La dokimasie « Tirer au sort, soit ; mais qui vous garantit que le hasard ne tombera pas sur un incapable ? » L’objection est aussi vieille que le tirage au sort lui-même. Un internaute l’a reformulée avec une précision qui mérite une réponse précise : un test probatoire de langage et de raisonnement ne réduirait-il pas le risque d’incompétence ? Un autre lui a soufflé le mot juste, que nous remettons ici en circulation : la dokimasie.
Le mot vient du grec dokimazein, « éprouver », comme on éprouve un métal ou une monnaie avant de s’y fier. À Athènes, nul n’entrait en charge sans l’avoir subie, qu’il ait été désigné par le sort ou à main levée : ni les 500 membres du Conseil, la Boulè, ni les 9 archontes, ni aucun autre magistrat. Le Conseil sortant examinait les conseillers de l’année suivante ; les archontes passaient l’épreuve 2 fois, devant le Conseil puis devant un tribunal populaire ; tous les autres magistrats, devant un tribunal. Celui que le Conseil avait recalé pouvait en appeler au tribunal.
Que demandait-on ? La Constitution des Athéniens, attribuée à Aristote ou à son école, a conservé le questionnaire posé aux archontes, qui donne la mesure de l’épreuve. Qui est ton père, et de quel dème ? Qui est le père de ton père ? Qui est ta mère, qui est son père, et de quel dème ? As-tu un Apollon de famille et un Zeus du foyer, et où sont leurs sanctuaires ? As-tu des tombeaux de famille, et où sont-ils ? Traites-tu bien tes parents ? Paies-tu tes impôts ? As-tu fait ton service militaire ? Puis on appelait les témoins, le magistrat demandait si quelqu’un voulait accuser, on entendait l’accusation et la défense, et l’on votait.
Relisez la liste. Pas une question sur le savoir, l’éloquence ou le raisonnement. La dokimasie vérifiait que le citoyen était bien citoyen, qu’il honorait les siens, payait son dû et avait défendu la cité. Le texte dit même pourquoi tous les juges devaient voter, même sans accusateur : pour que la fripouille qui se serait débarrassée de ses accusateurs puisse encore être écartée. La fripouille, pas l’ignorant. Autrement dit : la dokimasie éprouvait la loyauté, pas la tête. Elle répondait à l’objection de l’indignité, non à celle de l’incompétence ; la nuance compte, et c’est elle qui rend le mot précieux.
Athènes ne laissait pas pour autant le hasard sans garde-fous contre l’incapacité. Selon Bernard Manin, seuls ceux qui le voulaient entraient au tirage. Les magistrats siégeaient le plus souvent en collèges de 10. Chacun, en sortant de charge, rendait ses comptes devant des contrôleurs, c’est l’euthyna. Pour les charges où le savoir-faire était vital, la guerre et certaines finances, la cité élisait au lieu de tirer ; elle élisait aussi les maîtres charpentiers de ses navires, et faisait éprouver sa monnaie par des essayeurs attitrés. Le sort n’était jamais nu.
Pourquoi, alors, ne pas ajouter ce qu’Athènes n’a pas voulu : un test de langage et de raisonnement ? La question est juste, et nous y répondons non. Un examen trie selon ce que l’école a donné : il ferait rentrer par la fenêtre l’aristocratie du diplôme que le sort a chassée par la porte, et l’Agora cesserait de ressembler au peuple dont elle porte les doléances. Notre entrée sur les deux représentativités le dit d’une phrase : « la compétence s’apporte à une assemblée, alors que la ressemblance, elle, ne s’apporte pas ». Un examen est une porte, et une porte a toujours un portier : dans le Sud des États-Unis, des tests d’alphabétisation, neutres sur le papier, ont servi des décennies durant à écarter les électeurs noirs, jusqu’à leur suspension en 1965, puis leur interdiction définitive en 1975. Nul ne prête ces intentions à notre internaute ; mais un examen ne vaut que ce que vaut celui qui le corrige. Quant à l’intelligence d’un groupe, l’étude fondatrice de 2010, discutée depuis, la trouvait peu liée à celle de son membre le plus brillant, et davantage à l’attention mutuelle et au partage de la parole (voyez le facteur c).
