Lexique du Pouvoir · L’expertocratie

L’expertocratie Le 5 novembre 2008, à la London School of Economics, Élisabeth II demande aux économistes : Why did nobody notice it? (pourquoi personne ne l’a-t-il vue venir ?).

8 mois plus tard, une lettre de la British Academy avoue a failure of the collective imagination of many bright people (un échec de l’imagination collective de beaucoup de gens brillants).

L’expertocratie n’est pas le recours au savoir, nécessaire ; c’est le pouvoir d’une parole savante qui ne rend jamais de comptes.

Philip Tetlock l’a mise à l’épreuve : de 1984 à 2003, 284 spécialistes ont livré des dizaines de milliers de prévisions, confrontées ensuite au réel.

Verdict publié en 2005 : à peine mieux que le hasard ou qu’une règle naïve. Les pires : les « hérissons », hommes d’une seule idée ; les moins mauvais : les « renards », qui doutent et corrigent.

Les plus médiatisés figuraient parmi les moins fiables. L’antenne achète l’aplomb, qui se constate en direct, non l’exactitude, qui se vérifie des années après, quand personne ne regarde.

Et nous achetons aussi : Daniel Kahneman a nommé illusion de validité cette confiance qui mesure la cohérence d’une histoire, non le poids des preuves.

Contre-épreuve : de 2011 à 2015, le renseignement américain organise un tournoi de prévision ; l’équipe de Tetlock l’emporte, et ses meilleurs amateurs font, selon le Washington Post, environ 30 % mieux que des analystes nourris d’informations classifiées.

La ligne de partage ne passe pas entre experts et profanes, mais entre ceux qui acceptent d’être notés et les autres.

D’où le pari de la démocratie épistémique, et pourquoi, dans la Constitution du #PIC, l’expert éclaire les Formulateurs sans jamais trancher à la place du peuple. Un citoyen qui tient le registre des prophètes cesse d’être gouverné par des oracles.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas ».

Pour aller plus loin

Le rêve est vieux comme la philosophie politique. Au livre V de la République, Platon fait dire à Socrate qu’« à moins que les philosophes ne deviennent rois dans les États », ou que les rois ne deviennent philosophes, « il n’y aura pas […] de relâche aux maux qui désolent les États ».

Le XIXe siècle en fait un programme : Saint-Simon imagine une société conduite par les savants et les industriels, et Engels résumera l’utopie par la substitution de l’administration des choses au gouvernement des hommes.

Au XXe siècle, le savoir change de visage, il devient statistique, économique, gestionnaire, mais la promesse reste la même : soustraire les décisions à la passion du nombre.

En 1968, Jürgen Habermas en décrit l’aboutissement sous le nom de modèle technocratique : l’homme politique n’y est plus que l’exécutant de ce que la science déclare nécessaire, et la décision se déguise en constat.

La réplique la plus juste avait été formulée 40 ans plus tôt, contre Walter Lippmann qui voulait confier l’opinion à des bureaux d’experts.

Dans The Public and Its Problems (1927), John Dewey écrit que « l’homme qui porte la chaussure sait mieux que personne qu’elle le blesse et à quel endroit, même si le cordonnier expert est le meilleur juge de la manière d’y remédier » (notre traduction).

Et il ajoute l’avertissement que toute expertocratie devrait graver au fronton de ses agences : une classe d’experts finit si éloignée de l’intérêt commun qu’elle devient une classe aux intérêts privés, dont le savoir, en matière sociale, « n’est plus un savoir du tout » (notre traduction).

La meilleure objection, pourtant, mérite d’être entendue en entier : la science ne se vote pas. La température d’ébullition de l’eau, l’efficacité d’un traitement, la solidité d’un pont ne relèvent d’aucune majorité, et le mépris de la compétence a ses victimes.

L’objection est imparable, sur son terrain. Mais ce terrain est étroit. Ce qui se dispute rarement, ce sont les faits ; ce qui se dispute toujours, ce sont les choix qu’on en tire, les risques qu’on accepte, les coûts qu’on répartit et sur qui.

L’expertocratie commence au moment où un choix de valeurs se présente comme un fait, et où celui qui l’énonce ne sera jamais noté.

Philip Tetlock l’a montré : ce ne sont pas les qualités du bon prévisionniste que les médias récompensent, mais l’aplomb du combattant idéologique.

Les exemples ne sont pas rares. En France, la commission d’enquête du Sénat sur les cabinets de conseil établit dans son rapport du 16 mars 2022 que les dépenses de conseil des ministères, au sens large, atteignent 893,9 millions d’euros en 2021, et qu’elles ont plus que doublé depuis 2018 : une expertise achetée, rédigée hors de tout contrôle public, et dont les auteurs ne répondent de rien devant les citoyens qui la paient (voir les cabinets de conseil).

En Italie, le 16 novembre 2011, au plus fort de la crise des dettes de la zone euro, prête serment un gouvernement formé de personnalités choisies hors de la politique active, conduit par un économiste nommé sénateur à vie quelques jours plus tôt.

L’urgence est réelle, la compétence aussi ; le peuple, lui, n’a été consulté ni sur les hommes ni sur la politique.

La notion a ses limites, et elles sont sérieuses. Un expert qui se trompe ne prouve pas que l’ignorant a raison ; la critique de l’expertocratie glisse aisément vers l’idée que toutes les opinions se valent, ce qui est le contraire exact de la démocratie épistémique.

