Lexique du Pouvoir · La société de cour

La société de cour Louis XIV l’a écrit dans ses Mémoires, pour l’instruction de son fils, et il savait de quoi il parlait : enfant, il avait vu la Fronde. « Ceux-là s’abusent lourdement qui s’imaginent que ce ne sont là que des affaires de cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pénétrer le fond des choses, règlent d’ordinaire leurs jugements sur ce qu’ils voient au-dehors, et c’est le plus souvent sur les préséances et les rangs qu’ils mesurent leur respect et leur obéissance. »

Le sociologue Norbert Elias a fait de cette page l’une des clefs de La Société de cour. L’étiquette, écrit-il, est pour le roi « un instrument de domination ».

Une noblesse de guerriers, dont une partie avait encore pris les armes contre le pouvoir royal pendant la Fronde, achève sous Louis XIV de devenir une noblesse de cour, qui se dispute l’honneur d’assister au lever du roi. C’est le terme d’un processus très lent, qu’Elias appelle la curialisation des guerriers.

Le roi n’a plus eu besoin de combattre ses grands : il les a logés. Leur rang dépendait de la faveur, la faveur de la présence, la présence de la dépense. Elias parle de « consommation de prestige » : il fallait tenir son rang, dût-on s’y ruiner.

La Bruyère, qui observait cette cour de près, en a tiré la morale dans Les Caractères : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ». Et cette autre, plus cruelle : « La cour ne rend pas content, elle empêche qu’on ne le soit ailleurs. »

Les rois sont partis ; la cour est restée. C’est l’hypothèse du #PIC, et elle ne vise personne en particulier, ce qui fait précisément sa force : une cour n’a pas besoin de courtisans méchants, il lui suffit de places à table.

La nôtre n’a pas de Versailles. Elle a des plateaux, des dîners en ville, des colloques, des conférences en vue, des prix et des commissions. Pour un intellectuel, un expert, un journaliste, être invité est la condition de l’existence publique ; l’exil, c’est de ne plus l’être.

Le procédé fonctionne sans ordre et sans censure.

Le rang d’abord : l’ordre de passage, le temps de parole, la place dans le sommaire.

La dépense ensuite : le temps passé à être vu, la prudence qui évite de froisser l’hôte de demain, les amitiés qu’on ménage.

La sanction enfin, qui n’est jamais prononcée : on cesse d’être invité.

Ce que perd celui qui entre dans ce jeu n’est pas sa liberté de parole. C’est l’envie d’en user contre ceux qui l’invitent. Le #PIC nomme « clergé médiatique », par hypothèse polémique, le petit nombre de positions qui fixent les bornes du présentable ; la société de cour en est la vie quotidienne.

L’hypothèse a sa pente, et elle flatte qui l’énonce : elle permet à tout penseur qu’on n’invite pas de se croire banni. Il y a aussi des idées faibles, et des absences méritées. Mais une cour se reconnaît à un signe : on y juge les gens à leur place autour de la table plutôt qu’à ce qu’ils y disent.

La Constitution d’urgence ne ferme pas les salons ; elle leur retire le pouvoir de décider qui parle. Les experts entendus avant chaque référendum sont désignés « de manière pluraliste, contradictoire et publique », et tirés au sort à nombre égal sur les listes des deux camps.

Tout média qui bénéficie d’un avantage public doit faire place à la contradiction « à parité de visibilité », et ce sont des citoyens tirés au sort, non des personnalités nommées, qui l’arbitrent. Quant aux membres de l’Agora et aux Formulateurs, nul ne peut les « solliciter, rémunérer ou menacer » pour influencer leur vote (Titre II, article 8).

Le réflexe est à la portée de chacun. Quand une idée n’est jamais discutée, ne demandez pas seulement si elle est fausse ; demandez si elle a été invitée.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La guerre de position ».

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas ».

Pour aller plus loin

Norbert Elias a écrit La Société de cour au début des années 1930, comme thèse d’habilitation à Francfort ; l’arrivée des nazis au pouvoir et l’exil interrompirent la procédure, et le livre ne parut qu’en 1969, en allemand, puis en 1974 en français. Son originalité est de refuser la morale. Là où La Bruyère voyait de la fausseté, Elias voit une « rationalité de cour » : une manière de calculer les chances de rang et de faveur aussi rigoureuse que le calcul du marchand, mais tournée vers le prestige plutôt que vers le profit. Le courtisan n’est pas un hypocrite par nature ; c’est un homme qui a compris où se trouve son intérêt dans une configuration qu’il n’a pas choisie.

D’où la « consommation de prestige », qu’Elias oppose à l’éthos bourgeois de l’épargne. Dans une société où le rang se montre, ne pas dépenser, c’est déchoir. Des grands se ruinent en hôtels, en équipages et en fêtes, et la ruine les attache un peu plus au roi, dispensateur des charges et des pensions. La cour n’enferme personne ; elle rend l’ailleurs impraticable. C’est le sens exact du mot de La Bruyère : elle empêche qu’on soit content ailleurs.

Elias ajoute un trait qu’on oublie : le roi lui-même est pris dans le mécanisme. L’étiquette qui tient les grands le tient aussi, et il ne pourrait s’en affranchir sans dévaluer les faveurs qu’il distribue. Une cour n’a pas de maître tout à fait libre ; c’est ce qui la rend si durable, et si semblable aux nôtres.

