Abécédaire · La Boulè et l’Ecclésia

La Boulè et l’Ecclésia On se figure la démocratie athénienne comme une pagaille ; elle était une horlogerie à 2 rouages. L’Ecclésia, assemblée de tous les citoyens réunie sur la colline de la Pnyx, tranchait à main levée la guerre, la paix et les lois.

La Boulè, Conseil des Cinq-Cents tiré au sort chaque année, fixait l’ordre du jour, rédigeait les projets et gérait les affaires courantes : elle préparait, mais ne décidait pas.

Or préparer, c’est détenir le pouvoir de l’agenda, qui peut vite se muer en confiscation. Athènes l’avait compris : nul ne pouvait siéger à la Boulè plus de 2 fois dans sa vie, si bien qu’aucune caste ne pouvait s’y installer.

Le #PIC reprend cette intuition dans ses cercles préparatoires et dans le Conseil des Sept : ceux qui préparent et instruisent ne se substituent jamais au peuple, qui décide par l’assemblée ou par le référendum. Il en retient l’architecture, non les exclusions des femmes, des métèques et des esclaves : sa citoyenneté est universelle.

Car la démocratie directe n’est pas l’absence d’institutions, mais des institutions qui rendent le pouvoir au lieu de le confisquer.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous dénoncez la complexité et vous ajoutez des cercles : une usine à gaz », « Les minorités actives confisqueront le RIC ».

Pour aller plus loin

Le Conseil des Cinq-Cents naît en 508/507 avant notre ère d’une opération de brassage.

Clisthène répartit les Athéniens en 10 tribus, chacune composée de trois tiers pris l’un en ville, l’un sur la côte, l’un dans l’intérieur des terres, et chaque tribu envoie 50 conseillers au Conseil : l’aristocrate du centre siège désormais à côté du pêcheur et du paysan.

Josiah Ober, dans Democracy and Knowledge (2008), y voit la clé du succès athénien : une machine à rassembler des savoirs dispersés que nulle élite ne possède seule.

La règle qui fait de ce Conseil un préparateur et non un maître est écrite noir sur blanc dans la Constitution d’Athènes attribuée à Aristote (vers 330) : « l’assemblée n’a le droit de voter sur aucune question qui n’ait été l’objet d’une délibération préalable du Conseil », et l’auteur d’une proposition qui passe outre « s’expose à une action d’illégalité ».

Le même texte décrit la précaution la plus radicale jamais inventée contre la personnalisation du pouvoir : le président des prytanes, tiré au sort, garde les clés du Trésor et le sceau de la cité pendant « une nuit et un jour », et ne peut exercer cette fonction 2 fois.

Pendant 24 heures, un inconnu tient l’État ; le lendemain, il retourne à son champ.

L’objection la plus sérieuse vient de la science politique contemporaine, et l’entrée l’a nommée : qui écrit l’ordre du jour gouverne.

La mise à l’agenda est le pouvoir silencieux par excellence, celui qui décide de ce dont on ne parlera pas. La Boulè était-elle une oligarchie discrète, dont l’Ecclésia n’aurait été que la chambre d’enregistrement ?

Peter J. Rhodes, dans The Athenian Boule (1972), a répondu inscriptions à l’appui : les décrets conservés montrent tantôt une assemblée qui ratifie la proposition du Conseil, tantôt une assemblée qui, saisie d’un avis laissé ouvert, rédige elle-même la décision ou l’amende en séance.

Le Conseil pesait, mais son pouvoir ne s’accumulait pas : un an de mandat, deux au plus dans une vie, un examen à l’entrée, des comptes à la sortie. L’objection inverse, celle des oligarques de tous les temps, mérite la même loyauté.

En 406, après la bataille des Arginuses, l’Ecclésia veut juger en bloc les stratèges qui n’ont pas recueilli les naufragés, en violation de la loi ; Socrate, prytane ce jour-là, le rappellera dans l’Apologie de Platon : « seul des prytanes, je vous ai tenu tête pour vous empêcher de violer la loi ». 6 stratèges furent exécutés.

Athènes n’en conclut pas qu’il fallait retirer la décision au peuple, mais qu’il fallait l’entourer de procédures : l’action d’illégalité contre l’auteur d’un décret contraire aux lois, puis, au IVe siècle, l’adoption des lois confiée à des nomothètes pris parmi les citoyens qui avaient prêté le serment des juges, procédure que Mogens H. Hansen a décrite en détail.

La France a rejoué la scène à l’envers. Le 25 avril 2019, le président de la République promet que ce qui sortira d’une convention de 150 citoyens tirés au sort sera soumis « sans filtre » au Parlement, au référendum ou au règlement.

