La tolérance répressive En 1965, à Boston, 3 universitaires publient un petit livre au titre ironique, A Critique of Pure Tolerance (critique de la tolérance pure). Le texte le plus célèbre, signé Herbert Marcuse, s’intitule « Repressive Tolerance ». Il part d’un constat qui n’a pas vieilli : dans une démocratie d’abondance, « all points of view can be heard » (tous les points de vue peuvent être entendus).
C’est précisément le problème. Ceux qui veulent changer l’ensemble, écrit Marcuse, seront, dans les meilleures conditions, qui sont rares, « left free to deliberate and discuss, to speak and to assemble » (laissés libres de délibérer et de discuter, de parler et de se réunir), puis « left harmless and helpless » (laissés inoffensifs et impuissants) face à une majorité qui ne veut pas changer.
La tolérance répressive est ce paradoxe : une liberté d’expression réelle, qui ne coûte rien au pouvoir tant qu’elle ne mène à rien. On vous laisse dire. On ne vous laisse pas décider.
Le procédé a 3 temps.
La soupape : la critique est entendue, commentée, parfois applaudie ; elle évacue la pression, et l’on passe au sujet suivant.
L’alibi : la présence du contradicteur atteste le pluralisme. Plus il est sévère, plus le système paraît ouvert.
L’oubli : rien n’oblige à répondre, et la critique d’hier, faute de suite, devient la lubie d’aujourd’hui.
C’est le sort moderne de Cassandre. On ne la bâillonne plus ; on l’invite. Elle a son créneau, ses lecteurs, parfois ses prix, et rien ne change. Le diagnostiqueur devient une soupape.
Il faut lire Marcuse jusqu’au bout, et c’est là que le #PIC le quitte. Son remède est l’intolérance : la tolérance libératrice, écrit-il, signifierait « intolerance against movements from the Right, and toleration of movements from the Left » (l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers les mouvements de gauche). Il va jusqu’à soupçonner le vote, la lettre aux journaux et la manifestation sans violence de consolider l’ordre établi.
Le diagnostic porte ; l’ordonnance est inacceptable. Le #PIC refuse cette intolérance, envers la droite comme envers quiconque : une liberté qu’on retire à ses adversaires n’est plus une liberté, c’est une arme, et elle finit toujours dans d’autres mains que celles qui l’ont forgée. Il tient aussi le contraire sur le vote : le vote n’est pas l’alibi de l’ordre établi, c’est l’issue qu’il réclame. Quant à la non-violence, elle n’est pas notre naïveté : elle est notre méthode.
Le #PIC répond à la tolérance répressive non par moins de liberté, mais par plus de décision. Sa Constitution d’urgence interdit d’inquiéter un parti « pour avoir proposé de modifier les institutions » (Titre I, article 9) et garantit le pluralisme par la contradiction, jamais par l’exclusion.
Surtout, elle donne une issue à la critique. Les 7 777 citoyens tirés au sort de l’Agora citoyenne déposent leurs doléances, en délibèrent et en tirent les questions que le peuple tranche. Une soupape évacue ; une porte mène quelque part.
Le réflexe s’en déduit. Quand on vous assure que vous êtes libre de critiquer, demandez où va la critique : dans un débat, ou dans une décision.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « Cassandre ».
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas ».
Pour aller plus loin
Herbert Marcuse, philosophe de l’école de Francfort réfugié aux États-Unis, publie « Repressive Tolerance » un an après L’Homme unidimensionnel (1964), et le dédie à ses étudiants de l’université Brandeis. Sa thèse tient dans une note : « The antagonistic structure of society rigs the rules of the game. Those who stand against the established system are a priori at a disadvantage, which is not removed by the toleration of their ideas, speeches, and newspapers. » (La structure antagoniste de la société truque les règles du jeu. Ceux qui s’opposent au système établi partent désavantagés, et la tolérance de leurs idées, de leurs discours et de leurs journaux ne supprime pas ce désavantage.)
La tolérance, dit-il, a changé de lieu politique : elle est retirée à l’opposition, discrètement et dans les formes, et rendue obligatoire envers les politiques établies. Il en tire une conclusion qui a fait sa célébrité, et sa mauvaise réputation : l’exercice des droits politiques, « such as voting, letter-writing to the press, to Senators, etc., protest-demonstrations with a priori renunciation of counterviolence » (comme le vote, les lettres à la presse ou aux sénateurs, les manifestations qui renoncent d’avance à toute contre-violence), servirait dans une société entièrement administrée à renforcer cette administration, en attestant des libertés qui ont perdu leur efficacité. Le #PIC tient le contraire : le vote n’est pas l’alibi de l’ordre établi, c’est l’issue qu’il réclame, à condition qu’il décide.
Le #PIC ne le suit pas davantage quand il s’indigne que, dans les débats sans fin des médias, « the stupid opinion is treated with the same respect as the intelligent one » (l’opinion stupide est traitée avec le même respect que l’intelligente). L’égalité de la parole est le principe de la démocratie, non son défaut. Ce qui manque n’est pas un tri des opinions ; c’est l’épreuve de la décision, et de ses conséquences.
Le droit de pétition en offre une illustration récente, et datée. Le 10 juillet 2025, une pétition demandant l’abrogation d’une loi agricole tout juste adoptée est déposée sur le site de l’Assemblée nationale. Elle dépasse 2 millions de signatures et devient la première à franchir le seuil de 500 000 qui ouvre la voie à un débat en séance. Ce débat a lieu le 11 février 2026 ; sans vote à l’issue, il ne pouvait modifier la loi. Entre-temps, la disposition la plus contestée avait été censurée par le Conseil constitutionnel : elle est bien tombée, mais par le juge ; la pétition, elle, n’avait aucun pouvoir propre. On avait laissé parler 2 millions de personnes ; la décision était ailleurs.