La transposition à notre temps est une hypothèse, et il faut dire ce qu’elle emprunte et ce qu’elle laisse. Elle laisse le roi : nos cours n’ont pas de centre unique, et ceux qui y distribuent les places sont eux-mêmes les courtisans d’autres cours. Elle emprunte le mécanisme : une existence publique qui dépend d’invitations, des invitations qui récompensent la conformité, une conformité que personne n’exige. L’Abécédaire en décrit la ligne de front à l’entrée « La guerre de position » ; le Lexique en décrit la propriété sous le nom de médiacratie, et la soumission des esprits sous celui de pensée captive.

Les professions concernées connaissent le risque, et l’ont écrit. La charte d’éthique professionnelle des journalistes du Syndicat national des journalistes, dans sa version de 2011, demande au journaliste de ne pas toucher d’argent là où « sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées », et de refuser « toute confusion entre journalisme et communication ». Une règle de déontologie est une carte des tentations ; celle-ci, que la profession s’est donnée elle-même, dit où se trouvent les antichambres.

La meilleure objection est double. D’abord, toute société a des lieux où ceux qui pensent se rencontrent, et la conversation entre esprits qui se contredisent est le contraire d’un mal. Ensuite, le monopole des grandes antennes a pris fin : le Conseil constitutionnel lui-même relevait en 2016 qu’il existe « d’autres modes de diffusion » de l’information. La cour aurait perdu son roi et ses portes.

La première objection est juste et ne nous atteint pas : ce n’est pas la rencontre que nous mettons en cause, c’est la dépendance. La seconde déplace la cour plus qu’elle ne l’abolit. Les réseaux ont leurs préséances, que fixent des algorithmes ; leur étiquette s’appelle l’engagement, et l’on y voit des esprits libres s’épuiser, eux aussi, à tenir leur rang dans l’économie de l’attention.

La notion a ses pièges. Elle peut servir la rancune : l’auteur qu’on n’invite pas y trouve une explication commode. Elle peut tourner au mépris des métiers de l’information, qui comptent leurs propres esprits indociles. Et elle s’applique à nous. Un mouvement a ses cours, autour de ses fondateurs, de ses porte-parole, de ses tribunes ; les procès faits au #PIC d’annexer les penseurs ou de transformer son université populaire en catéchisme touchent cette inquiétude-là, et l’Autodéfense y répond.

Pour le #PIC, la conséquence tient dans un choix de procédure. On ne combat pas une cour en fondant une contre-cour, qui aurait ses invités et ses disgraciés. On la combat en retirant au carnet d’invitations le pouvoir de choisir qui décide : le sort désigne les membres de l’Agora citoyenne et les Formulateurs, le sort départage les experts, la contradiction devient un droit opposable et non une faveur. Il restera des salons ; ils ne seront plus des antichambres.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Norbert Elias, La Société de cour (Die höfische Gesellschaft, 1969), trad. Pierre Kamnitzer, Calmann-Lévy, 1974 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs », 1984, trad. Pierre Kamnitzer et Jeanne Etoré (texte numérisé, Internet Archive) : « l’étiquette est aussi pour lui un instrument de domination. Louis XIV a exprimé cette pensée très clairement dans ses Mémoires : “Ceux-là s’abusent lourdement qui s’imaginent que ce ne sont là que des affaires de cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pénétrer le fond des choses, règlent d’ordinaire leurs jugements sur ce qu’ils voient au-dehors, et c’est le plus souvent sur les préséances et les rangs qu’ils mesurent leur respect et leur obéissance.” » ; l’ouvrage emploie aussi les notions de « consommation de prestige », de « rationalité de cour » et de « curialisation des guerriers ». consulter la source

Jean de La Bruyère, Les Caractères (1688-1694), chapitre VIII, « De la cour », édition Flammarion, 1880, Wikisource : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit, contre ses sentiments » ; « La cour ne rend pas content, elle empêche qu’on ne le soit ailleurs. » ; « Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. ». consulter la source

Syndicat national des journalistes, Charte d’éthique professionnelle des journalistes, 1918, 1938, version adoptée par le Comité national en mars 2011 : « Ne touche pas d’argent dans un service public, une institution ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées » ; « Refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2016-729 DC du 21 avril 2016, considérant 13 : « que, si ces éditeurs conservent un rôle déterminant de diffusion de l’information à destination des citoyens en période électorale, leur diversité a été renforcée ; qu’il existe en outre d’autres modes de diffusion qui contribuent à l’information des citoyens en période électorale sans relever de réglementations identiques ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 3° « Des experts » : « Les experts entendus par les Formulateurs sont désignés de manière pluraliste, contradictoire et publique. Les partisans et les adversaires de la proposition, constitués en comités dans les conditions fixées par la loi organique, déposent chacun une liste d’experts ; les Formulateurs tirent au sort sur chaque liste un nombre égal de noms. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Tout média bénéficiant d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire est tenu de faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante. » ; « L’autorité de régulation des médias n’est plus composée de personnalités nommées par les pouvoirs constitués, mais de soixante-dix-sept citoyens tirés au sort ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 8, 5° « De la protection des membres » : « Nul ne peut solliciter, rémunérer ou menacer un membre de l’Agora ou un Formulateur en vue d’influencer son vote ; la loi réprime ces agissements. ». consulter la source

Version 1 du 2 octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La guerre de position

La riposte, dans l’Autodéfense : « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle » · « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent » · « Votre université populaire, c’est un catéchisme militant »

La parade : Constitution, titre II, article 7 · Constitution, titre V, article 5 · Constitution, titre II, article 8

Du même tonneau, dans le Lexique : La médiacratie · L’expertocratie · La pensée captive

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on débat sans carton d’invitation · l’Observatoire de la pensée démocratique, qui donne la parole aux idées qu’on n’invite pas

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