On vous dit :
« L’intelligence collective », c’est un mot de consultant et de start-up. Dans la vraie vie, les foules s’emballent, les réseaux sociaux lynchent, les groupes suivent le plus bruyant. Il n’y a pas d’intelligence des foules, il n’y a que la psychologie des foules. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Vous avez raison sur un point, et nous l’écrivons nous-mêmes : une foule qui s’imite devient une meute. Mais si le mot est à la mode, l’idée a 24 siècles. Aristote écrivait déjà que la multitude réunie peut valoir mieux que les meilleurs pris un à un. Condorcet l’a démontré en 1785 : si chacun a un peu plus d’une chance sur deux de voir juste, la majorité d’un grand groupe a presque sûrement raison.
En 1907, Galton publie dans Nature les estimations du poids d’un bœuf par près de 800 visiteurs d’une foire : leur médiane tombe à moins de 1 % du vrai poids.
L’intelligence collective ne se décrète pas ; elle s’organise : tirage au sort, délibération encadrée, information contradictoire, vote secret. C’est ce que fait chaque jour un jury d’assises.
Sources : Aristote · Francis Galton · « Wisdom of the crowd » · Nicolas de Condorcet — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
L’idée est bien plus ancienne que les start-up. Aristote l’expose au livre III de La Politique : la majorité, « dont chaque membre pris à part n’est pas un homme remarquable, est cependant au-dessus des hommes supérieurs, sinon individuellement, du moins en masse ».
En 1785, Condorcet en donne la version mathématique, le théorème du jury : si chaque votant a un peu plus d’une chance sur deux de juger juste, et que les jugements sont indépendants, la probabilité que la majorité ait raison tend vers la certitude à mesure que le groupe grandit.
En 1907, Francis Galton publie dans Nature une note intitulée « Vox Populi », qui commence ainsi : « En ces temps démocratiques, toute enquête sur la fiabilité et les particularités des jugements populaires présente de l’intérêt » (notre traduction).
Sur près de 800 estimations du poids d’un bœuf, la médiane, 1 207 livres, s’écarte de moins de 1 % du poids réel, 1 198 livres.
L’objection a pourtant sa part de vérité, et le #PIC l’intègre. L’Abécédaire le dit : le phénomène « a son revers : les bulles, les paniques, les emballements — la folie des foules. Ce qui sépare les deux, c’est l’indépendance des jugements. »
Condorcet suppose des votants indépendants ; les réseaux sociaux fabriquent l’inverse, l’imitation et la contagion.
C’est pourquoi le #PIC ne parie pas sur la foule en ligne, mais sur des conditions : la diversité par le tirage au sort, la délibération encadrée, une information contradictoire, le vote secret qui protège l’indépendance du jugement. Le modèle n’est pas Twitter, c’est le jury d’assises.
Il faut aussi être honnête sur l’état de la science.
Le théorème de Lu Hong et Scott Page (2004), selon lequel un groupe divers peut surpasser un groupe d’experts semblables, est souvent cité par les défenseurs de la démocratie, dont Hélène Landemore ; il a été vivement critiqué par la mathématicienne Abigail Thompson en 2014.
Le « facteur c » d’intelligence collective mesuré par Anita Woolley et ses collègues en 2010 a été contesté par Marcus Credé et Jamie Howardson en 2017. C’est pourquoi le #PIC parle de pari : « Parier, enfin, c’est accepter de devoir prouver par les résultats. »
Quant au vocabulaire de start-up, il n’est pas de notre côté. C’est un Président de la République qui déclarait, au salon VivaTech le 15 juin 2017 : « I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. »
Le #PIC propose l’inverse : une nation qui délibère comme un jury, et un exécutif collégial de sept, comme la Suisse, plutôt qu’un homme seul.
Même les esprits les plus brillants deviennent une foule quand la procédure les y pousse. En avril 1961, l’équipe de John Kennedy, peuplée d’universitaires et de stratèges, approuve le débarquement de la baie des Cochons : un fiasco en 3 jours.