La Convention citoyenne pour le climat travaille d’octobre 2019 à juin 2020 et adopte 149 propositions ; le 29 juin 2020, trois sont écartées d’emblée, au titre de ce que la presse a appelé ses « jokers », et aucune n’est soumise au peuple.

Une Boulè sans Ecclésia : le Conseil prépare, le prince tranche (voir la riposte sur la Convention climat).

L’Irlande a tenu la chaîne jusqu’au bout : une assemblée de 99 citoyens tirés au sort, réunie à partir de 2016, instruit la question de l’avortement ; le peuple tranche par référendum le 25 mai 2018, à 66,4 % des suffrages exprimés.

La transposition a ses limites, et il faut les dire. La Pnyx réunissait quelques milliers de citoyens qui s’entendaient parler ; un pays de 69 millions d’habitants ne délibère pas en plein air.

L’Ecclésia moderne sera le référendum, qui garde la décision du grand nombre mais perd la délibération en commun ; toute la délibération se reporte donc sur le Conseil préparatoire, dont la loyauté devient la condition de l’ensemble.

C’est exactement le point où le dispositif athénien, fondé sur l’interconnaissance et la rotation rapide, ne suffit plus.

La Constitution d’urgence du #PIC peut se lire comme une hypothèse de réponse.

Elle sépare ce qu’Athènes confiait au seul Conseil : l’Agora citoyenne décide de quoi l’on parle, puisqu’elle exerce l’initiative « sans condition de seuil » (Titre II, article 8) ; les Formulateurs décident comment la question est posée, entendent des experts tirés au sort sur les listes des deux camps et rédigent la note citoyenne, qui indique l’état du consensus savant pour que la parité des experts ne fabrique pas une fausse symétrie (Titre II, article 7) ; un recours contre une question déloyale devant la Cour de garantie démocratique joue le rôle de l’action d’illégalité, retournée contre la question plutôt que contre son auteur.

L’Assemblée, elle, « ne peut les dénaturer ni les enterrer » (Titre III, article 4) : c’est la clause anti-jokers.

Reste un écart qu’il faudra débattre : Athènes interdisait de siéger plus de 2 fois dans une vie au Conseil ; le texte du #PIC n’interdit aux Formulateurs que 2 mandats consécutifs.

Le klérôtèrion garantissait l’impartialité du choix ; seule la rotation garantit qu’aucune caste ne s’installe.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Aristote, Constitution d’Athènes, trad. Bernard Haussoullier et Georges Mathieu, Les Belles Lettres, 1922, XLV, 4 et LXII, 3 : « Le Conseil fait porter à l’assemblée son avis préalable, et l’assemblée n’a le droit de voter sur aucune question qui n’ait été l’objet d’une délibération préalable du Conseil et qui n’ait été inscrite à l’ordre du jour par les prytanes » ; « on peut cependant faire deux fois partie du Conseil. ». consulter la source

Platon, Apologie de Socrate, trad. Maurice Croiset, Les Belles Lettres, 1920, 32b : « Pourtant, alors, seul des prytanes, je vous ai tenu tête pour vous empêcher de violer la loi, seul j’ai voté contre votre désir. ». consulter la source

P. J. Rhodes, The Athenian Boule, Clarendon Press, Oxford, 1972 : l’étude de référence sur le Conseil des Cinq-Cents, sa composition, ses attributions et la part respective du Conseil et de l’Assemblée dans l’élaboration des décrets. consulter la source

Mogens Herman Hansen, La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène. Structure, principes et idéologie, trad. Serge Bardet, Les Belles Lettres, 1993 (présentation de l’éditeur) : « le fonctionnement du meilleur exemple de démocratie directe qu’ait connu l’Histoire ». consulter la source

Josiah Ober, Democracy and Knowledge. Innovation and Learning in Classical Athens, Princeton University Press, 2008 (présentation de l’éditeur) : « He argues that the key to Athens’s success lay in how the city-state managed and organized the aggregation and distribution of knowledge among its citizens » (il soutient que la clé du succès d’Athènes tenait à la manière dont la cité organisait l’agrégation et la distribution du savoir entre ses citoyens ; notre traduction). consulter la source

Franceinfo, « Convention citoyenne pour le climat : comment le discours d’Emmanuel Macron sur les propositions a-t-il évolué ? », 7 décembre 2020 : « Ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre soit au vote du Parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe. » (conférence de presse du 25 avril 2019). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « Les Formulateurs arrêtent le libellé de toute question soumise au peuple, après avoir entendu les auteurs de la proposition. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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