La fabrique du consentement L’expression n’est pas née chez les critiques du pouvoir, mais chez ses théoriciens.
En 1922, dans Public Opinion, le journaliste Walter Lippmann tient la « fabrication du consentement » pour une nécessité du gouvernement moderne : la masse serait trop ignorante pour se diriger, une élite doit donc façonner son opinion — pour son bien, cela va de soi.
6 ans plus tard, Edward Bernays, neveu de Freud, ouvre son livre Propaganda par cet aveu : la manipulation consciente et intelligente des opinions des masses est « un élément important de la société démocratique ».
Le mépris du peuple n’était pas un complot ; c’était un programme, imprimé et signé.
En 1988, Edward Herman et Noam Chomsky retournent la formule contre ses auteurs : avant de vous parvenir, l’information traverse 5 filtres — la propriété des médias, la dépendance à la publicité, la dépendance aux sources officielles, les tirs de barrage contre les déviants, l’ennemi commode — qui la font pencher du côté des puissants sans qu’aucun chef d’orchestre ait à donner d’ordre.
Chomsky en tirera la méthode : restreindre strictement l’éventail des opinions admises, et laisser un débat très animé à l’intérieur. D’où le réflexe que le #PIC recommande : devant tout média, demander de quoi il ne parle jamais.
Et d’où sa Constitution, qui rend le pluralisme opposable et en confie la garde à des citoyens tirés au sort : rendre le référendum à un peuple sans lui rendre l’information, ce serait lui faire tamponner des décisions prises dans sa tête par d’autres.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vos questions seront orientées : qui écrit la question écrit la réponse », « Vous êtes des complotistes », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « La Convention climat l’a prouvé : les assemblées tirées au sort sont manipulées », « Les Français sont des veaux ».
Pour aller plus loin
Il faut relire la phrase de Lippmann en entier, car elle est plus troublante que sa réputation.
Au chapitre XV de Public Opinion (1922), il écrit : « Que la fabrication du consentement soit susceptible de grands raffinements, personne, je crois, ne le nie » (notre traduction).
Puis : « La création du consentement n’est pas un art nouveau. C’est un art très ancien, qu’on croyait disparu avec l’avènement de la démocratie. Mais il n’a pas disparu. Il s’est même énormément perfectionné » (notre traduction), parce qu’il repose désormais sur l’analyse plutôt que sur l’empirisme.
Lippmann ne dénonce pas, il constate, et il en tire la conclusion d’un réformateur : puisque le citoyen ne peut pas connaître le monde qu’il est censé gouverner, qu’on confie à des bureaux d’experts le soin de le lui décrire.
John Dewey lui répondit en 1927, dans The Public and Its Problems : le public n’est pas incapable, il est éclipsé, et le remède n’est pas de le remplacer mais d’améliorer les conditions de sa discussion.
Toute la controverse moderne tient entre ces deux livres.
Herman et Chomsky, en 1988, ont donné à la formule sa charge critique. Leur thèse tient dans une image : « la matière première de l’information doit passer à travers des filtres successifs, qui ne laissent que le résidu nettoyé, bon à imprimer » (notre traduction).
Et ils insistent sur ce que leurs lecteurs pressés oublient : le processus se déroule « si naturellement » que les journalistes, souvent « en toute intégrité et bonne foi », se croient objectifs. Il n’y a pas de complot, il y a une structure.
Contre ce modèle, 3 objections sérieuses. Il serait irréfutable : toute critique du pouvoir publiée dans la presse devient la preuve d’un débat autorisé dans les limites.
La recherche sur les effets des médias, depuis les enquêtes électorales de Paul Lazarsfeld dans les années 1940, a montré que le public filtre lui-même ce qu’il reçoit, à travers ses proches et ses appartenances.
Enfin le modèle daterait de l’ère des grands journaux, et Internet aurait brisé les portiers.
La première objection tombe : Herman et Chomsky ont précisément mis leur modèle à l’épreuve en comparant le traitement de victimes « dignes » et « indignes » selon qu’elles tombent chez l’adversaire ou chez l’allié, ce qui est une prédiction testable.
La deuxième déplace la question plus qu’elle ne la règle : les médias décident moins de ce que l’on pense que de ce à quoi l’on pense, c’est tout l’objet de la mise à l’agenda.
La troisième est la plus forte, et elle appelle une mise à jour plutôt qu’un abandon : la propriété s’est concentrée sur les plateformes, et la dépendance à la publicité s’appelle désormais la dépendance à l’engagement.
Le cas français est documenté par 2 institutions qu’on ne soupçonnera pas de militantisme.
La commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, dans son rapport du 29 mars 2022, consacre un développement aux « Conséquences : un risque d’autocensure », sous un intitulé qui résume le mécanisme mieux qu’un pamphlet : « Éviter les thèmes qui fâchent pour continuer à travailler ».
Le 13 février 2024, le Conseil d’État, saisi par Reporters sans frontières, enjoint à l’Arcom de réexaminer le respect de ses obligations par une chaîne d’information, et juge que le pluralisme doit s’entendre aussi du pluralisme « interne », qui vise « au sein de chaque média d’information » à assurer l’expression des différents courants de pensée ; le seul chronométrage du temps de parole des responsables politiques n’y suffit plus, il faut tenir compte de l’ensemble des intervenants.
