Abécédaire · Le pari de l’intelligence collective

Le pari de l’intelligence collective Le mot « pari » n’est pas décoratif. Le #PIC ne prétend pas qu’il soit évident que le peuple décide mieux que les experts : il fait le pari, argumenté et assumé, que la sagesse est mieux répartie dans le peuple entier que concentrée dans une élite.

2 démonstrations l’étayent. Le théorème de Condorcet (1785) : si chacun a un peu plus d’une chance sur deux de voir juste, la probabilité que la majorité ait raison tend vers la certitude à mesure que le groupe grandit.

Le théorème de Hong et Page (2004) : un groupe divers de personnes ordinaires peut surpasser un groupe d’experts semblables, parce que la variété des angles couvre les angles morts. Ce résultat, tiré d’un modèle mathématique dont la portée est contestée (Abigail Thompson, 2014), n’est pas une preuve : c’est une raison de parier.

Mais rien n’est automatique : sans diversité, indépendance des jugements, décentralisation et bonne agrégation des avis (Surowiecki), la foule sage devient une foule moutonnière.

D’où l’édifice entier du #PIC : le tirage au sort produit la diversité, la délibération encadrée et la questiologie réunissent les conditions, le référendum confie la décision au grand nombre, le Conseil des Sept vaut mieux qu’un chef unique.

Parier, enfin, c’est accepter de devoir prouver par les résultats.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « L’intelligence collective, c’est une utopie de start-up », « J’attends de voir si ça marche avant de m’engager », « Vos militants récitent des slogans : ils n’y connaissent rien », « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer », « Les Français sont des veaux ».

Pour aller plus loin

Le mot a un parrain, et il est français. Dans le fragment des Pensées intitulé « Infini rien » (publication posthume, 1670), Pascal répond à l’interlocuteur qui voudrait s’abstenir, parce que « le juste est de ne point parier » : « Oui ; mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. »

La transposition politique est directe. Ne pas parier sur le peuple, ce n’est pas suspendre son jugement, c’est parier sur d’autres : sur un corps d’experts, sur un homme providentiel, sur une caste.

La seule question sérieuse n’est donc pas « faut-il faire confiance au grand nombre ? », mais « sur qui faut-il parier, et à quelles conditions ? ».

Condorcet, en 1785, a donné la réponse la plus rigoureuse, et on la cite toujours à moitié. Son Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix établit bien qu’en multipliant les votants on peut obtenir « une probabilité aussi grande qu’on voudra d’obtenir une décision vraie ».

Mais la phrase qui précède dit l’inverse : si la probabilité que chaque voix soit juste tombe « au-dessous des limites que nous avons assignées », celle de la décision « diminuera continuellement, & sa limite sera zéro ».

Le nombre amplifie ; il n’améliore pas. Un peuple bien informé devient infaillible à mesure qu’il grandit, un peuple trompé devient infailliblement trompé.

L’objection moderne la plus directe s’appelle l’épistocratie.

Le philosophe américain Jason Brennan, dans Against Democracy (2016), soutient que la démocratie doit être « jugée à ses résultats », qu’elle est « le règne des ignorants et des irrationnels », et que le gouvernement « de ceux qui savent » pourrait faire mieux (notre traduction).

L’argument mérite d’être pris au sérieux, parce qu’il adopte le même critère que le #PIC : les résultats. Il se heurte pourtant à une question qu’il ne résout pas, celle de la désignation. Qui choisit les savants, et selon quel examen ?

Toute procédure de sélection des compétents est elle-même une décision politique, confiée à quelqu’un.

Le théorème de Hong et Page, rappelé par l’entrée, donne un second argument : plus on sélectionne les meilleurs selon un même critère, plus ils se ressemblent, et plus leurs erreurs se superposent.

Hélène Landemore en a tiré, dans Democratic Reason (2012), la thèse que la démocratie vaut non seulement parce qu’elle est légitime et juste, mais aussi parce qu’elle est « intelligente » (notre traduction).

C’est une thèse, et elle se discute ; l’épistocratie, elle, n’a jamais été mise à l’épreuve autrement que dans les régimes censitaires, dont l’histoire n’est pas une recommandation.

La France a connu le cas où le parieur qui perd refuse de payer.

Le 29 mai 2005, le projet de loi autorisant la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe est rejeté par 15 449 508 voix contre 12 808 270, selon la proclamation du Conseil constitutionnel ; soit près de 55 % des suffrages exprimés.

