Lexique du Pouvoir · L’astroturfing

L’astroturfing AstroTurf est une marque américaine de gazon synthétique ; grassroots, « les racines de l’herbe », désigne en anglais la mobilisation qui monte de la base.

En 1985, le sénateur texan Lloyd Bentsen, submergé de cartes et de lettres en série sur un dossier d’assurance, trouve le mot juste : un Texan sait faire la différence entre l’herbe et l’AstroTurf.

L’astroturfing, c’est la foule en plastique : une mobilisation qui a l’apparence de la spontanéité et la réalité d’un commanditaire caché. Les cas établis ne manquent pas.

En 1993, le cigarettier Philip Morris finance, par l’intermédiaire de l’agence Burson-Marsteller, une « Alliance nationale des fumeurs » censée défendre les libertés des fumeurs : les archives internes de l’industrie, rendues publiques par les procès du tabac, l’ont établi.

En février 2018, la justice américaine inculpe l’Internet Research Agency de Saint-Pétersbourg pour avoir simulé, sur les réseaux, des militants américains qui n’existaient pas.

En juin 2023, Viginum, le service de vigilance de l’État français contre les ingérences numériques, documente la campagne « RRN » : 355 noms de domaine frauduleux, dont des sosies du Monde, du Figaro, du Parisien et de 20 Minutes.

Le poison ne tient pas seulement au mensonge : à force de fausses foules, on soupçonne toutes les vraies, et c’est peut-être le but.

Le #PIC répond par la traçabilité : sa Constitution interdit tout financement occulte d’une entreprise d’influence et punit la dissimulation de son origine. Une foule qui cache ses racines doit pouvoir être déterrée.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Islande, Porto Alegre, Convention climat : tout a échoué », « La Convention climat l’a prouvé : les assemblées tirées au sort sont manipulées », « Qui vous finance ? », « Le RIC servira aux lobbys et aux riches ».

Pour aller plus loin

Le mot est récent : le dictionnaire Merriam-Webster date de 1993 le premier emploi attesté d’« astroturfing ». La chose a plus d’un demi-siècle de plus, et elle a eu son théoricien avant d’avoir son nom.

En 1928, dans Propaganda, Edward Bernays reproduit avec une fierté d’artisan une dépêche du Journal of Commerce : pour démentir la rumeur de vente d’une entreprise de conserves, une fête est organisée dans la vallée de la Mohawk, et la dépêche assure que « toute la vallée de la Mohawk décida spontanément qu’un tel esprit méritait une reconnaissance publique » (notre traduction).

Bernays commente sobrement : « un démenti n’aurait pas emporté autant de conviction » (notre traduction).

Tout est dans l’adverbe. Sa doctrine le disait d’ailleurs en clair : on ne persuade pas les masses une à une, on agit sur les chefs de groupe qu’elles suivent.

L’astroturfing n’est que l’industrialisation de cette leçon : quand un message est suspect à cause de celui qui l’émet, on change d’émetteur.

La définition savante la plus utile est venue en 2018 de 4 chercheurs zurichois, Marko Kovic, Adrian Rauchfleisch, Marc Sele et Christian Caspar : une activité « fabriquée, trompeuse et stratégique », conduite du haut vers le bas, qui « imite l’activité ascendante d’individus autonomes » (notre traduction).

La meilleure objection se formule aisément. Toute mobilisation est organisée : le syndicat imprime le tract, l’association rédige la lettre type que ses adhérents envoient au député, le parti affrète les cars. Où passe la frontière ?

Et l’accusation elle-même est une arme : déclarer téléguidée une colère réelle dispense de l’entendre. L’objection a raison sur un point, et tort sur l’essentiel. Le critère n’est ni l’organisation ni l’argent, c’est la dissimulation.

Le syndicat qui signe son tract ne ment pas sur celui qui parle ; la lettre type signée par un citoyen qui l’approuve est une pétition ; la lettre signée d’un nom emprunté à son insu est un faux.

Quant au soupçon, il obéit à la même règle que l’accusation : il se prouve, il ne s’affirme pas.

Les cas prouvés montrent jusqu’où va l’industrie. Le 6 mai 2021, la procureure générale de l’État de New York publie son enquête sur la consultation ouverte en 2017 par le régulateur fédéral des télécommunications pour abroger la neutralité du Net : près de 18 millions des plus de 22 millions de commentaires reçus étaient faux.

Les grands fournisseurs d’accès avaient financé en secret une campagne dont les prestataires, au lieu de recruter des signataires, avaient fabriqué plus de 8 millions et demi de commentaires au nom de personnes réelles.

L’ironie est complète : de l’autre bord, plus de 9 millions de commentaires favorables à la neutralité portaient des identités fictives, pour l’essentiel l’œuvre d’un seul étudiant de 19 ans armé d’un logiciel.

En France, Viginum a documenté après l’affaire RRN le réseau « Portal Kombat » (12 février 2024), au moins 193 sites qui ne produisent aucun contenu original et relaient massivement, puis le mode opératoire « Storm-1516 » (6 mai 2025), 77 opérations recensées, dont les récits sont « parfois repris, de manière inconsciente ou opportuniste, par des personnalités et des représentants politiques de premier plan ».

Voilà l’aboutissement du procédé : que des voix véritables finissent par porter la fausse foule.

La notion a ses limites, et le même rapport les avoue : l’impact réel de ces opérations « demeure difficile à estimer ». L’astroturfing désigne un procédé, non un résultat ; une fausse foule détectée n’a pas nécessairement convaincu qui que ce soit.

