Le tirage au sort Ce procédé qui fait sourire a fondé la démocratie : à Athènes, pendant près de 2 siècles, les membres du Conseil des Cinq-Cents, les magistrats et les jurés des tribunaux étaient tirés au sort parmi les volontaires.
Aristote jugeait démocratique de tirer au sort les magistratures, et oligarchique de les élire ; Montesquieu tenait le suffrage par le sort pour « de la nature de la démocratie ».
Le hasard donne à chacun une chance égale, quand l’élection, selon le « principe de distinction » décrit par Bernard Manin, porte au pouvoir ceux qui se distinguent par l’argent, le diplôme ou le réseau.
L’objection de l’incompétence ne tient pas : comme les jurés d’assises, les citoyens tirés au sort sont informés et délibèrent avant de trancher, quand l’élection sélectionne surtout l’aptitude à être élu.
Et là où Robert Michels voyait une loi d’airain vouant toute organisation à l’oligarchie, le sort, par des charges brèves et non renouvelables, empêche qu’une caste s’installe.
Pour le #PIC, le sort n’est pas l’ennemi de la compétence, mais du privilège : en confiant tour à tour le pouvoir à chacun, il garantit qu’il n’appartienne durablement à personne.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents », « Le référendum, c’est le plébiscite », « Un inconnu ne gagne pas une présidentielle », « Vous êtes des populistes », « Un plafond fiscal de quinze pour cent, c’est un programme ultralibéral », « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider », « Le RIC sans seuil paralysera le pays », « Le Parlement vous bloquera ».
Pour aller plus loin
Le sort n’est pas mort avec le klérotérion athénien, et c’est là que commence le malaise.
Venise l’emploie jusqu’à la fin du XVIIIe siècle pour désigner les comités qui nomment les candidats, dans l’interminable élection de son doge ; Florence tire ses magistrats de bourses où l’on a déposé les noms préalablement admis par un scrutin.
2 républiques aristocratiques, donc, qui se servent du hasard pour une raison très peu démocratique : empêcher les factions de la noblesse de s’entre-déchirer pour les charges. La leçon est décisive.
Le sort n’est pas démocratique par nature ; il l’est par le vivier dans lequel on tire. Tirer parmi les notables pacifie une oligarchie ; tirer parmi tous les citoyens la dissout.
Les fondateurs des républiques modernes, américaine et française, lisaient Montesquieu ; ils n’ont pour ainsi dire jamais débattu du sort dans leurs assemblées.
L’oubli fut si complet qu’il a fallu attendre les années 1970 pour que des jurys de citoyens tirés au sort reparaissent, presque simultanément, en Allemagne et aux États-Unis.
L’Irlande a montré ce que l’outil donne quand on le prend au sérieux.
De 2012 à 2014, une Convention constitutionnelle réunit des citoyens tirés au sort et des élus ; elle recommande d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, et le 22 mai 2015 le peuple l’approuve par référendum.
En 2016, une Assemblée citoyenne tirée au sort examine le huitième amendement, qui interdisait l’avortement ; le 25 mai 2018, le peuple en approuve le remplacement. La France a tenté l’expérience à l’envers.
D’octobre 2019 au 21 juin 2020, 150 citoyens tirés au sort composent la Convention citoyenne pour le climat, à qui le Président de la République a promis que ses propositions seraient soumises « sans filtre » au référendum, au Parlement ou au règlement. Elle en adopte 149.
Le 28 février 2021, ses membres, réunis une dernière fois, dressent « un bilan en demi-teinte », et l’un d’eux résume : « le Gouvernement n’a pas la moyenne ».
En Irlande, le sort a préparé et le peuple a tranché ; en France, le sort a préparé et le pouvoir a filtré. Ce n’est pas le hasard qui a échoué, c’est l’intermédiaire.
La meilleure objection ne vient pas des adversaires de la démocratie, mais d’une de ses théoriciennes les plus exigeantes.
Dans Democracy without Shortcuts (2020), la philosophe Cristina Lafont reproche aux mini-publics dotés d’un pouvoir de décision d’être des « raccourcis » : ils attendent des citoyens qu’ils « s’en remettent aveuglément aux décisions politiques d’autres personnes » (notre traduction).
150 inconnus tirés au sort ne sont pas davantage mes mandataires que 577 députés ; ils me ressemblent statistiquement, mais je ne les ai ni choisis ni ne peux les renvoyer.
L’objection est juste, et elle vise exactement le modèle que le #PIC n’a pas retenu. Lafont plaide pour un usage participatif plutôt que décisionnel des assemblées tirées au sort : c’est l’architecture de la Constitution d’urgence.