En février 2008, le traité de Lisbonne, qui en reprend l’essentiel, est ratifié par la voie parlementaire après une révision constitutionnelle votée en Congrès. On peut défendre la légalité de la procédure ; on ne peut pas prétendre qu’elle honore le pari.

La Constitution d’urgence ferme cette porte : toute ratification d’un traité qui transfère une compétence est soumise d’office au peuple (Titre I, article 7), et une loi qu’il a adoptée ne peut être abrogée ni modifiée dans ses dispositions essentielles que par lui (Titre I, article 5).

À l’inverse, la Suisse le tient depuis plus d’un siècle, avec le référendum facultatif depuis 1874 et l’initiative populaire depuis 1891 : le pays n’y a gagné ni l’infaillibilité ni le chaos, mais l’habitude de voter souvent, de se tromper parfois et de corriger ensuite.

La limite de la notion est dans son nom. Le pari de Pascal ne pouvait pas être perdu en cette vie ; un pari politique doit pouvoir l’être, faute de quoi il devient une foi.

Le #PIC doit donc dire d’avance ce qui compterait comme un échec, et se garder d’une échappatoire commode : attribuer chaque mauvaise décision populaire à la manipulation. Si toute erreur du peuple est la faute des médias, la thèse n’est plus réfutable, et elle cesse d’être un pari.

Condorcet indique où chercher : l’indépendance et la qualité de l’information. Si ces conditions sont réunies et que le peuple décide mal, le pari est perdu, et il faut le reconnaître.

C’est pourquoi la Constitution d’urgence traite le pari comme une expérience qu’on répète plutôt que comme un dogme.

Le peuple se prononce « au moins quatre fois par an » (Titre II, article 9) : un pari répété fournit des résultats qu’on peut évaluer. Il dispose du droit au tâtonnement, celui de corriger ses institutions « à la lumière de l’expérience » (Titre XVIII, article 2).

Et les conditions posées par Condorcet ont chacune leur organe : la diversité par le tirage au sort, l’information par la note contradictoire des Formulateurs, tenue d’indiquer l’état du consensus établi, l’indépendance par la protection de l’intégrité psychique.

Face à l’expertocratie, le #PIC n’oppose pas une croyance inverse ; il oppose une procédure qui accepte d’être jugée. La démocratie épistémique en fournit les raisons ; le pari en fournit la mise.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Blaise Pascal, Pensées, 1670, fragment « Infini rien » (fragment 233 de l’édition Brunschvicg, Wikisource) : « Oui ; mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? ». consulter la source

Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Imprimerie royale, 1785, Discours préliminaire, p. xxviii (Internet Archive) : « Si la probabilité de chaque voix est au-dessous des limites que nous avons assignées, celle de la décision diminuera continuellement, & sa limite sera zéro. ». consulter la source

Hélène Landemore, Democratic Reason. Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many, Princeton University Press, 2012 ; présentation de l’éditeur : « Democracy as a form of government is therefore valuable not only because it is legitimate and just, but also because it is smart. » (La démocratie comme forme de gouvernement a donc de la valeur non seulement parce qu’elle est légitime et juste, mais aussi parce qu’elle est intelligente ; notre traduction). consulter la source

Jason Brennan, Against Democracy, Princeton University Press, 2016 ; présentation de l’éditeur : « Brennan argues that democracy should be judged by its results—and the results are not good enough » ; « democracy is the rule of the ignorant and the irrational » (Brennan soutient que la démocratie doit être jugée à ses résultats, et que ces résultats ne sont pas assez bons ; la démocratie est le règne des ignorants et des irrationnels ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2005-38 REF du 1er juin 2005, Proclamation des résultats du référendum du 29 mai 2005 : « Electeurs inscrits : 41 789 202 Votants : 28 988 300 Suffrages exprimés : 28 257 778 OUI : 12 808 270 NON : 15 449 508 ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 2 : « La présente Constitution n’est pas gravée dans un marbre immuable. Le peuple dispose du droit permanent de la corriger, de l’amender et de la perfectionner à la lumière de l’expérience. ». consulter la source

Version 2 — 25 septembre 2026 : le théorème de Hong et Page est présenté comme une raison de parier, non comme une preuve (critique d’Abigail Thompson, 2014). Voir les versions précédentes Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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