La notion a ses limites, et elles guettent d’abord ceux qui l’emploient. Elle peut devenir un solvant universel : quiconque ne pense pas comme moi aurait été fabriqué. Elle dispense alors d’examiner ses propres sources, et le soupçon devient une fabrique concurrente.
Elle est aussi née d’un paysage américain, commercial et privé ; en France, la dépendance a longtemps pris la forme des aides publiques à la presse, filtre que le modèle décrit mal. Et tout mouvement qui persuade, le #PIC compris, emploie des techniques de persuasion.
La seule différence qu’il peut revendiquer, et qu’on doit pouvoir lui opposer, est de montrer ses sources et de les soumettre à la contradiction : c’est le sens de ces onglets de références.
La Constitution d’urgence reprend la leçon du Conseil d’État et la pousse plus loin.
Son Titre V, article 5, pose que le pluralisme se garantit « non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune », impose aux médias aidés ou titulaires d’une fréquence une contradiction argumentée « à parité de visibilité », et confie la régulation à des citoyens tirés au sort.
Son article 6 supprime les subventions directes à la presse au profit d’un « comparatif contradictoire des opinions » accessible à chaque citoyen.
Reste à définir ce qu’est une « prise de position politique engageante », et qui en juge ; c’est l’objection que l’Autodéfense affronte, sans prétendre l’avoir épuisée.
Lippmann voulait des experts pour fabriquer le consentement ; le pari inverse est de confier aux citoyens la garde de la contradiction, c’est-à-dire du dissentiment (voir la médiacratie).
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Walter Lippmann, Public Opinion, Harcourt, Brace and Company, 1922, chapitre XV, « Leaders and the Rank and File », section 4 : « That the manufacture of consent is capable of great refinements no one, I think, denies. […] The creation of consent is not a new art. It is a very old one which was supposed to have died out with the appearance of democracy. But it has not died out. It has, in fact, improved enormously in technic » (Que la fabrication du consentement soit susceptible de grands raffinements, personne, je crois, ne le nie. […] La création du consentement n’est pas un art nouveau. C’est un art très ancien, qu’on croyait disparu avec l’avènement de la démocratie. Mais il n’a pas disparu. Il s’est même énormément perfectionné dans sa technique ; notre traduction). consulter la source
Edward Bernays, Propaganda, Horace Liveright, 1928, chapitre I, « Organizing Chaos » : « The conscious and intelligent manipulation of the organized habits and opinions of the masses is an important element in democratic society. Those who manipulate this unseen mechanism of society constitute an invisible government which is the true ruling power of our country. » (La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme invisible de la société constituent un gouvernement invisible, qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays ; notre traduction). consulter la source
Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, 1988, chapitre 1, « A Propaganda Model » (extrait publié sur chomsky.info) : « The raw material of news must pass through successive filters, leaving only the cleansed residue fit to print. » ; « The elite domination of the media and marginalization of dissidents that results from the operation of these filters occurs so naturally that media news people, frequently operating with complete integrity and goodwill, are able to convince themselves that they choose and interpret the news “objectively” » (La matière première de l’information doit passer à travers des filtres successifs, qui ne laissent que le résidu nettoyé, bon à imprimer. […] La domination des élites sur les médias et la marginalisation des dissidents qui résultent de ces filtres se produisent si naturellement que les journalistes, qui travaillent souvent en toute intégrité et bonne foi, parviennent à se convaincre qu’ils choisissent et interprètent l’information « objectivement » ; notre traduction). consulter la source
Sénat, rapport n° 593 (2021-2022) de la commission d’enquête sur la concentration des médias en France, « À l’heure du numérique, la concentration des médias en question ? », 29 mars 2022, sommaire : « 6. Conséquences : un risque d’autocensure a) Éviter les thèmes qui fâchent pour continuer à travailler b) L’autocensure pour des raisons économiques ». consulter la source
Conseil d’État, 5e et 6e chambres réunies, 13 février 2024, association Reporters sans frontières, n° 463162, publié au recueil Lebon, point 9 : « une obligation pour les Etats parties à la convention de mettre en place un cadre juridique et administratif propre à garantir le pluralisme des médias, qui doit s’entendre tant du pluralisme externe entre les différents médias d’information que du pluralisme interne qui vise, au sein de chaque média d’information, à assurer une expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune. Tout média bénéficiant d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire est tenu de faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante. ». consulter la source
Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le pari de l’intelligence collective · La démocratie délibérative · La démocratie épistémique
La parade : Constitution, titre V, art. 6 : la fin des subventions à la presse et l’accès à la contradiction · Constitution, titre II, art. 7 : les Formulateurs : les Sept cent soixante-dix-sept · Constitution, titre V, art. 5 : le pluralisme opposable et de la contrainte dialectique
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : le diagnostic : la fabrique du consentement · L’Université populaire de l’intelligence collective · L’Observatoire de la pensée démocratique
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