L’atomisation et l’individualisme « Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général. »
Le 14 juin 1791, le député Isaac Le Chapelier fait voter la loi qui porte son nom : interdiction des corporations, des associations ouvrières, de la grève ; il n’est permis à personne, précise-t-il, d’inspirer aux citoyens « un intérêt intermédiaire ».
Entre l’État et l’individu, plus rien. Il faudra attendre 1864 pour que la coalition ouvrière cesse d’être un délit, 1884 pour les syndicats, 1901 pour les associations.
Tocqueville a vu le piège dès 1840 : l’individualisme démocratique, « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables », fait le lit d’un despotisme qui « voit dans l’isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre durée » et qui traite d’« esprits turbulents et inquiets » ceux qui prétendent unir leurs efforts.
En 1951, Hannah Arendt pousse le diagnostic à son terme : les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés (Les Origines du totalitarisme). Elle distingue la solitude, souffrance intime, de l’isolement, qui est politique : je suis isolé quand je ne peux pas agir, parce que personne n’agira avec moi.
Voilà le mot juste. Un peuple atomisé n’a pas besoin d’être opprimé, il est déjà désarmé : chacun peut juger la décision absurde, personne ne peut rien contre elle.
Robert Putnam a mesuré l’érosion aux États-Unis : entre 1980 et 1993, le nombre de joueurs de bowling augmente de 10 %, celui des joueurs inscrits en ligue baisse de 40 % ; on joue encore, mais seul (Bowling Alone, article en 1995, livre en 2000).
Réserve de méthode : Putnam a été contesté, ses critiques soutenant que l’engagement ne disparaît pas mais change de forme, et personne ne prétend qu’un gouvernement ait planifié le déclin des clubs de bowling.
L’hypothèse du #PIC est plus sobre et plus dure : le pouvoir n’a pas besoin d’organiser l’isolement, il lui suffit d’en vivre, en n’offrant aux isolés qu’un bulletin tous les 5 ans.
La réponse du #PIC prend le contre-pied exact de 1791 : sa Constitution « reconnaît, protège et encourage les corps intermédiaires — communautés professionnelles, corporations de métier, solidarités locales et associations — qui s’établissent entre le citoyen et l’État », et leur donne la personnalité juridique (titre XIV, article 1), puis les fait délibérer sur ce qui touche leurs activités et leurs territoires (article 2).
Le réflexe est à la portée de chacun : ne restez pas seul avec votre colère, un cercle de 10 citoyens qui délibèrent pèse plus lourd qu’un million d’indignations solitaires.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible », « Voter, c’est cautionner : le boycott des urnes délégitime le système », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Trente-cinq mille communes, c’est l’émiettement : il faut mutualiser », « Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir », « J’attends de voir si ça marche avant de m’engager », « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble », « Moi, citoyen ordinaire, je ne peux rien y changer ».
Pour aller plus loin
Le mot « individualisme » est jeune, et Tocqueville le savait.
En 1840, dans le second volume de De la démocratie en Amérique, Tocqueville le présente comme un néologisme : « L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme. »
L’égoïsme est un vice de toujours ; l’individualisme procède, dit-il, « d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé », une manière réfléchie de se retirer dans une petite société à son usage en abandonnant « la grande société à elle-même ».
16 ans plus tard, dans L’Ancien Régime et la Révolution, il en cherche la cause dans l’histoire administrative française : dès le XVIIIe siècle, le pouvoir central est « parvenu à détruire tous les pouvoirs intermédiaires », si bien « qu’entre lui et les particuliers il n’existe plus rien qu’un espace immense et vide ».
La loi Le Chapelier n’a donc pas inventé l’atomisation ; elle a consacré en droit une œuvre que la monarchie administrative avait commencée.
L’historien Pierre Rosanvallon soutenait en 2004, lors d’un débat tenu à Tokyo, que la notion même de corps intermédiaires n’apparaît qu’au milieu du XIXe siècle, avec les critiques saint-simonienne, proudhonienne, mutualiste ou corporatiste. On n’a nommé les corps qu’après les avoir perdus.
La meilleure objection vient du libéralisme, et elle est forte : l’individu arraché aux corps est aussi l’individu libéré d’eux.
Les corporations de l’Ancien Régime fermaient les métiers ; la famille, la paroisse et le village surveillaient autant qu’ils protégeaient ; et le mot « corporation » a déjà servi, en France, à l’État de Vichy, qui prétendait organiser les professions après avoir dissous les confédérations syndicales.
Qui réclame le retour des corps doit dire lesquels, et contre qui.
Benjamin Constant a pourtant tranché dès 1819, dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes : le danger moderne est que nous renoncions trop facilement à notre part du pouvoir politique, et « les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer ! ».
On ne choisit pas entre l’individu et le groupe ; on choisit entre des groupes qu’on subit et des groupes qu’on forme.
D’où la clause décisive de l’article premier du Titre XIV de la Constitution d’urgence du #PIC : « Nul ne peut être contraint d’y adhérer ; nul ne peut être empêché d’en constituer. »
Les chiffres français donnent la mesure du vide.