Le psychologue Irving Janis en a fait le cas d’école de la « pensée de groupe » : illusion d’unanimité, autocensure, mépris de l’adversaire.
En octobre 1962, face aux missiles soviétiques à Cuba, les mêmes hommes changent de méthode, selon l’analyse de Janis : sous-groupes qui travaillent séparément, avocats du diable désignés, experts extérieurs, président absent de certaines séances pour que sa préférence ne pèse pas.
Mêmes cerveaux, procédures inverses, destin inverse : l’intelligence d’un groupe ne se recrute pas, elle se construit.
Les relances probables
« Les réseaux sociaux, c’est aussi de l’intelligence collective. »
Non : ils en violent les conditions. L’intelligence collective suppose des jugements indépendants ; les réseaux récompensent l’imitation et la contagion. Notre modèle, c’est le jury tiré au sort qui délibère, pas le fil d’actualité.
« Le Bon l’a montré : la foule est irrationnelle. »
Gustave Le Bon décrivait la foule gagnée par la contagion des émotions, où chacun perd son jugement propre. C’est précisément ce que nos règles empêchent : une note contradictoire, une délibération encadrée, un bulletin secret. Nous ne proposons pas de gouverner par la foule, mais par le peuple organisé.
« Condorcet a aussi découvert que les votes majoritaires pouvaient être incohérents. »
C’est exact : c’est le paradoxe de Condorcet, qui apparaît quand on choisit entre 3 options ou plus. C’est une raison de plus pour que des Formulateurs posent des questions claires, et que chaque décision oppose 2 termes. Le choix binaire est la règle ; quand il faut choisir entre plusieurs solutions, la Constitution d’urgence procède comme la Suisse depuis 1987 (initiative et contre-projet, puis question subsidiaire) ou la Nouvelle-Zélande en 1992-1993 (on classe d’abord les options, puis la meilleure affronte le droit existant par oui ou par non). Le dernier mot reste un duel, et le paradoxe de Condorcet n’a plus prise (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).
« Sept vice-présidents, c’est un comité, pas de l’intelligence collective. »
C’est une collégialité : une décision prise à plusieurs, qui ne dépend plus des humeurs, de la santé ou des faiblesses d’un seul. La Suisse gouverne ainsi depuis 1848.
« Asch l’a prouvé : face à un groupe, chacun finit par dire comme les autres. »
Relisez Asch jusqu’au bout. Sous une majorité unanime, ses sujets se sont rangés à l’erreur dans 36,8 % des réponses, et un quart d’entre eux n’a jamais cédé. Surtout, dès qu’un seul autre participant donnait la bonne réponse, les erreurs tombaient au quart. Une seule voix dissidente suffit à libérer les autres. D’où nos règles : protéger le contradicteur, exposer les arguments opposés avant chaque vote, voter à bulletin secret.
« Le théorème de Condorcet, ce sont des mathématiques de salon. »
Faites le calcul, il est à la portée d’un lycéen. Si chaque votant a 60 chances sur 100 de juger juste, un jury de 11 personnes a environ 3 chances sur 4 d’avoir raison à la majorité ; une assemblée de 101, près de 98 sur 100. Mais à une condition : que chacun juge par lui-même. La République l’a compris à sa manière en imposant l’enveloppe et l’isoloir, par la loi du 29 juillet 1913 : le secret du vote protège exactement l’hypothèse du théorème.
« Votre pari est infalsifiable : quand cela ratera, vous direz que les conditions n’étaient pas réunies. »
Voici notre critère, et il est public : si des citoyens tirés au sort, informés contradictoirement et votant en secret, prenaient durablement de plus mauvaises décisions qu’un pouvoir concentré, nous devrions réviser. Notre Abécédaire l’écrit : parier, « c’est accepter de devoir prouver par les résultats ». Et, hors le noyau intangible qui protège le droit de vote lui-même, chacune de nos règles se révise par le vote. Posez maintenant la même question à ceux qui défendent le système actuel : quel résultat les ferait changer d’avis ?