Le #PIC garde l’esprit de la dokimasie, et l’applique là où il sert. Les incompatibilités des personnes tirées au sort sont vérifiées, par des procédés qui n’exigent aucun fichier rapprochant leur identité de leur fonction (Titre II, article 8). La compétence, elle, s’éprouve chez l’expert : ceux qu’entendent les Formulateurs après les avoir tirés au sort sur le registre public doivent justifier de leur compétence, et nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts ; les Formulateurs, eux, reçoivent une formation « dont le contenu est public » (article 7). Surtout, c’est la question que nous mettons à l’épreuve : tout électeur peut la déférer aux juristes de la Cour de garantie démocratique pour défaut de clarté ou de loyauté. Et la charge finie, un garde-fou de sortie : 3 ans sans travailler pour quiconque dont on a eu à connaître les intérêts dans une décision, ni en recevoir le moindre avantage (Titre XVII, article 3).
Athènes éprouvait l’homme avant de lui confier la charge. Nous éprouvons la question avant de la confier au peuple. Le peuple, lui, ne passe pas d’examen.
Il le fait passer.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents », « Vos Formulateurs changent à chaque votation : des amateurs sans expérience écriront les questions du pays ».
En 30 secondes
On vous demande : « Pourquoi ne pas soumettre les tirés au sort à un test de langage et de raisonnement ? » Répondez :
1.Athènes examinait tous ses magistrats avant leur entrée en charge : c’est la dokimasie. Elle ne testait pas leur intelligence : elle vérifiait leur citoyenneté, leur respect des parents, leurs impôts et leur service militaire, et chacun pouvait les accuser.
2.Contre l’incompétence, elle avait d’autres armes : le volontariat, des collèges de 10, des comptes à rendre en sortant de charge, l’élection pour les postes techniques comme les généraux ou les maîtres charpentiers de la flotte.
3.Un test de raisonnement trierait selon le diplôme : l’assemblée ne ressemblerait plus au peuple. Et un test a toujours un auteur : aux États-Unis, des tests d’alphabétisation, neutres sur le papier, ont écarté les électeurs noirs jusqu’à leur suspension en 1965 et leur interdiction en 1975.
4.La compétence s’apporte : formation publique des Formulateurs, experts qui justifient de leur compétence et déclarent leurs intérêts, juristes devant qui tout électeur peut déférer une question pour défaut de clarté ou de loyauté.
5.Chez nous, c’est la question qu’on met à l’épreuve, avant de la confier au peuple. Le peuple, lui, ne passe pas d’examen : il le fait passer.
Pour aller plus loin
Éprouver, comme on éprouve un métal
Le verbe grec dokimazein dit l’épreuve qu’on fait subir à une chose avant de lui accorder sa confiance ; est dokimos ce qui l’a passée, la monnaie de bon aloi comme l’homme sûr. Le français a gardé le mot sous la forme « docimasie », mais pour les laboratoires : l’Académie le définissait en 1835 comme l’« art d’essayer en petit les minerais », et la médecine légale appelle encore ainsi les épreuves qui disent si un nouveau-né a respiré. Pour l’institution athénienne, on trouve les 2 graphies ; nous écrivons « dokimasie », à la grecque, comme nombre d’historiens, pour ne pas la confondre avec l’essai des minerais.
À Athènes, aux 5e et 4e siècles avant notre ère, le mot désignait plusieurs procédures. Le Conseil des Cinq-Cents vérifiait l’âge des jeunes gens que leur dème venait d’inscrire parmi les citoyens, et passait en revue les cavaliers et leurs chevaux. Surtout, tous les magistrats étaient éprouvés avant leur entrée en charge, et la Constitution des Athéniens insiste : tous, « ceux qui ont été désignés par le sort comme ceux qui ont été élus à main levée ». Les conseillers de l’année suivante passaient devant le Conseil sortant ; les 9 archontes, devant le Conseil puis devant un tribunal populaire ; tous les autres, devant un tribunal. Autrefois, celui que le Conseil recalait ne siégeait pas ; au temps de l’auteur, il pouvait en appeler au tribunal, qui avait le dernier mot. Le dernier mot revenait donc à des jurés, eux-mêmes tirés au sort : le sort contrôlait le sort.
