Lexique du Pouvoir · Les sondages

Les sondages En janvier 1972, devant un public d’Arras, Pierre Bourdieu lâche une phrase qui fera le tour des amphithéâtres : « L’opinion publique n’existe pas ». On oublie toujours la suite : « sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence ».

L’exposé, publié l’année suivante dans Les Temps modernes, démonte les 3 postulats de toute enquête d’opinion : que tout le monde peut avoir une opinion, que toutes les opinions se valent, et que poser la même question à tous suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées.

D’où 3 tours de main. On retire les sans-avis du calcul, et le « résidu » s’évapore. On impose à des gens une problématique qu’ils ne se posaient pas, puis on additionne leurs réponses comme des bulletins de vote.

Enfin on publie le pourcentage à la une, et il remplace la foi d’autrefois : l’équivalent moderne de « Dieu est avec nous », écrit Bourdieu, c’est « l’opinion publique est avec nous ».

On mesure ainsi ce qu’on a soi-même fabriqué : la question, l’ordre des questions, les réponses proposées — puis la cuisine du chiffre. Car le chiffre brut ne sort jamais tel quel.

Dans son rapport d’activité 2022, la Commission des sondages raconte qu’en 2007 elle laissait les instituts choisir, pour chaque candidat, un redressement parmi un grand nombre d’hypothèses ; certains présentaient des tableaux de 48 colonnes, et chacun restait libre de fixer, dans la fourchette obtenue, l’estimation publiée.

Le législateur a posé des garde-fous : la loi du 19 juillet 1977, plusieurs fois retouchée depuis, impose à toute publication d’un sondage touchant au débat électoral d’indiquer le commanditaire, le nombre de personnes interrogées, le texte intégral des questions et, depuis 2016, les marges d’erreur, et interdit de publier, de diffuser ou même de commenter un sondage électoral la veille et le jour du scrutin.

Mais l’appétit a grandi plus vite que le contrôle : 193 sondages pour la présidentielle de 2002, 560 pour celle de 2017, et plus d’une vingtaine par semaine à la fin de la campagne de 2022. Le prince, lui, aime ses miroirs.

Entre 2007 et 2012, l’Élysée a commandé sans appel d’offres pour plusieurs millions d’euros de sondages et de conseil politique ; la justice y a vu du favoritisme, en première instance en janvier 2022, puis de nouveau en appel en novembre 2025 pour l’ancien secrétaire général de la présidence, qui a aussitôt annoncé un pourvoi en cassation.

Réserve loyale : un sondage honnête reste un instrument de connaissance, les bons sondeurs le savent mieux que nous, et Bourdieu ne réclamait pas qu’on les interdise, mais qu’on les lise. Lisons donc.

Devant un chiffre, 3 questions : qui a payé, quelle était la question exacte, et combien n’ont rien répondu ?

Le #PIC oppose au sondage un autre instrument. Sa Constitution confie à 777 Formulateurs tirés au sort le soin de garantir que la formulation d’une question soumise au référendum n’oriente pas la réponse, et à une Agora de 7 777 citoyens, eux aussi tirés au sort, celui de faire remonter les sujets prioritaires.

On cesse de sonder le peuple : on le laisse délibérer.

Pour aller plus loin

Le sondage moderne est né d’un fiasco. En 1936, le magazine américain The Literary Digest envoie quelque 10 millions de questionnaires, en reçoit près de 2 400 000, et annonce la victoire du républicain Alf Landon ; Franklin Roosevelt l’emporte avec plus de 24 points d’avance dans le vote populaire, et le magazine cesse de paraître en 1938.

Ses fichiers, propriétaires d’automobiles et abonnés au téléphone, surreprésentaient les foyers aisés en pleine Grande Dépression, et, parmi les destinataires, les adversaires de Roosevelt avaient plus volontiers répondu.

La leçon fonde le métier : un échantillon bien construit vaut mieux qu’une foule de réponses mal choisies. Elle fonde aussi son ambiguïté : tout se joue dans des choix de construction qui ne se voient pas dans le chiffre publié.

Bourdieu, en 1972, n’opposait pas au sondage le silence, mais une autre réalité : « dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes ».

D’où son verdict : « tel est l’effet fondamental de l’enquête d’opinion : constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique ». La meilleure objection se trouve pourtant dans le même texte.

Pour prévoir, par exemple, l’avenir de l’Université, Bourdieu tient l’« opinion mobilisée » pour « la meilleure base ». Or l’opinion mobilisée est celle des organisés, de ceux qui ont les moyens de se faire entendre.

Le sondage, répond son défenseur, est le seul instrument où la voix du salarié isolé pèse autant que celle du président d’une fédération professionnelle. L’objection porte, et le Lexique la retrouve à propos du lobbying.

Il faut pourtant la trancher contre le sondage tel qu’il se pratique : il donne la parole à tous, mais sur des questions que tous ne se posaient pas, et il enregistre, selon la formule du centre de Stanford qui applique la méthode du politiste James Fishkin, « les impressions superficielles du public face aux petites phrases et aux gros titres » (notre traduction).

Entre l’opinion mobilisée des organisés et l’opinion irréfléchie des sondés, il existe une troisième voie : l’échantillon qui délibère. Fishkin l’a conçue en 1988 sous le nom de sondage délibératif.