« Des gens qui se détestent ne produisent rien ensemble. »
Le programme du Conseil national de la Résistance, arrêté le 15 mars 1944 au nom de toutes les organisations membres, a réuni autour de la même table le Parti communiste et la Fédération républicaine, la droite conservatrice, les socialistes et les démocrates-chrétiens, la CGT et la CFTC. Ce qui a rendu l’accord possible, ce n’est pas l’amitié, c’est la méthode : des mois d’échange de projets amendés, un texte commun d’abord, la compétition ensuite.
« Vos jurys délibèrent, soit ; mais une délibération, ce n’est qu’un sondage en plus bavard. »
C’est l’inverse d’un sondage. Un sondage additionne des opinions telles qu’elles sont, souvent formées à la hâte. Une délibération les confronte à une information contradictoire, aux arguments de l’autre camp, à l’obligation de se justifier devant des inconnus. C’est le principe du sondage délibératif de James Fishkin : on tire au sort un échantillon, on l’informe de manière contradictoire, on le fait débattre, puis l’on mesure ce qu’il pense une fois éclairé. C’est pourquoi nos questions passent par des Formulateurs qui auditionnent des experts contradictoires avant que le peuple vote.
Les pièges à éviter
- Ne dites jamais que « la foule a toujours raison » : ni Condorcet ni le #PIC ne le prétendent.
- Ne citez pas le « facteur c » de Woolley ni le théorème de Hong et Page comme des vérités établies : ils sont discutés.
- Galton : parlez de la médiane (1 207 livres pour un poids réel de 1 198), pas de « la moyenne à une livre près », qui provient d’un calcul publié ensuite et que l’on vous contestera.
- Ne vous moquez pas du monde de l’entreprise : beaucoup de sympathisants y travaillent. Le point est que le vocabulaire « start-up » vient du pouvoir, pas du #PIC.
- Ne présentez pas la tulipomanie hollandaise de 1637 comme la preuve absolue de la folie des foules : l’historienne Anne Goldgar (Tulipmania, University of Chicago Press, 2007) a montré à partir des archives que le récit des ruines et des suicides a été largement enflé. Si l’adversaire la cite, rappelez que même les légendes sur les foules folles se propagent comme des foules folles.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- Le tirage au sort
- L’échevinage et le jury populaire
- La République
- Le programme du CNR
- L’intelligence collective
- Le pari de l’intelligence collective
- La démocratie délibérative
- La démocratie épistémique
Dans nos textes :
Dans l’Autodéfense :
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Aristote, La Politique, livre III (chap. XI de la numérotation moderne), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Ladrange, 1874 (Wikisource) : « On peut admettre en effet que la majorité, dont chaque membre pris à part n’est pas un homme remarquable, est cependant au-dessus des hommes supérieurs, sinon individuellement, du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont une personne seule fait la dépense. ». consulter la source
Francis Galton, « Vox Populi », Nature, vol. 75, 7 mars 1907, p. 450-451 : « In these democratic days, any investigation into the trustworthiness and peculiarities of popular judgments is of interest. » (notre traduction : « En ces temps démocratiques, toute enquête sur la fiabilité et les particularités des jugements populaires présente de l’intérêt. ») ». consulter la source
« Wisdom of the crowd », Wikipédia (en anglais), d’après Galton 1907 : « the median guess, 1207 pounds, was accurate within 1% of the true weight of 1198 pounds » (notre traduction : « l’estimation médiane, 1 207 livres, se situait à moins de 1 % du poids réel de 1 198 livres ») ». consulter la source
Nicolas de Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Paris, Imprimerie royale, 1785 (théorème du jury, présentation Wikipédia). consulter la source
Lu Hong et Scott E. Page, « Groups of diverse problem solvers can outperform groups of high-ability problem solvers », PNAS, vol. 101, 2004, p. 16385-16389, DOI 10.1073/pnas.0403723101. consulter la source
Abigail Thompson, « Does Diversity Trump Ability? », Notices of the American Mathematical Society, octobre 2014, DOI 10.1090/noti1163. consulter la source
Anita Williams Woolley, Christopher F. Chabris, Alex Pentland, Nada Hashmi, Thomas W. Malone, « Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups », Science, 29 octobre 2010, DOI 10.1126/science.1193147. consulter la source