Le questionnaire, et ce qu’il cherchait
Le texte a conservé l’interrogatoire des archontes, dont les premières questions au style direct. Qui est ton père, et de quel dème ? Qui est le père de ton père, qui est ta mère, qui est son père, et de quel dème ? As-tu un Apollon de famille et un Zeus du foyer, et où sont leurs sanctuaires ? As-tu des tombeaux de famille, et où sont-ils ? Traites-tu bien tes parents, paies-tu tes impôts, as-tu fait ton service militaire ? On appelait les témoins ; puis le magistrat demandait : « Quelqu’un veut-il accuser cet homme ? » S’il se trouvait un accusateur, on l’écoutait, puis la défense, et l’on votait ; sinon, on votait aussitôt, et tous devaient voter, précise le texte, pour que la fripouille qui se serait débarrassée de ses accusateurs puisse encore être écartée par les juges.
Ce questionnaire n’a rien d’un examen de culture générale. L’historien du droit Stephen Todd y lit une « construction idéologique » de ce qu’était un citoyen : on le devenait par ses parents, d’où le poids du respect filial (maltraiter les siens pouvait coûter ses droits civiques), et l’on servait d’abord la cité comme soldat. Il relève aussi que le vocabulaire de la convenance (epitēdeia) est « presque absent » des plaidoyers prononcés lors de ces examens, à une exception près, justement le Contre Philon. Ironie qui en dit long : les cavaliers devaient passer la dokimasie, mais, semble-t-il, ni les hoplites, ni les commandants de trière, ni les rameurs, alors que c’est là, note-t-il, que la question du savoir-faire aurait semblé se poser.
Que reprochait-on, alors, à ceux qu’on voulait recaler ? Les discours de Lysias, qui écrivait pour les plaideurs, le montrent. Contre Philon, tiré au sort pour le Conseil, l’accusateur rappelle que pendant la guerre civile de 404-403, quand les démocrates revenus se rassemblaient au Pirée, l’homme a fait ses bagages pour vivre au-delà de la frontière, à Oropos, où il payait la taxe des étrangers domiciliés : il a placé « sa sécurité privée au-dessus du danger public », et préféré, dit l’orateur, la vie d’un étranger chez ces gens-là à la citoyenneté parmi les siens. Ce sont ces plaidoyers, observe Todd, qui portent « presque entièrement » sur la conduite politique du candidat pendant la guerre civile. La dokimasie éprouvait la loyauté. Et c’est aussi sa part d’ombre : une épreuve de loyauté glisse vite vers l’épreuve d’opinion, et l’on s’en servit pour tenter d’écarter ceux qu’on accusait d’avoir soutenu les oligarques, ou de ne pas avoir défendu les démocrates.
Le sort n’était jamais nu
Si la dokimasie ne mesurait pas la compétence, comment Athènes se gardait-elle des incapables ? Par un système, non par un examen.
Le volontariat, d’abord : on ne tirait au sort, selon Bernard Manin, que parmi ceux qui se présentaient. Manin, dans ses Principes du gouvernement représentatif (1995), a soutenu que ce tri par soi-même, joint à la certitude d’avoir à rendre des comptes, écartait d’avance bien des imprudents. La collégialité, ensuite : trésoriers d’Athéna, vendeurs des biens publics, receveurs généraux allaient par 10, un par tribu, et l’erreur de l’un se voyait chez les 9 autres. La reddition des comptes, l’euthyna : 10 contrôleurs, tirés au sort, recevaient les comptes de quiconque avait exercé une charge et portaient les cas devant les tribunaux, où le détournement se remboursait au décuple ; puis, 3 jours durant, des examinateurs recevaient la plainte de quiconque voulait encore accuser. Enfin l’élection, réservée aux charges où l’erreur se paie en vies ou en talents d’argent : tous les officiers militaires, le trésorier de l’armée, les responsables du fonds des spectacles, l’intendant des fontaines.
Un détail dit tout. La loi de Solon voulait que les trésoriers d’Athéna soient pris dans la classe la plus riche ; « en fait », note le texte, celui que désigne le sort exerce la charge « même s’il est tout à fait pauvre ». Le cens avait cédé devant le sort.