Elle court aussi le risque de viser la science quand elle devrait viser le pouvoir qu’on exerce en son nom. Et l’exigence de redevabilité vaut pour tous : le citoyen qui vote n’est pas davantage noté que l’éditorialiste.

La différence est qu’il supporte les conséquences de son vote, ce que les Anglo-Saxons appellent avoir la peau dans le jeu ; l’expert qui conseille, rarement.

La Constitution d’urgence traduit Dewey en procédure.

Aux Formulateurs, qui préparent chaque référendum, le Titre II, article 7, impose que les experts soient désignés « de manière pluraliste, contradictoire et publique » : chaque camp dépose sa liste, un nombre égal de noms est tiré au sort sur chacune, d’autres experts sont tirés d’un registre public, et nul n’est entendu sans avoir déclaré ses intérêts et ses liens financiers ; les auditions sont publiques et enregistrées.

Le cordonnier est entendu ; celui qui porte la chaussure décide. L’Autodéfense répond à ceux qui y voient du mépris pour la science, et à ceux qui jugent les sujets trop complexes. Le texte va plus loin.

L’égalité du nombre d’experts entendus « ne préjuge pas de l’état des connaissances » : la note citoyenne indique le consensus établi par les institutions publiques de recherche et les sociétés savantes, et distingue l’établi du controversé, pour que la parité ne fabrique pas une fausse symétrie.

Il organise enfin la mémoire des erreurs : les avis et prévisions des experts « sont conservés et publiés sous leur nom, afin d’être confrontés à l’événement ».

Le même esprit gouverne l’expertise achetée : une autorité publique ne recourt à un cabinet de conseil « qu’à titre exceptionnel », en publie les livrables et « demeure seule auteur de ses choix » (Titre XV, article 4).

Que la mémoire rende prudent reste une hypothèse ; l’usage la tranchera.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Platon, La République, livre V (473 c-e), traduction d’Émile Chambry, Les Belles Lettres, 1932 : « À moins, repris-je, que les philosophes ne deviennent rois dans les États, ou que ceux qu’on appelle à présent rois et souverains ne deviennent de vrais et sérieux philosophes, et qu’on ne voie réunis dans le même sujet la puissance politique et la philosophie, […] il n’y aura pas, mon cher Glaucon, de relâche aux maux qui désolent les États ». consulter la source

John Dewey, The Public and Its Problems, Henry Holt, 1927, chapitre VI ; réédition Alan Swallow numérisée par Internet Archive : « The man who wears the shoe knows best that it pinches and where it pinches, even if the expert shoemaker is the best judge of how the trouble is to be remedied. » ; « A class of experts is inevitably so removed from common interests as to become a class with private interests and private knowledge, which in social matters is not knowledge at all. » (L’homme qui porte la chaussure sait mieux que personne qu’elle le blesse et à quel endroit, même si le cordonnier expert est le meilleur juge de la manière d’y remédier. […] Une classe d’experts est inévitablement si éloignée des intérêts communs qu’elle devient une classe aux intérêts privés et au savoir privé, lequel, en matière sociale, n’est pas un savoir du tout ; notre traduction). consulter la source

Philip E. Tetlock, Expert Political Judgment: How Good Is It? How Can We Know?, Princeton University Press, 2005 (présentation de l’éditeur) : « He notes a perversely inverse relationship between the best scientific indicators of good judgement and the qualities that the media most prizes in pundits—the single-minded determination required to prevail in ideological combat. » (Il relève une relation perversement inverse entre les meilleurs indicateurs scientifiques du bon jugement et les qualités que les médias prisent le plus chez les commentateurs : la détermination obstinée qu’exige la victoire dans le combat idéologique ; notre traduction). consulter la source

British Academy, lettre à la Reine du 22 juillet 2009, « The Global Financial Crisis – Why Didn’t Anybody Notice? », British Academy Review, n° 14, novembre 2009 : « the failure to foresee the timing, extent and severity of the crisis and to head it off, while it had many causes, was principally a failure of the collective imagination of many bright people, both in this country and internationally, to understand the risks to the system as a whole » (l’incapacité à prévoir le moment, l’ampleur et la gravité de la crise, et à l’empêcher, si elle a eu bien des causes, a été principalement un échec de l’imagination collective de beaucoup de gens brillants, dans ce pays comme à l’étranger, à comprendre les risques pesant sur le système dans son ensemble ; notre traduction). consulter la source

Sénat, rapport n° 578 (2021-2022) de la commission d’enquête sur l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques, « Un phénomène tentaculaire », 16 mars 2022, sommaire : « Les dépenses de conseil de l’État ont plus que doublé depuis 2018 » ; « En 2021, les dépenses de conseil, au sens large, des ministères atteignent 893,9 millions d’euros ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 3° « Des experts » : « Les experts entendus par les Formulateurs sont désignés de manière pluraliste, contradictoire et publique. […] Les avis et les prévisions que les experts formulent devant les Formulateurs sont conservés et publiés sous leur nom, afin d’être confrontés à l’événement. ». consulter la source

Version 2 — 25 septembre 2026 : le nombre de prévisions de Tetlock, qui varie selon les sources, est remplacé par « des dizaines de milliers ». Voir les versions précédentes Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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