Marcus Credé et Jamie Howardson, « The structure of group task performance—A second look at “collective intelligence”: Comment on Woolley et al. (2010) », Journal of Applied Psychology, 2017, DOI 10.1037/apl0000176. consulter la source
#PIC, Abécédaire, « L’intelligence collective » : « Mais il a son revers : les bulles, les paniques, les emballements — la folie des foules. Ce qui sépare les deux, c’est l’indépendance des jugements. […] D’où la conviction du #PIC : l’intelligence collective ne se décrète pas, elle s’organise. ». consulter la source
#PIC, Abécédaire, « Le pari de l’intelligence collective » : « Parier, enfin, c’est accepter de devoir prouver par les résultats. ». consulter la source
Emmanuel Macron, discours à VivaTech, 15 juin 2017, rapporté par Crowdfund Insider, 16 juin 2017 : « I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. » (notre traduction : « Je veux que la France soit une start-up nation. Une nation qui pense et qui avance comme une start-up. ») ». consulter la source
Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999, art. 139b (procédure applicable à l’initiative et au contre-projet : double oui et question subsidiaire, en vigueur depuis la votation de 1987). consulter la source
NZ History (ministère de la Culture et du Patrimoine de Nouvelle-Zélande), « Putting it to the vote » : référendum indicatif de 1992 sur le mode de scrutin, puis référendum décisif de 1993. consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 2° « De la forme du choix » : « La question appelle une réponse par oui ou par non. Il n’y est dérogé que dans deux cas. ». consulter la source
Solomon E. Asch, « Opinions and Social Pressure », Scientific American, vol. 193, n° 5, novembre 1955, p. 31-35 : « The presence of a supporting partner depleted the majority of much of its power. Its pressure on the dissenting individual was reduced to one fourth: that is, subjects answered incorrectly only one fourth as often as under the pressure of a unanimous majority. » (« La présence d’un partenaire qui le soutenait a privé la majorité d’une grande partie de sa force. Sa pression sur l’individu dissident a été réduite au quart : les sujets ont répondu faux quatre fois moins souvent que sous la pression d’une majorité unanime. », notre traduction).
Même article : sous majorité unanime, erreurs dans « 36.8 per cent of the selections » ; « about one quarter of the subjects were completely independent ». ». consulter la source
Loi du 29 juillet 1913 ayant pour objet d’assurer le secret et la liberté du vote ainsi que la sincérité des opérations électorales (Journal officiel) ; voir aussi Alain Garrigou, « Le secret de l’isoloir », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 71-72, 1988. consulter la source
Jon Elster, « Argumenter et négocier dans deux Assemblées constituantes », Revue française de science politique, 44 (2), 1994, p. 187-256 (comparaison de la Convention de Philadelphie, 1787, et de l’Assemblée constituante de Paris, 1789-1791 : comment le huis clos ou la publicité des débats pèse sur la part de l’argumentation et celle de la négociation). consulter la source
Irving L. Janis, Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes, Boston, Houghton Mifflin, 1972 (résumé de l’Université Stanford). consulter la source
Version 1.5 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.4 du 2 octobre 2026 — encadré « Entre nous », adressé au militant qui porte la réponse. Version 1.3 du 27 septembre 2026 — présentation des traductions harmonisée dans les références ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Version 1.2 du 25 septembre 2026, au soir — harmonisation avec la Constitution d’urgence et le Protocole amendés le même jour (référendum engagé dès l’entrée en fonctions, engagement notarié unique, Conseil de l’Année Zéro subordonné à l’adoption, citations et chiffres vérifiés). Version 1.1 du 25 septembre 2026 — ajout de relances, de références et de développements tirés des cailloux blancs et des directs, vérifiés. Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : La pensée captive · L’atomisation et l’individualisme · L’astroturfing
Le mot juste, dans l’Abécédaire : L’intelligence collective · Le tirage au sort · L’échevinage et le jury populaire
Pour agir : l’Université populaire de l’intelligence collective
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