Et quand un savoir-faire était en jeu, la cité ne s’en remettait pas au sort : l’Assemblée élisait les maîtres charpentiers de ses navires, et 2 essayeurs publics, l’un sur l’agora, l’autre au Pirée, éprouvaient la monnaie. Voilà le partage athénien, et il n’a pas pris une ride. Au citoyen, le jugement ; au spécialiste, la mesure ; à tous, des comptes à rendre.
Pourquoi pas un test de raisonnement ?
L’internaute a raison sur un point, et nous le lui accordons sans détour : le sort ne garantit pas, à lui seul, que chacun saura dire ce qu’il pense, ni comprendre ce qu’on lui expose. Pourquoi ne pas s’en assurer, avec les moyens que nous avons et qu’Athènes n’avait pas ? Parce qu’un test de langage et de raisonnement ferait plus de mal que le hasard.
Il trierait selon l’école. Ce genre d’épreuve favorise ceux que l’école y a entraînés ; un tel filtre reconstituerait en petit l’aristocratie du diplôme que l’élection a déjà installée, ce « principe de distinction » que décrit Bernard Manin. L’Agora porte les doléances du peuple tout entier ; elle doit lui ressembler, et notre Constitution d’urgence pose la question inverse de celle du test : faut-il ajouter le niveau de diplôme aux critères de représentativité du tirage (Titre I, article 11, notes) ? Autrement dit, s’assurer que tous les niveaux y figurent, plutôt que d’en écarter certains. La compétence s’apporte à une assemblée ; la ressemblance, non (Les deux représentativités).
Il aurait un auteur. Qui écrirait le test, qui fixerait la barre, qui corrigerait les copies ? Au tournant du 20e siècle, tous les États du Sud des États-Unis sauf 2 ont imposé des tests d’alphabétisation pour voter ; aucun de ces textes ne nommait la race, et tous servaient à écarter les électeurs noirs. Il a fallu le Voting Rights Act de 1965 pour les suspendre dans les États visés, une loi de 1970 pour étendre la suspension à tout le pays, et une autre, en 1975, pour rendre l’interdiction définitive. Nul ne prête ces intentions à notre internaute, qui pose une question de bonne foi. Mais un examen neutre sur le papier n’est jamais plus neutre que celui qui le corrige. Nous l’avons écrit nous-mêmes à propos des Formulateurs : « une formation dispensée à huis clos serait le premier maillon capturable de la chaîne » (Titre II, article 7, réponse de la rédaction à une contribution du 6 août 2026). Un examen d’entrée le serait plus encore.
Il mesurerait la mauvaise chose. L’Agora ne gouverne pas : ses membres apportent ce qu’ils vivent, débattent par tables de 7, et c’est la récurrence des sujets qui fait l’ordre du jour (Les 7 777). Or l’étude fondatrice sur l’intelligence des groupes, en 2010, la trouvait peu liée à l’intelligence moyenne ou maximale de leurs membres, et davantage à leur attention mutuelle et au partage de la parole : les groupes où quelques-uns monopolisaient la conversation s’en tiraient moins bien. Elle a été discutée depuis, notre entrée sur le facteur c le dit, et nous ne lui faisons pas dire plus qu’elle ne dit. Un test de langage retiendrait de préférence les plus diserts ; ce ne sont pas toujours les meilleurs voisins de table. Quant aux Formulateurs, ils vérifient qu’une question est claire et loyale pour un électeur ordinaire, et pour en juger, dit une de nos ripostes, « nous n’avons trouvé personne de plus qualifié qu’un électeur ordinaire » (Autodéfense).
Il oublierait enfin que la compétence se forme en délibérant. Les sondages délibératifs le mesurent depuis 1994 (l’idée date de 1988) : informés et mis en discussion, des citoyens tirés au sort gagnent en connaissances et en nuance (Le sondage délibératif). C’est l’intuition même du réveil du système 2 : une bonne question, posée à une bonne table, fait penser.
Notre dokimasie
Le #PIC reprend l’esprit de la dokimasie, mais il la déplace : il éprouve la probité des personnes, la compétence des experts et la loyauté des questions. Pièce par pièce :
L’éligibilité, sans fichier. Les incompatibilités et les interdictions qui s’attachent aux fonctions des tirés au sort sont vérifiées « par des procédés qui n’en exigent aucun », aucun fichier centralisé rapprochant leur identité de leur fonction (Titre II, article 8). Athènes interrogeait en public ; nous vérifions sans révéler qui siège, parce que l’anonymat protège les membres de l’Agora contre l’achat et la menace.
