Lexique du Pouvoir · L’aristocratie élective

L’aristocratie élective L’expression n’est pas une injure de révoltés : c’est un compliment, et il est signé Rousseau.

Au livre III du Contrat social (1762), il distingue 3 sortes d’aristocratie, naturelle, élective et héréditaire, et tranche : la deuxième est la meilleure, « c’est l’aristocratie proprement dite ».

Mais Rousseau la voulait pour le gouvernement, c’est-à-dire pour exécuter les lois, jamais pour les faire.

La souveraineté, écrit-il quelques chapitres plus loin, ne peut être représentée ; le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement : « sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ».

20 siècles plus tôt, Aristote avait posé la règle : il passe pour démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort, et pour oligarchique qu’elles le soient par l’élection.

Montesquieu la recopie en 1748 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. » Puis vient le coup de génie des fondateurs modernes : prendre le procédé aristocratique, et l’appeler démocratie.

James Madison l’assume en 1787 dans le dixième article du Fédéraliste : la voix publique, prononcée par les représentants du peuple, pourrait être plus conforme au bien public que si le peuple la prononçait lui-même.

Sieyès, en 1789, oppose en toutes lettres l’« État représentatif » à l’« État démocratique ».

En 1995, Bernard Manin reconstitue ce tour de passe-passe : notre régime mêle une face démocratique, puisque tous votent, et une face aristocratique, puisque l’élection sélectionne des gens tenus pour supérieurs.

Le suffrage universel n’a pas aboli l’aristocratie élective : il l’a rendue universelle.

Le #PIC ne demande pas qu’on choisisse mieux nos aristocrates. Il rend au sort ce qui revient au sort — une Assemblée pour un tiers tirée au sort, une Chambre citoyenne tirée au sort à la place du Sénat — et au peuple ce qui revient au peuple : la loi, par le référendum, comme le voulait Rousseau.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple votera toujours pour son porte-monnaie », « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept », « Un inconnu ne gagne pas une présidentielle », « Les gens ont autre chose à faire que de la politique », « Vous n’avez pas de programme : c’est un chèque en blanc », « Vous vous servez de l’élection pour abattre les institutions », « La démocratie représentative a fait ses preuves ».

Pour aller plus loin

Il faut relire Rousseau jusqu’au bout de sa phrase, car l’éloge contient sa condition.

Au chapitre 5 du livre III du Contrat social, il écrit que « c’est l’ordre le meilleur & le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouverneront pour son profit & non pour le leur ».

Tout le problème moderne tient dans la subordonnée : qui nous en rend sûrs ?

Madison, qui défend l’élection dans le dixième article du Fédéraliste (1787), n’esquive pas la question ; il la pose lui-même, 2 lignes après l’éloge des représentants : « l’effet peut être inversé. Des hommes d’humeur factieuse, de préjugés locaux ou de desseins sinistres peuvent, par l’intrigue, par la corruption ou par d’autres moyens, obtenir d’abord les suffrages, puis trahir les intérêts du peuple » (notre traduction).

Montesquieu, de son côté, avait loué le sort comme « une façon d’élire qui n’afflige personne », mais l’avait jugé « défectueux par lui-même ».

Les pères fondateurs du gouvernement représentatif connaissaient donc les deux risques ; ils ont choisi celui qui confiait le pouvoir à des gens comme eux.

Le XXe siècle a achevé le mouvement en changeant la définition.

En 1942, dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter écrit sans regret que la démocratie ne signifie pas que le peuple gouverne, mais « seulement que le peuple a la possibilité d’accepter ou de refuser les hommes appelés à le gouverner », et il conclut : « la démocratie est le règne du politicien » (notre traduction).

L’aristocratie élective n’est plus un compromis entre 2 régimes ; elle est devenue, dans les manuels de science politique, la définition même de la démocratie.

Robert Michels avait prévenu dès 1911, avec la loi d’airain de l’oligarchie, que toute organisation élective sécrète ses professionnels.

La meilleure objection mérite d’être exposée loyalement : l’élection offre ce que le sort n’offre pas, la sanction. L’élu doit se représenter ; il répond de ses actes, et c’est par ce retour devant l’électeur que le consentement se renouvelle.

Le tiré au sort, lui, ne doit rien à personne et ne répond devant personne. L’objection est juste, et c’est pourquoi le #PIC n’abolit pas l’élection. Mais elle prouve moins qu’elle ne croit.

La sanction électorale est rétrospective, collective et groupée : un seul bulletin, tous les 5 ans, sur l’ensemble d’une politique, parmi des candidats que l’électeur n’a pas choisis, ce qui est tout l’objet du principe de distinction. Elle justifie l’élection comme contrôle ; elle ne justifie pas son monopole.

D’où les correctifs que prévoit la Constitution d’urgence pour les élus qu’elle conserve : le mandat impératif, la révocabilité par référendum, et une inéligibilité bornée à 10 ans lorsque la Cour de garantie démocratique a constaté, contradictoirement, un manquement caractérisé aux engagements (Titre III, article 5).

La sanction cesse d’être quinquennale sans devenir arbitraire.

