Lexique du Pouvoir · Les fast-thinkers : les méfaits du prêt-à-penser

Les fast-thinkers : les méfaits du prêt-à-penser En 1996, Pierre Bourdieu consacre 2 cours du Collège de France, enregistrés pour la télévision, à la télévision elle-même ; ils paraissent la même année sous le titre Sur la télévision. Il y pose une question que les plateaux n’ont jamais tout à fait entendue : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… »

Sa réponse emprunte 2 mots à Flaubert. Ces penseurs tiennent le rythme parce qu’ils « pensent par “idées reçues” » : des idées « banales, convenues, communes », mais aussi des idées qui, « quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas ».

Le fast-thinker n’est donc pas un sot. C’est un esprit adapté à son milieu, comme le courtisan l’était au sien. Il a le carnet d’adresses, « d’ailleurs toujours le même », notait Bourdieu ; il a surtout la réplique qui tient dans le temps imparti.

Le procédé n’a pas besoin de censeur ; il a un chronomètre.

La minute d’abord : ce qui se dit en une minute passe ; ce qui se démontre en 10 ne passe pas, ou passe pour confus.

L’évidence ensuite : l’idée déjà reçue n’a pas besoin d’être prouvée, l’idée neuve si. Le format avantage donc toujours la première.

La rotation enfin : les mêmes voix reviennent parce qu’elles savent tenir le format, et le format devient la mesure de la compétence.

Dans la guerre de position que décrit l’Abécédaire, le fast-thinker tient la casemate du sens commun. Il ne la défend pas par des arguments ; il la défend par la vitesse, qui interdit d’en apporter. La société de cour lui fournit ses invitations, la médiacratie ses plateaux.

Le reproche se retourne aisément, et nous le savons. Bourdieu dénonçait la télévision à la télévision ; le #PIC publie des vidéos courtes, des messages de quelques lignes, des formules. La tentation existe, chez nous aussi, de traiter de fast-thinker quiconque répond vite. La vitesse n’est pas une faute, c’est un terrain. Ce qui fait le fast-thinker, ce n’est pas la brièveté ; c’est l’idée reçue servie comme une idée neuve.

C’est le prêt-à-penser ne souffrant aucun esprit dialectique, où le débat doit être spectaculaire avant de porter sur le fond. L’antagonisme est mis en scène.

La Constitution d’urgence donne au peuple le temps que les plateaux lui refusent. Avant chaque référendum, des citoyens tirés au sort, les Formulateurs, rédigent des notes « exposant, pour chaque question, les arguments opposés », adressées à chaque électeur « quatre semaines au moins avant le scrutin ».

Et tout média qui bénéficie d’un avantage public doit, lorsqu’il prend lui-même position sur un vote, un texte ou un candidat, diffuser la contradiction « avec une durée ou une surface, et à un emplacement ou à une heure d’audience comparables » à ceux de cette prise de position.

Le réflexe tient en une question. Quand une réponse tient en une formule, demandez-vous si la question tenait en une formule.

Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La guerre de position ».

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas ».

Pour aller plus loin

Pour Bourdieu, le problème n’est pas d’abord moral ; il tient à la structure. 2 ans avant Sur la télévision, dans « L’emprise du journalisme » (1994), il décrivait « l’emprise que les mécanismes d’un champ journalistique de plus en plus soumis aux exigences du marché (des lecteurs et des annonceurs) exercent d’abord sur les journalistes (et les intellectuels-journalistes) et ensuite, et en partie à travers eux, sur les différents champs de production culturelle ». La vitesse n’est pas un défaut des personnes ; c’est une propriété du dispositif, soumis à l’urgence parce que soumis à l’audience.

D’où la double explication qu’il donne du succès des fast-thinkers. « Si la télévision privilégie un certain nombre de fast-thinkers qui proposent du fast-food culturel, de la nourriture culturelle prédigérée, pré-pensée, ce n’est pas seulement parce que (et ça fait partie aussi de la soumission à l’urgence) ils ont un carnet d’adresses » ; c’est aussi qu’ils pensent par idées reçues, et que l’idée reçue se transmet sans effort, puisque le public l’a déjà. L’idée neuve, elle, demande d’abord qu’on défasse l’ancienne : c’est un travail, et le travail prend du temps.

Bourdieu emprunte l’expression à Flaubert, qui avait entrepris un Dictionnaire des idées reçues, publié après sa mort : une suite de définitions toutes faites, où chaque mot appelle sa phrase convenue comme un réflexe. Le plateau en est la version vivante. La réponse y précède la question, et celui qui la connaît d’avance passe pour vif, alors qu’il est seulement prêt.

La démocratie audiovisuelle en porte la marque jusque dans ses règles. Pendant la campagne présidentielle, l’autorité de régulation publie chaque semaine le relevé des temps consacrés aux déclarations des candidats et à la présentation de leur personne : le pluralisme se compte en minutes de parole, jamais en arguments examinés. L’entrée « Le programme homologué » décrit l’autre face de ce chronomètre.