La compétence, chez l’expert. Les Formulateurs entendent notamment des experts tirés au sort, par discipline, « sur un registre public ouvert à toute personne justifiant de sa compétence », et « nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers » (Titre II, article 7). C’est la dokimasie du navire et de la monnaie : on éprouve le savoir là où il prétend s’exercer.
La formation, au grand jour. Les Formulateurs reçoivent une formation « dont le contenu est public » (même article). Pour les membres de l’Agora, la question est posée dans les notes de l’article 8 : faut-il la leur offrir aussi ?
La question, à l’épreuve. Tout électeur, l’organe dont émane la proposition ou 77 membres de l’Agora peuvent déférer une question aux juristes de la Cour de garantie démocratique « pour défaut de clarté, de loyauté, d’unité de la matière ou de fidélité au sujet transmis par l’Agora » (Titre II, article 7, 4°). Voilà notre véritable dokimasie : celle du libellé qu’on soumettra au peuple.
Un garde-fou, après. Nul tiré au sort ne peut, pendant 3 ans, travailler pour une personne dont il a eu à connaître les intérêts dans une décision à laquelle il a pris part, ni en recevoir aucun avantage (Titre XVII, article 3). Pour les Formulateurs, une déclaration de patrimoine à l’entrée et à la sortie, déposée auprès de l’autorité de probité sans être publiée, est en délibération : « annuelle et publique, elle ferait fuir les modestes », a répondu la rédaction (article 7, réponse à une contribution du 6 août 2026).
Le dernier mot, au peuple. Ni l’Agora ni les Formulateurs ne tranchent le fond : ils préparent, et le peuple décide. Aucun d’eux ne passe de test de QI. Tous passent une épreuve.
Ce que nous concédons
Le volontariat athénien revient chez nous par une porte dérobée : nul n’est tenu d’accepter sa désignation, et celui qui refuse est remplacé par le sort (Titre II, article 8, notes). Ceux qui doutent d’eux-mêmes refuseront plus souvent que les autres, et l’Agora risque de pencher vers les plus sûrs d’eux. Nous l’assumons à moitié : le texte remplace celui qui refuse par un électeur tiré au sort « dans la même catégorie », et publie pour chaque session « le taux de refus dans chaque catégorie » (article 8, 1°). Cette correction suffit-elle ? La question reste ouverte (Titre I, article 11, notes), et votre aide est demandée.
Certains membres de l’Agora s’exprimeront mal, ou peu. La réponse n’est pas de les exclure, mais de les entendre : des groupes de 7 anonymes, où aucune notoriété ne confisque la parole ; des résumés automatiques soumis aux membres du groupe, « qui les corrigent » (article 8, 3°) ; une voie non numérique, en mairie, pour qui ne veut pas d’écran. Ce n’est pas une garantie ; c’est un effort, qu’il faudra mesurer.
L’anonymat a un prix, et nous le payons sciemment : il interdit la reddition de comptes nominative, devant le public, qui faisait la force de l’euthyna athénienne. Nous la remplaçons par le contrôle des questions, la publication des regroupements de doléances et les garde-fous de sortie ; ce n’est pas la même chose.
Enfin, la dokimasie athénienne nous met en garde contre nous-mêmes : un examen de loyauté devient vite un examen d’opinion. C’est pourquoi notre texte ne vérifie que les incompatibilités et les interdictions attachées aux fonctions, sans fichier centralisé, et jamais ce que pense un citoyen.
Ce que cela change
On oppose volontiers le hasard à la compétence, comme si l’un excluait l’autre. Athènes avait compris qu’il s’agit d’un système, non d’un duel : le sort désigne, l’examen vérifie, l’expert mesure, les comptes sanctionnent, l’élection garde ce qui ne souffre aucune erreur. Le #PIC ne fait pas autre chose : le sort désigne, la délibération instruit, l’expert éclaire, le juge éprouve la question, le peuple tranche.