Les chiffres français disent ce qu’il reste de la confiance.

Dans le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, vague de janvier 2026, 20 % seulement des personnes interrogées déclarent faire confiance à l’Assemblée nationale et 15 % aux partis politiques, tandis que 71 % se disent favorables à des conventions de citoyens tirés au sort et 79 % à un recours plus fréquent au référendum.

L’Irlande a fait l’expérience inverse de la nôtre, et elle est instructive.

Sa Convention sur la Constitution (2012-2014) associait des citoyens tirés au sort à des élus ; l’Assemblée citoyenne de 2016-2018, 99 citoyens tirés au sort, a examiné le huitième amendement, qui interdisait l’avortement, et le peuple a approuvé son abrogation par référendum le 25 mai 2018.

La chaîne était hybride, sort, Parlement, peuple. Elle avait aussi son maillon faible : le gouvernement restait libre de retenir ou d’écarter les recommandations, ce qu’il a fait, et c’est le même filtre qu’on a reproché en France aux suites de la Convention citoyenne pour le climat.

La notion a ses limites, et le #PIC doit les regarder chez lui d’abord.

Le tirage au sort n’est pas une baguette magique : qui fixe l’ordre du jour, qui choisit les experts, qui rédige la synthèse détient une part du pouvoir que le sort prétend disperser, et la Constitution d’urgence y répond par des Formulateurs tirés au sort et des experts contradictoires, non par une confiance aveugle.

Surtout, le #PIC se sert lui-même de l’aristocratie élective : la méta-candidature passe par une présidentielle, le plus aristocratique des scrutins. Il l’assume comme une involution, entrer dans l’élection pour rendre la décision, et c’est l’engagement notarié des Sept, non leurs qualités personnelles, qui doit en répondre.

Le texte le dit à sa manière : la Chambre citoyenne veille à ce qu’aucune loi ne soit adoptée « sans avoir été éprouvée par le jugement de citoyens ordinaires assistés d’experts contradictoires ».

C’est la réponse, 2 siècles et demi plus tard, à la subordonnée de Rousseau : on n’est jamais sûr des plus sages ; on peut seulement les faire relire par tout le monde.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre II, chapitre 2 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. Mais, comme il est défectueux par lui-même, c’est à le régler & à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés. ». consulter la source

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762, livre III, chapitre 5, « De l’aristocratie » : « En un mot, c’est l’ordre le meilleur & le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouverneront pour son profit & non pour le leur ». consulter la source

James Madison, The Federalist n° 10, 1787 (Avalon Project, Yale Law School) : « Under such a regulation, it may well happen that the public voice, pronounced by the representatives of the people, will be more consonant to the public good than if pronounced by the people themselves, convened for the purpose. On the other hand, the effect may be inverted. Men of factious tempers, of local prejudices, or of sinister designs, may, by intrigue, by corruption, or by other means, first obtain the suffrages, and then betray the interests, of the people. » (Sous un tel régime, il peut fort bien arriver que la voix publique, prononcée par les représentants du peuple, soit plus conforme au bien public que si le peuple lui-même, assemblé à cet effet, la prononçait. D’un autre côté, l’effet peut être inversé. Des hommes d’humeur factieuse, de préjugés locaux ou de desseins sinistres peuvent, par l’intrigue, par la corruption ou par d’autres moyens, obtenir d’abord les suffrages, puis trahir les intérêts du peuple ; notre traduction). consulter la source

Joseph A. Schumpeter, Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, chapitre XXIII, « The Inference » (texte numérisé sur archive.org) : « Democracy means only that the people have the opportunity of accepting or refusing the men who are to rule them. » ; « democracy is the rule of the politician » (La démocratie signifie seulement que le peuple a la possibilité d’accepter ou de refuser les hommes appelés à le gouverner. […] la démocratie est le règne du politicien ; notre traduction). consulter la source

Electoral Commission (Irlande), liste des référendums constitutionnels : trente-sixième amendement, « Repeal of the 8th Amendment », 25 mai 2018 : « 36th Amendment Repeal of the 8th Amendment Provided for the regulation of termination of pregnancy Year: 2018 Passed » (Trente-sixième amendement, abrogation du huitième amendement : il a permis d’encadrer l’interruption de grossesse. Année 2018 : adopté ; notre traduction). consulter la source

CEVIPOF (Sciences Po), Baromètre de la confiance politique, vague 17, janvier 2026, question 13, p. 30, et question q17v17, p. 168 : « L’Assemblée nationale » : confiance 20 %, pas confiance 77 % ; « …à l’organisation de conventions citoyennes, composées de citoyens tirés au sort, chargées de réfléchir et de formuler des propositions sur des sujets importants ? » : 71 % favorables ; « …à un recours plus fréquent au référendum pour décider de certaines lois ou politiques publiques importantes ? » : 79 % favorables. consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre III, article 3 : « Il est institué, en lieu et place du Sénat, une Chambre citoyenne intégralement composée de citoyens tirés au sort, renouvelée par rotation régulière. […] Elle veille à ce qu’aucune loi ne soit adoptée sans avoir été éprouvée par le jugement de citoyens ordinaires assistés d’experts contradictoires. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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