La notion souffre aussi d’un biais d’éclairage : les campagnes étrangères, que l’État a intérêt à dévoiler, sont mieux documentées que les campagnes intérieures, qu’elles soient commerciales ou publiques.

Surtout, chaque dévoilement a un effet pervers que les juristes Robert Chesney et Danielle Citron ont nommé en 2019 le « dividende du menteur » : plus le public sait que les faux abondent, plus il devient facile de récuser un vrai.

C’est pourquoi le soupçon généralisé n’est pas une défense ; il est la victoire posthume de l’astroturfeur.

Le #PIC en tire 2 conséquences, dont l’une reste une hypothèse.

La première est juridique : sa Constitution frappe le financement occulte de l’influence, non l’influence elle-même, et le critère retenu est exactement celui qu’on vient de trancher, la dissimulation de l’origine (voir le lobbying).

Contre l’astroturfing d’État, le texte va plus loin : aucune autorité publique ne peut recourir à des « comptes, personnages et foules fictifs destinés à simuler une adhésion, une opposition ou un témoignage » (Titre XII, article 3).

Pour les acteurs privés, la ferme de faux comptes coûte peu, et l’article sur les financements atteint le financeur, non le logiciel.

La seconde est institutionnelle : une assemblée tirée au sort ne se truque pas comme une consultation en ligne, parce qu’on n’y entre pas en s’inscrivant.

Les 7 777 membres de l’Agora citoyenne sont désignés par le tirage au sort : la foule est tirée, non recrutée. Reste qu’un panel connu peut ensuite être ciblé ; l’Autodéfense discute l’objection sans la tenir pour close.

Et le référendum compte des bulletins de citoyens identifiés, non des clics : c’est la plus vieille parade contre la foule en plastique, et la plus sûre.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Edward Bernays, Propaganda, Horace Liveright, 1928, chapitre V, « Business and the Public » (dépêche du Journal of Commerce reproduite par l’auteur) : « And the whole Mohawk Valley spontaneously decided that such spirit deserved public recognition. » ; « A denial would not have carried as much conviction. » (Et toute la vallée de la Mohawk décida spontanément qu’un tel esprit méritait une reconnaissance publique. […] Un démenti n’aurait pas emporté autant de conviction ; notre traduction). consulter la source

Marko Kovic, Adrian Rauchfleisch, Marc Sele et Christian Caspar, « Digital astroturfing in politics: Definition, typology, and countermeasures », Studies in Communication Sciences, vol. 18, n° 1, 2018 : « we define it as a form of manufactured, deceptive and strategic top-down activity on the Internet initiated by political actors that mimics bottom-up activity by autonomous individuals » (nous le définissons comme une forme d’activité fabriquée, trompeuse et stratégique, conduite du haut vers le bas sur Internet à l’initiative d’acteurs politiques, qui imite l’activité ascendante d’individus autonomes ; notre traduction). consulter la source

Robert Chesney et Danielle K. Citron, « Deep Fakes: A Looming Challenge for Privacy, Democracy, and National Security », California Law Review, vol. 107, décembre 2019, p. 1753 (résumé) : « And, in what we call the “liar’s dividend,” deep fakes make it easier for liars to avoid accountability for things that are in fact true. » (Et, par ce que nous appelons le « dividende du menteur », les hypertrucages permettent plus facilement aux menteurs d’échapper à leurs responsabilités pour des faits pourtant avérés ; notre traduction). consulter la source

Procureure générale de l’État de New York, communiqué du 6 mai 2021 sur le rapport relatif aux faux commentaires de la consultation de 2017 sur la neutralité du Net : « This practice — disguising an orchestrated, paid campaign as a grassroots effort, to create a false appearance of genuine, unpaid public support — is often referred to as astroturfing. » ; « nearly 18 million of the more than 22 million comments the FCC received in its 2017 proceeding to repeal net neutrality rules were fake » (Cette pratique, qui consiste à déguiser une campagne orchestrée et rémunérée en mobilisation de la base pour créer la fausse apparence d’un soutien public authentique et bénévole, est souvent appelée astroturfing. […] près de 18 millions des plus de 22 millions de commentaires reçus par la FCC lors de sa procédure de 2017 visant à abroger les règles de neutralité du Net étaient faux ; notre traduction). consulter la source

Viginum (SGDSN), « RRN : une campagne numérique de manipulation de l’information complexe et persistante », synthèse, 13 juin 2023 : « Alors que 355 noms de domaine usurpant l’identité de médias ont été détectés par VIGINUM, quatre ciblent plus spécifiquement le public francophone ». consulter la source

Viginum (SGDSN), « Portal Kombat : un réseau structuré et coordonné de propagande prorusse », 12 février 2024 : « Les sites de ce réseau ne produisent aucun contenu original mais relaient massivement des publications issues en majorité de trois types de sources ». consulter la source

Viginum (SGDSN), « Analyse du mode opératoire informationnel russe Storm-1516 », rapport, 6 mai 2025 : « Si l’impact réel sur le débat public numérique demeure difficile à estimer, VIGINUM observe que de nombreux narratifs propagés via ce MOI ont atteint une visibilité très importante en ligne, et qu’ils sont parfois repris, de manière inconsciente ou opportuniste, par des personnalités et des représentants politiques de premier plan. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVI, article 2 : « Nul financement occulte, national ou étranger, ne peut soutenir une entreprise d’influence sur le débat public ou sur la décision publique. La dissimulation de l’origine d’un tel financement est prohibée et sanctionnée par la loi. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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