À qui réclame un test d’intelligence pour les tirés au sort, retournez la question : quel examen de compétence nos élus ont-ils passé ? Aucun, et c’est heureux : on vérifie leur éligibilité, leurs intérêts, leurs comptes de campagne, pas leur intelligence. Athènes éprouvait aussi ses élus, sur leur probité et non sur leur savoir. C’est cette épreuve-là que nous voulons pour tous.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Les textes, les études et les articles de notre Constitution d’urgence sur lesquels repose cette entrée, avec le passage exact, pour vérifier par vous-même.
Aristote (ou son école), Constitution des Athéniens, 55, 2-4, trad. anglaise H. Rackham, Aristotle in 23 Volumes, vol. 20, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, et Londres, William Heinemann, 1952 (Perseus Digital Library) : « for all of them, both those elected by lot and those elected by show of hands, have their qualifications checked before they hold office » (car tous, aussi bien ceux qui ont été désignés par le sort que ceux qui ont été élus à main levée, voient vérifier qu’ils remplissent les conditions requises avant d’entrer en charge ; trad. IA) ; « Formerly any official not passed by the Council did not hold office, but now there is an appeal to the Jury-court » (autrefois, le magistrat que le Conseil n’avait pas admis n’exerçait pas sa charge ; désormais, il peut en appeler au tribunal ; trad. IA) ; « Who is your father and to what deme does he belong, and who is your father’s father, and who your mother, and who her father and what his deme? » (qui est ton père, et de quel dème est-il, qui est le père de ton père, qui est ta mère, qui est son père et quel est son dème ? ; trad. IA) ; « then whether he treats his parents well, and whether he pays his taxes, and whether he has done his military service » (puis s’il traite bien ses parents, s’il paie ses impôts et s’il a fait son service militaire ; trad. IA) ; « Does anybody wish to bring a charge against this man? » (quelqu’un veut-il porter une accusation contre cet homme ? ; trad. IA) ; « in order that if anyone being a rascal has got rid of his accusers » (afin que, si une fripouille s’est débarrassée de ses accusateurs ; trad. IA), « it may rest with the jurymen to disqualify him » (il appartienne aux jurés de l’écarter ; trad. IA). consulter la source
Aristote (ou son école), Constitution des Athéniens, 43, 1 ; 45, 3 ; 46, 1 ; 47, 1 ; 48, 4 ; 54, 2, trad. anglaise Frederic G. Kenyon, 1891 (domaine public, Projet Gutenberg) : « The Council also examines those who are to be its members for the ensuing year, and likewise the nine Archons. » (le Conseil examine aussi ceux qui en seront membres l’année suivante, ainsi que les 9 archontes ; trad. IA) ; « All the magistrates that are concerned with the ordinary routine of administration are elected by lot, except the Military Treasurer, the Commissioners of the Theoric fund, and the Superintendent of Springs. » (tous les magistrats chargés de l’administration ordinaire sont tirés au sort, à l’exception du trésorier de l’armée, des commissaires du fonds des spectacles et de l’intendant des fontaines ; trad. IA) ; « All military officers are also elected by vote. » (tous les officiers militaires sont aussi élus à main levée ; trad. IA) ; « First there are the treasurers of Athena, ten in number, elected by lot, one from each tribe. » (il y a d’abord les trésoriers d’Athéna, au nombre de 10, tirés au sort, un par tribu ; trad. IA) ; « but in point of fact the person on whom the lot falls holds the office even though he be quite a poor man » (mais en fait celui que désigne le sort exerce la charge même s’il est tout à fait pauvre ; trad. IA) ; « ten Auditors, with ten assistants, to whom all persons who have held any office must give in their accounts » (10 contrôleurs, avec 10 assistants, auxquels quiconque a exercé une charge doit rendre ses comptes ; trad. IA) ; « within three days of his having so passed » (dans les 3 jours qui suivent cet examen ; trad. IA) ; « The Assembly appoints master-builders for the ships by vote » (l’Assemblée élit à main levée les maîtres charpentiers des navires ; trad. IA). consulter la source