Les réseaux ont poussé le dispositif à sa limite. La minute de plateau est devenue quelques secondes de défilement, et l’économie de l’attention récompense la formule qui frappe plutôt que l’argument qui tient. Le Lexique décrit ailleurs ce que ce rythme fait au jugement, à l’entrée « Le système 1 détourné ».

La meilleure objection a été faite à Bourdieu, et elle porte. Sa critique généralise à partir de quelques plateaux ; elle ignore les émissions qui prennent le temps, les journalistes qui enquêtent pendant des mois ; elle suppose un public passif, qui avale ce qu’on lui sert. Et elle a sa contradiction : il fallait passer à la télévision pour être entendu sur la télévision. L’objection est juste ; elle ne répond pas à la question de fond. La brièveté n’est pas le mal. Le problème est de savoir qui fixe le temps, et à qui ce temps profite.

La notion a ses limites. La lenteur n’est pas une vertu en soi : il y a des pensées lentes et creuses, et le jargon est la vitesse des lents, qui intimide au lieu d’expliquer. L’Autodéfense répond à ceux qui accusent notre propre vocabulaire de cacher des idées minces. La notion sert aussi trop facilement à disqualifier un contradicteur habile : celui qui répond vite n’a pas forcément tort.

Le #PIC en tire une conduite. Il ne fuit pas les formats courts ; il les adosse à des textes longs. C’est la raison d’être de ce Lexique et de l’Abécédaire, qui ont deux vitesses : l’essentiel, qui se lit en quelques minutes, et la démonstration, qui se lit en un quart d’heure, sources à l’appui. La formule ouvre la porte ; elle ne doit jamais tenir lieu de maison.

La Constitution d’urgence fait le même pari à l’échelle du pays. Entre la question posée et le vote, elle installe un temps de lecture, la note citoyenne, et, lorsqu’un média prend position, un droit de contradiction de durée comparable. L’Université populaire s’exerce à l’inverse du plateau : comprendre l’argument adverse avant d’y répondre. C’est plus lent. C’est aussi la seule manière de penser autre chose que ce que l’on pensait déjà.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996, p. 30 et suivantes (texte numérisé, Internet Archive) : « Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… » ; « La réponse est, me semble-t-il, qu’ils pensent par “idées reçues”. Les “idées reçues” dont parle Flaubert, ce sont des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas. ». consulter la source

Même ouvrage : « Si la télévision privilégie un certain nombre de fast-thinkers qui proposent du fast-food culturel, de la nourriture culturelle prédigérée, pré-pensée, ce n’est pas seulement parce que (et ça fait partie aussi de la soumission à l’urgence) ils ont un carnet d’adresses, d’ailleurs toujours le même ». consulter la source

Pierre Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 101-102, mars 1994, p. 3-9 ; Persée : « l’emprise que les mécanismes d’un champ journalistique de plus en plus soumis aux exigences du marché (des lecteurs et des annonceurs) exercent d’abord sur les journalistes (et les intellectuels-journalistes) et ensuite, et en partie à travers eux, sur les différents champs de production culturelle ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2016-729 DC du 21 avril 2016, analyse de l’article 4 de la loi organique : « pendant la période allant de la publication de la liste des candidats jusqu’au tour de scrutin où l’élection est acquise, le conseil supérieur de l’audiovisuel publie, au moins une fois par semaine, le relevé des temps consacrés, d’une part, à la reproduction et au commentaire des déclarations et écrits des candidats et, d’autre part, à la présentation de leur personne ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « Ils vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au référendum, auditionnent des experts contradictoires, et rédigent les notes citoyennes exposant, pour chaque question, les arguments opposés. » ; « elle est adressée à chaque électeur, avec le texte soumis au vote, quatre semaines au moins avant le scrutin, ou quatorze jours en votation extraordinaire ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « La contradiction est diffusée, à la demande de toute personne ou de tout groupement qui la présente, dans les quarante-huit heures, ou dans la première parution ou émission qui suit lorsque le média ne paraît ou n’émet pas dans ce délai, sous un format, avec une durée ou une surface, et à un emplacement ou à une heure d’audience comparables à ceux de la prise de position. ». consulter la source

Version 2 — 6 octobre 2026 : titre complété (« les méfaits du prêt-à-penser ») et, dans l’essentiel, un alinéa ajouté sur le prêt-à-penser et l’antagonisme mis en scène. Voir les versions précédentes Version 1 du 2 octobre 2026 — première publication.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La guerre de position

La riposte, dans l’Autodéfense : « Votre jargon pseudo-savant cache des idées minces » · « Sans parti, sans argent, sans médias, c’est perdu d’avance » · « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle »

La parade : Constitution, titre II, article 7 · Constitution, titre V, article 5

Du même tonneau, dans le Lexique : La société de cour · La médiacratie · L’économie de l’attention

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on prend le temps de l’argument adverse · l’Observatoire de la pensée démocratique, où la démonstration a la place que l’antenne lui refuse

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