Les Formulateurs vérifient la loyauté des questions et rédigent les arguments opposés, l’Agora tire les questions des doléances de ses 7 777 membres et déclenche les référendums, mais la décision finale « revient au peuple par le référendum » (Titre III, article premier).
Là où des citoyens tirés au sort votent la loi, dans l’Assemblée hybride, ils le font sous ce même dernier mot.
Restent 3 limites qu’il serait malhonnête de taire. La première tient au consentement : on ne force personne à siéger, et ceux qui acceptent ne sont jamais tout à fait ceux qu’on a tirés, ce qui réintroduit par la petite porte une part de l’auto-sélection que le sort devait chasser.
La deuxième tient au cadrage : qui choisit la question, les experts auditionnés et le calendrier tient une bonne part de la réponse, et c’est le reproche, en partie fondé, qu’on a adressé à la Convention climat.
La troisième tient au coût : des milliers de citoyens tirés au sort, rémunérés, formés et renouvelés, cela se paie.
La Constitution d’urgence répond en partie aux deux premières par des règles plutôt que par des vœux : tirage parmi tous les citoyens et non parmi les volontaires inscrits, interdiction de siéger 2 mandats consécutifs, contestation possible de la loyauté d’une question devant la Cour de garantie démocratique.
La troisième demeure un pari, et elle doit être chiffrée.
L’hypothèse du #PIC n’est donc pas que le hasard trouve les meilleurs. Elle est plus modeste et plus dure : le sort est le seul mode de désignation qui ne récompense aucune stratégie.
On ne fait pas campagne pour être tiré, on ne doit rien à personne quand on l’est, et l’on sait en siégeant qu’on n’y reviendra pas ; la Constitution d’urgence ajoute qu’on ne pourra pas davantage, pendant 3 ans, se faire payer par ceux dont on a eu à connaître les intérêts (Titre XVII, article 3).
Tout le reste, la compétence, l’information, la délibération, s’organise ; l’indépendance, elle, ne s’enseigne pas. Le sort la fournit gratuitement.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Aristote, Politique, livre IV, 1294b (livre VI dans la traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Wikisource) : « Ainsi, la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique ». consulter la source
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre II, chapitre 2 (éd. Nourse, Wikisource) : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. ». consulter la source
Convention citoyenne pour le climat, site officiel (2019-2021) : « Le Président de la République s’est engagé à ce que ces propositions législatives et réglementaires soient soumises “sans filtre” soit à référendum, soit au vote du parlement, soit à application réglementaire directe. ». consulter la source
Cristina Lafont, « Against Anti-Democratic Shortcuts: A Few Replies to Critics », Journal of Deliberative Democracy, vol. 16, n° 2, 2020, p. 96-109 (réponse aux critiques de Democracy without Shortcuts, Oxford University Press, 2020) : « The book focuses on shortcuts that are anti-democratic to the extent that they expect or require citizens to blindly defer to the political decisions of others. » (le livre porte sur les raccourcis qui sont antidémocratiques dans la mesure où ils attendent ou exigent des citoyens qu’ils s’en remettent aveuglément aux décisions politiques d’autres personnes ; notre traduction). consulter la source
Convention citoyenne pour le climat, Avis de la Convention citoyenne pour le climat sur les réponses apportées par le gouvernement à ses propositions, session des 26, 27 et 28 février 2021 (version corrigée du 2 mars 2021) : « Les membres dressent un bilan en demi-teinte. » ; « Aux résultats des votes de ce matin le Gouvernement n’a pas la moyenne, peut-être sera-t-il repêché avec les amendements. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre III, article 2 : « L’Assemblée nationale est composée pour deux tiers de membres élus au suffrage universel direct, et pour un tiers de citoyens tirés au sort, siégeant ensemble et disposant des mêmes droits de vote. ». consulter la source
Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : Le principe de distinction · L’aristocratie élective · La fabrique du consentement · Le lobbying · Les réseaux d’élite transnationaux
La riposte, dans l’Autodéfense : « Le tirage au sort, c’est confier le pays à des incompétents » · « Des députés tirés au sort, et plus de Sénat » · « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider »
Ce que nous instituons : Constitution, titre III, art. 2 : la composition hybride de l’Assemblée nationale · Constitution, titre XIX, art. 4 : le jury constitutionnel citoyen · Constitution, titre II, art. 7 : les Formulateurs : les Sept cent soixante-dix-sept
Pour agir : l’Observatoire de la pensée démocratique
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