On interroge un échantillon tiré au hasard, on le réunit, on l’informe de façon contradictoire, puis on l’interroge de nouveau ; l’écart entre les deux mesures dit ce que le public conclurait s’il avait l’occasion de s’informer. Il ne va pas toujours dans le sens qu’on espère.

À Londres, en janvier 2010, la proportion de participants favorables à la publication intégrale des échanges entre élus, fonctionnaires et lobbyistes est tombée, après délibération, de 89 à 59 %.

Délibérer n’est pas confirmer, et c’est ce qui rend la méthode honnête.

La France a encadré le sondage, puis desserré l’étau.

La loi du 19 juillet 1977 crée une Commission des sondages de 9 magistrats, trois du Conseil d’État, trois de la Cour de cassation, trois de la Cour des comptes, et interdit de publier un sondage électoral dans la semaine qui précède le scrutin.

Le 4 septembre 2001, la Cour de cassation juge cette interdiction incompatible avec la liberté d’expression garantie par la Convention européenne des droits de l’homme ; la loi du 19 février 2002 la ramène à la veille et au jour du vote.

2 mois plus tard vient le 21 avril. Un rapport sénatorial de 2010 le note sobrement : « beaucoup ont considéré que les sondages étaient pour partie responsables de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour ».

Son co-rapporteur y résume l’échange avec les instituts : « Les instituts nous disent que leur méthode est scientifique » ; elle doit donc, conclut-il, être « transparente et reproductible ». Ailleurs, les sondeurs mesurent eux-mêmes l’effet du mot.

En novembre 2013, Gallup pose la même question sur la réforme américaine de l’assurance maladie sous 4 intitulés : nommée « Affordable Care Act », la loi recueille 45 % d’approbation ; nommée « Obamacare », 38. 7 points pour un mot.

La critique des sondages a ses propres pièges. Elle peut tourner au refus de toute mesure, au profit de ceux qui prétendent savoir ce que pense le peuple sans le lui demander.

Elle atteint aussi le référendum : le troisième postulat démonté par Bourdieu, que poser la même question à tous suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées, vaut pour tout scrutin.

Le #PIC ne peut dénoncer le sondage sans se l’appliquer ; sa Constitution d’urgence en tire 2 conséquences. Elle ne rejette pas l’échantillon : l’Agora citoyenne est expressément « un échantillon représentatif du peuple français », mais un échantillon qui délibère et agit au lieu d’être sondé.

Elle confie la question à des tiers tirés au sort : les Formulateurs la rédigent « en termes neutres », de sorte qu’elle « ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote », et l’accompagnent d’une note citoyenne exposant les arguments opposés.

C’est la réponse en droit à l’objection que l’Autodéfense prend au sérieux : qui écrit la question écrit la réponse.

Un échantillon qui délibère peut céder, lui aussi, à la spirale du silence : le #PIC fait l’hypothèse, non la preuve, que la délibération encadrée y résiste mieux.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972, Les Temps modernes, n° 318, janvier 1973 ; texte republié par Acrimed : « Tel est l’effet fondamental de l’enquête d’opinion : constituer l’idée qu’il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible. » ; « Dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes. ». consulter la source

Center for Deliberative Democracy (Stanford University), « What is Deliberative Polling® ? », présentation de la méthode conçue par James S. Fishkin en 1988 : « Conventional polls represent the public’s surface impressions of sound bites and headlines. » (Les sondages classiques représentent les impressions superficielles du public face aux petites phrases et aux gros titres ; notre traduction) ; « The resulting changes in opinion represent the conclusions the public would reach, if people had opportunity to become more informed and more engaged by the issues. » (Les changements d’opinion qui en résultent représentent les conclusions auxquelles le public parviendrait s’il avait l’occasion de mieux s’informer et de s’engager davantage sur ces questions ; notre traduction). consulter la source

Hugues Portelli et Jean-Pierre Sueur, Sondages et démocratie : pour une législation plus respectueuse de la sincérité du débat politique, rapport d’information n° 54 (2010-2011), commission des lois du Sénat, 20 octobre 2010 : « En premier lieu, beaucoup ont considéré que les sondages étaient pour partie responsables de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002. » ; « Les instituts nous disent que leur méthode est scientifique. Nous leur disons “banco”, cette méthode doit donc être transparente et reproductible ; par conséquent, elle doit indiquer la marge d’erreur. ». consulter la source

Frank Newport, « What’s in a Name? Affordable Care Act vs. Obamacare », Gallup, 20 novembre 2013 : « Only mentioning the Affordable Care Act yields the highest support (45%), while only mentioning Obamacare yields the lowest support (38%). » (La seule mention de l’Affordable Care Act produit le soutien le plus élevé, quarante-cinq pour cent, la seule mention d’Obamacare le plus faible, trente-huit pour cent ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La démocratie délibérative · Les deux représentativités

La riposte, dans l’Autodéfense : « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider »

La parade : Constitution, titre II, article 7 · Constitution, titre II, article 8

Du même tonneau, dans le Lexique : La spirale du silence · La mise à l’agenda · Le cadrage · L’expertocratie · La fabrique du consentement

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique, une expertise qui rend des comptes

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