Lysias, Contre Philon, sur sa dokimasie (discours 31), 1-2 et 7-9, trad. anglaise W. R. M. Lamb, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, et Londres, William Heinemann, 1930 (Perseus) : « as the terms of that oath require us to expose any person appointed by lot whom we know to be unsuitable for service on the Council » (puisque ce serment nous oblige à dénoncer toute personne désignée par le sort que nous savons impropre à siéger au Conseil ; trad. IA) ; « left the city to live beyond the border, at Oropus, where he paid the aliens’ tax and resided under the protection of a patron, since he preferred the life of an alien among those people to citizenship with us » (a quitté la ville pour vivre au-delà de la frontière, à Oropos, où il payait la taxe des étrangers et résidait sous la protection d’un patron, préférant la vie d’un étranger chez ces gens-là à la citoyenneté parmi nous ; trad. IA) ; « set his private safety above the public danger » (a placé sa sécurité privée au-dessus du danger public ; trad. IA). consulter la source · la suite du discours
Stephen C. Todd, « The Athenian Procedure(s) of dokimasia », dans Gerhard Thür (dir.), Symposion 2009. Vorträge zur griechischen und hellenistischen Rechtsgeschichte, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 2010, p. 77, 87, 90 et 91 : « as representing an ideological construction of what it was to be a citizen » (comme la construction idéologique de ce qu’était un citoyen ; trad. IA) ; « the language of epitēdeia is virtually absent from speeches written for dokimasia of public officials » (le vocabulaire de l’aptitude est presque absent des plaidoyers écrits pour la dokimasie des magistrats ; trad. IA) ; « focus almost entirely on the political record of the candidate during the civil war of 404/3 » (portent presque entièrement sur la conduite politique du candidat pendant la guerre civile de 404-403 ; trad. IA) ; « whether as hoplites, as trierarkhs, or as rowers (where issues of expertise might seem important) » (qu’il s’agisse des hoplites, des commandants de trière ou des rameurs, où la question du savoir-faire pourrait sembler importante ; trad. IA). consulter la source
Lorenzo Gagliardi, « Athenian dokimasiai. A Response to Stephen Todd », dans le même volume, 2010, p. 100 et note 5 : « Some technical dokimasiai, for example for ships and coinage, were entrusted with an expert dokimasthes » (certaines dokimasies techniques, par exemple celles des navires et de la monnaie, étaient confiées à un examinateur expert ; trad. IA) ; « The dokimasthai for coinage were two public slaves, one working in the agora and the other in Piraeus. » (les essayeurs de la monnaie étaient 2 esclaves publics, l’un sur l’agora, l’autre au Pirée ; trad. IA). consulter la source
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995, chapitres I et IV : le tirage au sort athénien s’opérait parmi les volontaires, qui savaient avoir à rendre des comptes ; certaines charges restaient électives ; l’élection, elle, obéit à un « principe de distinction ».
Garrine P. Laney, « The Voting Rights Act of 1965, As Amended: Its History and Current Issues », Congressional Research Service (bibliothèque du Congrès), rapport 95-896 GOV, mis à jour le 3 mars 2006 : « All but two southern states used literacy tests as voting limitation devices; however, none of the new constitutional provisions mentioned race » (tous les États du Sud sauf 2 ont utilisé des tests d’alphabétisation pour restreindre le vote ; pourtant, aucune des nouvelles dispositions constitutionnelles ne mentionnait la race ; trad. IA) ; « it sought to impose constraints on the use of literacy tests and other devices that denied blacks access to the ballot box » (le ministère de la Justice voulait encadrer l’usage des tests d’alphabétisation et des autres procédés qui interdisaient aux Noirs l’accès aux urnes ; trad. IA) ; « The act forbids the use of all literacy tests » (la loi interdit tout test d’alphabétisation ; trad. IA) (dans les États et circonscriptions visés par sa section 4, pour 5 ans) ; « Suspended the use of literacy tests in all states until August 6, 1975 » (a suspendu les tests d’alphabétisation dans tous les États jusqu’au 6 août 1975 ; trad. IA) (amendements de 1970) ; « made permanent the temporary nationwide ban on use of literacy tests or similar devices » (a rendu permanente l’interdiction nationale et temporaire des tests d’alphabétisation et des procédés semblables ; trad. IA) (amendements de 1975). consulter la source
