Abécédaire · Les deux représentativités

Les deux représentativités Qu’attend-on d’une assemblée « représentative » : qu’elle soit choisie par le peuple, ou qu’elle lui ressemble ? La représentativité élective tient pour représentatifs ceux que le suffrage a désignés, quels qu’ils soient.

La représentativité descriptive, dite « miroir », exige que l’assemblée soit un portrait fidèle du peuple en miniature.

Chacune appelle son outil : l’élection produit des « choisis », mais jamais un miroir, en vertu du principe de distinction décrit par Bernard Manin ; seul le tirage au sort reproduit fidèlement les proportions du peuple.

3 raisons plaident pour la ressemblance : la justice, puisque les femmes y restent minoritaires et les classes populaires quasi absentes des lieux où se décide leur vie ; l’intelligence, puisqu’une assemblée diverse décide mieux qu’un cercle de semblables ; la connaissance, puisque seul celui qui vit une réalité la connaît du dedans.

Le #PIC ne l’absolutise pas pour autant : un échantillon qu’on n’informe pas et qu’on fait voter à chaud ne décide pas mieux qu’une foule. Il marie donc la ressemblance à la délibération éclairée et à l’expertise sur le modèle de l’échevinage.

Contre la caste qui parle au nom du peuple, il choisit un miroir qui pense.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les minorités actives confisqueront le RIC », « Des députés tirés au sort, et plus de Sénat ».

Pour aller plus loin

Le mot « représentatif » porte 2 sens depuis l’Antiquité, et leur divorce est plus ancien que nos Républiques.

Aristote l’écrit sans détour au livre IV de la Politique : « la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique. »

L’élection choisit les meilleurs, ou ceux qui passent pour tels ; le sort prend n’importe qui, donc tout le monde.

Au printemps 1776, John Adams, dans ses Thoughts on Government, fixe à la future assemblée américaine un idéal de miroir : elle devrait être « en miniature, un portrait exact du peuple », et « penser, sentir, raisonner et agir comme lui » (notre traduction). Mais il confie ce portrait à l’élection.

Bernard Manin, dans ses Principes du gouvernement représentatif (1995), a montré que ce n’était pas une maladresse : les fondateurs ont choisi l’élection précisément parce qu’elle sélectionne des hommes distingués, et le gouvernement représentatif est depuis l’origine un composé d’éléments démocratiques et aristocratiques.

Le portrait exact n’était qu’une promesse, et le principe de distinction l’a rendue intenable.

La meilleure objection à la représentativité miroir vient de la théoricienne Hanna Pitkin, dans The Concept of Representation (1967). Elle distingue représenter au sens de « tenir lieu de », comme une carte tient lieu d’un territoire, et représenter au sens d’« agir pour ».

Une assemblée peut ressembler parfaitement au peuple et agir contre lui ; la ressemblance ne dit rien de l’action, et surtout, elle ne comporte aucune sanction : le tiré au sort ne rend de comptes à personne, puisqu’il ne se représentera pas.

L’objection est forte ; elle mérite une réponse précise. La première : l’élu non plus ne rend guère de comptes entre 2 scrutins, et il répond d’abord à ceux qui financent et investissent sa carrière.

La seconde, plus décisive : le tiré au sort n’a pas de carrière à protéger, pas de réélection à préparer, pas de parti à ménager ; son indépendance ne tient pas à sa vertu, mais à sa situation, que la Constitution d’urgence protège encore après coup : 3 ans durant, il ne peut être rémunéré par ceux dont il a eu à connaître les intérêts (Titre XVII, article 3).

La troisième : un échantillon n’a pas à avoir le dernier mot. Pitkin a raison contre un miroir souverain ; elle n’a rien à objecter à un miroir qui instruit et à un peuple qui tranche.

La France a fabriqué son premier grand miroir en 2019.

Pour composer les 150 membres de la Convention citoyenne pour le climat, un institut de sondage a généré environ 300 000 numéros de téléphone, puis retenu des volontaires selon 6 critères : sexe, âge, niveau de diplôme, catégorie socioprofessionnelle, type de territoire, zone géographique.

Le miroir n’était pas tiré, il était construit ; il ne retenait que ceux qui acceptaient ; et le choix des 6 critères, qui laissait de côté par exemple les opinions ou la religion, était une décision des organisateurs, non du hasard.

Le procédé n’a rien d’illégitime, mais il réintroduit la main humaine là où l’on attendait l’aveuglement du sort.

