre.

Le droit l’a compris, en France d’abord. Le 2 juin 1987, le Conseil constitutionnel examine la loi organisant la consultation des populations de Nouvelle-Calédonie.

Il pose que la question doit satisfaire « à la double exigence de loyauté et de clarté de la consultation », puis censure la rédaction retenue : en mêlant le choix de l’indépendance et un statut à venir, elle pouvait « faire naître l’idée erronée que les éléments du statut sont d’ores et déjà fixés ».

Au Royaume-Uni, en septembre 2015, la Commission électorale fait ce qu’un juge ne peut pas faire : elle teste la question du référendum européen sur des électeurs.

Le projet de loi proposait une question fermée, « le Royaume-Uni doit-il rester membre de l’Union européenne ? » (notre traduction), à laquelle on répondait oui ou non.

La consultation révèle la perception qu’elle incite à juger une réponse plus favorablement que l’autre ; la Commission recommande 2 options symétriques, rester ou partir, et c’est cette formule qui figurera sur le bulletin de juin 2016.

Personne ne saura jamais ce qu’aurait donné l’autre libellé, et c’est tout l’argument : on ne connaît jamais le résultat qu’un cadre a empêché.

La notion a ses limites, et l’entrée a raison de le dire : tout discours cadre. Poussée à bout, elle dissout le fait dans la perspective, et l’on n’aurait plus devant soi que des cadres rivaux, sans vérité pour les départager.

C’est une impasse, car les 600 vies de l’expérience de 1981 sont les mêmes quel que soit le mot choisi ; le cadre agit sur l’évaluation, pas sur le réel.

Seconde limite, pratique celle-là : la leçon de Lakoff, qui invite chaque camp à imposer ses propres cadres, fait de la politique une course à la meilleure formule.

Un mouvement qui prétend rendre la décision au peuple ne peut pas se contenter de mieux cadrer que ses adversaires, sinon il remplace une captation des mots par une autre.

La Constitution d’urgence du #PIC tire les deux leçons à la fois. Des juges de 1987, elle retient l’exigence de loyauté et de clarté ; de la Commission britannique, l’idée que la neutralité se vérifie au lieu de se proclamer.

Elle confie le libellé à 777 Formulateurs tirés au sort, et pose que la question « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote » ; et elle organise la concurrence des cadres là où elle manquait, avec une note exposant pour chaque question les arguments opposés.

C’est la condition de Chong et Druckman, inscrite dans le texte. Elle déjoue même le cadre le plus discret du débat contradictoire, la fausse symétrie : la note indique l’état du consensus scientifique et distingue ce qui est établi de ce qui demeure controversé.

Reste une hypothèse que nous ne cachons pas : des citoyens tirés au sort ont aussi leurs cadres, et la neutralité d’une question n’est jamais qu’un objectif.

D’où l’intérêt d’une pratique que la loi organique pourrait emprunter aux Britanniques : tester chaque libellé, avant le scrutin, sur un échantillon d’électeurs.

L’objection selon laquelle qui écrit la question écrit la réponse ne se réfute pas par un serment ; elle se réfute par une procédure. Elle vaut aussi pour les sondages, qui posent chaque semaine des questions que personne n’a relues.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Walter Lippmann, Public Opinion, Harcourt, Brace and Company, 1922, troisième partie, chapitre VI, « Stereotypes » ; édition du Projet Gutenberg : « For the most part we do not first see, and then define, we define first and then see. » (La plupart du temps, nous ne voyons pas d’abord pour définir ensuite ; nous définissons d’abord, et nous voyons ensuite ; notre traduction). consulter la source

Erving Goffman, Frame Analysis: An Essay on the Organization of Experience, Harper & Row, 1974. L’ouvrage fondateur de l’analyse des cadres en sociologie : comment chacun organise, sans le savoir, sa perception de ce qui se passe devant lui. Notice et exemplaire consultable en prêt numérique sur Internet Archive. consulter la source

Amos Tversky et Daniel Kahneman, « The framing of decisions and the psychology of choice », Science, vol. 211, n° 4481, American Association for the Advancement of Science, 30 janvier 1981, p. 453-458 ; résumé publié par PubMed : « The psychological principles that govern the perception of decision problems and the evaluation of probabilities and outcomes produce predictable shifts of preference when the same problem is framed in different ways. » (Les principes psychologiques qui gouvernent la perception des problèmes de décision et l’évaluation des probabilités et des résultats produisent des renversements de préférence prévisibles lorsque le même problème est formulé de différentes manières ; notre traduction) ; « The dependence of preferences on the formulation of decision problems is a significant concern for the theory of rational choice. » (La dépendance des préférences à l’égard de la formulation des problèmes de décision est une préoccupation sérieuse pour la théorie du choix rationnel ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 87-226 DC du 2 juin 1987, loi organisant la consultation des populations intéressées de la Nouvelle-Calédonie et dépendances, considérants 7 et 9 : « la question posée aux populations intéressées doit satisfaire à la double exigence de loyauté et de clarté de la consultation » ; « cette rédaction est équivoque ; qu’en effet, elle peut dans l’esprit des votants faire naître l’idée erronée que les éléments du statut sont d’ores et déjà fixés ». consulter la source

Dennis Chong et James N. Druckman, « Framing Public Opinion in Competitive Democracies », American Political Science Review, vol. 101, n° 4, Cambridge University Press, novembre 2007, p. 637-655 : « Our results indicate that framing effects depend more heavily on the qualities of frames than on their frequency of dissemination and that competition alters but does not eliminate the influence of framing. » (Nos résultats indiquent que les effets de cadrage dépendent davantage de la qualité des cadres que de la fréquence de leur diffusion, et que la concurrence modifie, mais n’élimine pas, l’influence du cadrage ; notre traduction). consulter la source

The Electoral Commission (Royaume-Uni), Referendum on membership of the European Union: Assessment of the Electoral Commission on the proposed referendum question, septembre 2015 : « It should also be neutral, which means it should not encourage voters to consider one response more favourably than another or mislead voters. » (Elle doit aussi être neutre, c’est-à-dire ne pas inciter les électeurs à considérer une réponse plus favorablement qu’une autre, ni les induire en erreur ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 1° « De la question » : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les deux systèmes de pensée · Les biais cognitifs

La riposte, dans l’Autodéfense : « Le référendum, c’est le plébiscite »

La parade : Constitution, titre II, article 7

Du même tonneau, dans le Lexique : L’exploitation des biais · Le système 1 détourné · Les sondages · La mise à l’agenda · L’euphémisation

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle

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