Anita Williams Woolley, Christopher F. Chabris, Alex Pentland, Nada Hashmi et Thomas W. Malone, « Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups », Science, vol. 330, 2010, p. 686-688 (résumé) : « This “c factor” is not strongly correlated with the average or maximum individual intelligence of group members but is correlated with the average social sensitivity of group members, the equality in distribution of conversational turn-taking, and the proportion of females in the group. » (ce « facteur c » n’est pas fortement corrélé à l’intelligence individuelle moyenne ou maximale des membres du groupe, mais à la sensibilité sociale moyenne des membres, à l’égalité dans la répartition des tours de parole et à la proportion de femmes dans le groupe ; trad. IA). consulter la source
Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition, 1835, article « Docimastique ou docimasie » : « Art d’essayer en petit les minerais, pour connaître la qualité et la quantité des métaux qu’ils contiennent ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre II, article 7, « Des Formulateurs : les Sept cent soixante-dix-sept », texte, et réponse de la rédaction à une contribution du 6 août 2026 : « la loi organique fixe l’indemnité, la formation, dont le contenu est public, et les moyens matériels qui permettent à chacun de siéger » ; « Ils entendent en outre des experts tirés au sort, par discipline, sur un registre public ouvert à toute personne justifiant de sa compétence » ; « Nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin » ; « pour défaut de clarté, de loyauté, d’unité de la matière ou de fidélité au sujet transmis par l’Agora » ; réponse de la rédaction : « Une formation dispensée à huis clos serait le premier maillon capturable de la chaîne » ; « Une déclaration de situation patrimoniale à l’entrée et à la sortie, déposée auprès de l’autorité chargée de la probité publique et non publiée, compléterait le dispositif à peu de frais ; annuelle et publique, elle ferait fuir les modestes ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre II, article 8, « De l’Agora citoyenne : les Sept mille sept cent soixante-dix-sept », texte et notes : « les incompatibilités et les interdictions attachées à celles-ci sont vérifiées par des procédés qui n’en exigent aucun » ; « celui qui refuse de siéger ou cesse de le faire est remplacé par un électeur tiré au sort dans la même catégorie » ; « le taux de refus dans chaque catégorie » ; « Des outils automatisés peuvent résumer les échanges d’un groupe ; leurs résumés sont soumis aux membres du groupe, qui les corrigent » ; notes : « nul n’est tenu d’accepter, et celui qui refuse est remplacé par le sort dans les mêmes conditions » ; « Faut-il prévoir, comme pour les Formulateurs, une formation dont le contenu est public ? ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre XVII, article 3, « De la probité et de l’exemplarité » : « Nul citoyen appelé par le tirage au sort à siéger dans un cercle de la souveraineté, une assemblée ou une juridiction ne peut, pendant les trois années qui suivent la fin de ses fonctions, exercer une activité rémunérée pour le compte d’une personne dont il a eu à connaître la situation individuelle ou les intérêts particuliers dans une décision à laquelle il a pris part, ni en recevoir aucun avantage ». consulter la source
Constitution d’urgence, Titre I, article 11, « Des règles communes de décompte, de délai et de tirage au sort », notes : « Les critères de représentativité (sexe, âge, lieu de résidence, catégorie socioprofessionnelle) sont un minimum : faut-il y ajouter le niveau de diplôme ? Et comment corriger le biais d’autosélection que produit la faculté de refuser, sans rendre la charge obligatoire ? ». consulter la source
Version 1 du 26 octobre 2026 : première publication, en réponse à la question d’un internaute.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : L’endogamie · L’expertocratie
La riposte, dans l’Autodéfense : « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents » · « Vos Formulateurs changent à chaque votation : des amateurs sans expérience écriront les questions du pays » · « Les gens sont trop bêtes : 50 abrutis l’emporteront toujours sur 10 esprits éclairés » · « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite »
Pour comprendre, dans l’Abécédaire : Le tirage au sort · Le klérôtèrion · La Boulè et l’Ecclésia · Les deux représentativités · Le facteur c
Ce que nous instituons : Constitution, titre II, art. 7 : les Formulateurs · Constitution, titre II, art. 8 : l’Agora citoyenne · Constitution, titre XVII, art. 3 : la probité
Pour agir : s’engager · l’Université populaire
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