Selon l’étude annuelle de la Fondation de France présentée en janvier 2025, 12 % des personnes de plus de 15 ans se trouvent en situation d’isolement relationnel, c’est-à-dire qu’elles ont peu ou pas de contacts physiques avec d’autres personnes ; la proportion atteint 17 % chez les plus modestes, contre 7 % chez les plus aisés, et un Français sur 4 dit se sentir régulièrement seul.
L’isolement n’est pas réparti au hasard : il frappe d’abord ceux qui auraient le plus besoin de s’unir pour peser.
Au Royaume-Uni, le 17 janvier 2018, le gouvernement confie à une ministre la lutte contre la solitude et rappelle que « plus de neuf millions de personnes se sentent toujours ou souvent seules » (notre traduction).
Le geste traite en souffrance à soulager ce qu’Arendt tenait pour une condition politique : on console la solitude, on ne rend pas aux isolés le moyen d’agir ensemble.
La notion a ses limites. Elle idéalise volontiers le passé : les sociétés d’hier n’étaient pas des communautés chaleureuses, et la nostalgie des corps est souvent celle d’une hiérarchie.
L’engagement, surtout, change de forme plus qu’il ne disparaît : collectifs éphémères, réseaux, mobilisations sans lendemain. Mais un collectif qui ne dure pas ne négocie pas, ne contrôle pas, ne se souvient pas.
Une foule sur une place n’est pas un corps : elle se disperse le soir.
L’hypothèse du #PIC est de donner aux groupes une prise sur la décision.
Les corps intermédiaires « participent, dans les conditions fixées par la loi, à la délibération sur les affaires qui touchent à leur activité et à leur territoire », et « la structure fractale des cercles de la souveraineté peut s’appuyer sur eux » (Titre XIV, article 2) ; la subsidiarité ascendante veut que le pouvoir s’élève « de la base vers le sommet » (Titre VII, article premier) ; l’Agora citoyenne exerce le droit d’initiative « sans condition de seuil » (Titre II, article 8).
Reste le risque que Rousseau, en 1762, voyait dans les « sociétés partielles » : que les corps rétablis deviennent des coteries qui confisquent la parole des isolés au lieu de la porter.
La Constitution y répond par la liberté d’adhésion et par une Chambre des corps intermédiaires tenue de garantir « l’absence de captation par les seules organisations les mieux dotées » (Titre XX, article premier).
C’est un pari, non une certitude. Mais un peuple qui délibère par cercles n’attend plus qu’on lui rende la parole tous les 5 ans : il la prend à plusieurs.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé à l’Athénée royal de Paris, 1819 : « Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle d’obéir et de payer ! ». consulter la source
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840), deuxième partie, chapitre 2, « De l’individualisme dans les pays démocratiques » ; édition Pagnerre, 1848 : « L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme. » ; « L’égoïsme naît d’un instinct aveugle ; l’individualisme procède d’un jugement erroné plutôt que d’un sentiment dépravé. ». consulter la source
Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, 1856, livre II, chapitre 6, « Des mœurs administratives sous l’ancien régime » : « comme il est déjà parvenu à détruire tous les pouvoirs intermédiaires, et qu’entre lui et les particuliers il n’existe plus rien qu’un espace immense et vide, il apparaît déjà de loin à chacun d’eux comme le seul ressort de la machine sociale, l’agent unique et nécessaire de la vie publique. ». consulter la source
Bernard Thomann, « Corps intermédiaires : facteurs de liberté ou de contrôle social ? », compte rendu du débat entre Pierre Rosanvallon et Higuchi Yôichi (Maison franco-japonaise, 18-19 mai 2004), Ebisu, n° 32, 2004, p. 221-226 : « Selon Pierre Rosanvallon, la notion de corps intermédiaires n’est apparue qu’au milieu du xixe siècle en même temps que la critique de la notion d’État providence par le saint-simonisme, le proudhonisme, les ingénieurs sociaux du xixe siècle ou bien encore les mouvements mutualiste et corporatiste. ». consulter la source
Gouvernement du Royaume-Uni, Prime Minister’s Office, « PM commits to government-wide drive to tackle loneliness », 17 janvier 2018 : « more than 9 million people always or often feel lonely » (plus de neuf millions de personnes se sentent toujours ou souvent seules ; notre traduction). consulter la source
Fondation de France, « Étude Solitudes 2024 : l’isolement à l’épreuve du temps », 27 janvier 2025 (étude réalisée avec le Cerlis, Audencia et le Crédoc) : « En 2025, 12 % des personnes de plus de 15 ans se trouvent en situation d’isolement relationnel, ce qui signifie qu’elles ont peu ou pas de contacts physiques avec d’autres personnes. » ; « L’isolement relationnel touche particulièrement les personnes aux revenus les plus bas : 17 % sont isolées, contre seulement 7 % des individus disposant de hauts revenus. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre XIV, article 2 : « Les corps intermédiaires concourent, à l’échelon local, à l’exercice de la démocratie directe. Ils participent, dans les conditions fixées par la loi, à la délibération sur les affaires qui touchent à leur activité et à leur territoire. La structure fractale des cercles de la souveraineté peut s’appuyer sur eux pour l’organisation de la vie délibérative locale. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
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La parade : Constitution, titre XIV, art. 1 : le rétablissement des corps intermédiaires · Constitution, titre XIV, art. 2 : la démocratie directe locale par les corps · Constitution, titre XVI, art. 1 : la liberté d’association et de sa garantie
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