L’Irlande a procédé de même pour son assemblée citoyenne de 2016, dont les 99 membres ont été tirés au sort pour être « largement représentatifs » selon le sexe, l’âge, la région et la classe sociale.

La limite est donc statistique avant d’être politique. Un échantillon de 150 personnes tirées purement au hasard aurait une marge d’erreur de l’ordre de 8 points sur toute proportion : il faut des quotas pour qu’il ressemble, et les quotas sont un choix.

Un échantillon de 7 777 personnes ramène cette marge à un peu plus d’un point : à cette taille, le hasard suffit presque à faire le portrait, et l’on peut se passer de l’architecte.

Reste l’écueil que nul échantillon ne corrige : ceux qui refusent de siéger.

Un miroir d’où les plus pauvres en temps et en argent s’absentent reproduit, en plus discret, le défaut qu’il devait guérir ; l’indemnisation et la protection de l’emploi des tirés au sort ne sont pas des détails, ce sont les conditions de la ressemblance.

La Constitution d’urgence du #PIC tire les deux fils à la fois, et l’on peut y lire une hypothèse sur la manière de les nouer.

L’Agora citoyenne est définie comme « un échantillon représentatif du peuple français » (Titre II, article 8), et sa taille la met à l’abri de la plupart des biais de composition.

L’Assemblée nationale hybride marie les deux représentativités, deux tiers d’élus et un tiers de tirés au sort « disposant des mêmes droits de vote », avec une proportion de tirés au sort qui « a vocation à croître » jusqu’à ce que le peuple en décide (Titre III, article 2).

La Chambre citoyenne répond à Pitkin par la procédure : des citoyens ordinaires « assistés d’experts contradictoires » (Titre III, article 3), puis le référendum. Le pari est explicite : le miroir instruit, le peuple décide.

À qui objecte que des tirés au sort seraient incompétents (voir la riposte sur le tirage au sort), on répondra que la compétence s’apporte à une assemblée, alors que la ressemblance, elle, ne s’apporte pas.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Aristote, La Politique, trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Ladrange, 1874, livre VI, chapitre VII, § 3 (livre IV, 9, dans la numérotation usuelle) : « Ainsi, la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique ». consulter la source

John Adams, Thoughts on Government, avril 1776, reproduit dans The Founders’ Constitution, University of Chicago Press, 1987, vol. 1, chap. 4, doc. 5 : « It should be in miniature, an exact portrait of the people at large. It should think, feel, reason, and act like them. » (Elle devrait être, en miniature, un portrait exact du peuple tout entier. Elle devrait penser, sentir, raisonner et agir comme lui ; notre traduction). consulter la source

Hanna F. Pitkin, The Concept of Representation, University of California Press, 1967, chapitre « « Standing For »: Descriptive Representation » : l’analyse classique des sens du mot « représentation » ; elle oppose la représentation descriptive, qui « tient lieu » du peuple par ressemblance, à la représentation comme action « pour » le peuple, et fonde l’objection la plus sérieuse à l’assemblée miroir. consulter la source

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995 ; éd. anglaise The Principles of Representative Government, Cambridge University Press, 1997 (présentation de l’éditeur) : « The thesis of this original and provocative book is that representative government should be understood as a combination of democratic and undemocratic, aristocratic elements. » (La thèse de ce livre original et provocateur est que le gouvernement représentatif doit être compris comme une combinaison d’éléments démocratiques et d’éléments non démocratiques, aristocratiques ; notre traduction). consulter la source

Convention citoyenne pour le climat, « Comment sont-ils sélectionnés ? », site officiel de la Convention, 2019 : « Des numéros de téléphone ont été générés automatiquement – 85 % de portable et 15 % de fixe – et environ 300 000 numéros ont été générés entre la fin août et la fin septembre. ». consulter la source

Hélène Landemore, Open Democracy. Reinventing Popular Rule for the Twenty-First Century, Princeton University Press, 2020 (présentation de l’éditeur) : « Modern parliaments are gated and guarded, and it seems as if only certain people—with the right suit, accent, wealth, and connections—are welcome. » (Les parlements modernes sont clos et gardés, et il semble que seules certaines personnes, avec le bon costume, le bon accent, la bonne fortune et les bonnes relations, y soient les bienvenues ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre III, article 2 : « L’Assemblée nationale est composée pour deux tiers de membres élus au suffrage universel direct, et pour un tiers de citoyens tirés au sort, siégeant ensemble et disposant des mêmes droits de vote. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Correction du 26 septembre 2026 : les femmes sont minoritaires, non absentes, à l’Assemblée nationale. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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