La meilleure objection est libérale, et elle est juste contre Marcuse : qui décidera de ce qui est libérateur ? Une tolérance « discriminante », selon le mot de son post-scriptum de 1968 (discriminating tolerance), suppose un juge, et ce juge serait un pouvoir, plus dangereux que celui qu’il prétend corriger. Le #PIC fait sienne l’objection. Mais elle laisse intact le constat : une parole libre qui n’atteint jamais la décision ne menace personne, et un pouvoir peut la tolérer sans rien risquer.
Le diagnostiqueur gênant rencontre ainsi 2 écueils. L’étiquette « complotiste » sert parfois à le disqualifier ; plus souvent, la tolérance l’absorbe, et l’invitation tient lieu de réponse. Entre les deux, la place de Cassandre est étroite : il faut être assez entendue pour ne pas être bannie, et jamais assez écoutée pour être suivie.
La notion a ses pentes. Elle rend tout désaccord suspect : si le pouvoir écoute et refuse, c’est de la tolérance répressive ; s’il cède, c’est de la récupération. Une thèse qui gagne à tous les coups ne dit plus rien. Elle nourrit aussi le mépris de la délibération, qui serait toujours un piège, alors que la délibération est la matière même de la démocratie que nous voulons. L’entrée « La concertation-alibi » distingue la consultation qui décide de celle qui occupe.
Pour le #PIC, la leçon est d’architecture. On ne guérit pas la tolérance répressive par la censure, mais en reliant la parole à la décision. À l’Agora citoyenne, ce sont 7 777 citoyens tirés au sort qui déposent leurs doléances et en délibèrent par groupes de 7, et les questions qui recueillent la majorité de l’Agora sont soumises au peuple, une fois leur libellé loyal arrêté par les Formulateurs. La critique n’y est plus un spectacle ; c’est une procédure.
Reste une question honnête, que l’Autodéfense affronte à propos de la guerre cognitive : comment combattre la manipulation sans devenir, à son tour, juge des opinions. La Constitution d’urgence y répond par une distinction : elle vise des techniques et des procédés, jamais des idées.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Herbert Marcuse, « Repressive Tolerance », dans Robert Paul Wolff, Barrington Moore Jr. et Herbert Marcuse, A Critique of Pure Tolerance, Boston, Beacon Press, 1965 (éd. augmentée d’un post-scriptum, 1969) ; trad. fr. Critique de la tolérance pure, J. Didier, 1969, puis Tolérance répressive, Homnisphères, 2008 ; texte anglais en ligne (site Herbert Marcuse) : « Within the affluent democracy, the affluent discussion prevails, and within the established framework, it is tolerant to a large extent. All points of view can be heard » ; « those minorities which strive for a change of the whole itself will, under optimal conditions which rarely prevail, be left free to deliberate and discuss, to speak and to assemble — and will be left harmless and helpless in the face of the overwhelming majority » (Dans la démocratie d’abondance, la discussion d’abondance prévaut, et, dans le cadre établi, elle est largement tolérante. Tous les points de vue peuvent être entendus ; les minorités qui cherchent à changer l’ensemble lui-même seront, dans les conditions optimales qui se rencontrent rarement, laissées libres de délibérer et de discuter, de parler et de se réunir, et laissées inoffensives et impuissantes face à l’écrasante majorité ; trad. IA). consulter la source
Même texte : « Liberating tolerance, then, would mean intolerance against movements from the Right, and toleration of movements from the Left. » ; « the exercise of political rights (such as voting, letter-writing to the press, to Senators, etc., protest-demonstrations with a priori renunciation of counterviolence) in a society of total administration serves to strengthen this administration by testifying to the existence of democratic liberties which, in reality, have changed their content and lost their effectiveness » (La tolérance libératrice signifierait donc l’intolérance envers les mouvements de droite et la tolérance envers les mouvements de gauche ; l’exercice des droits politiques, comme le vote, les lettres à la presse ou aux sénateurs, les manifestations qui renoncent d’avance à toute contre-violence, sert, dans une société d’administration totale, à renforcer cette administration en attestant l’existence de libertés démocratiques qui, en réalité, ont changé de contenu et perdu leur efficacité ; trad. IA). consulter la source
Même texte, note : « The antagonistic structure of society rigs the rules of the game. Those who stand against the established system are a priori at a disadvantage, which is not removed by the toleration of their ideas, speeches, and newspapers. » ; et, dans le corps du texte : « the stupid opinion is treated with the same respect as the intelligent one » (traductions dans la démonstration ; trad. IA). consulter la source
Public Sénat, « “Loi Duplomb” : un débat à l’Assemblée nationale après la pétition record », 11 février 2026 : « Le débat, sans vote à l’issue, ne modifiera pas le contenu de la loi mais constitue un moment politique important. » ; « Déposée le 10 juillet 2025 sur le site de l’Assemblée nationale […], deux jours après l’adoption définitive du texte, la pétition a franchi pour la première fois le seuil des 500 000 signatures, ouvrant la voie à un débat en séance publique. ». consulter la source
L’Info durable, avec l’AFP, « Assemblée : le débat sur la pétition contre la loi Duplomb reporté à février », 6 janvier 2026 : « Aucune pétition n’a jamais été débattue jusqu’ici dans l’hémicycle dans l’histoire de la Ve République. » ; « Entre-temps, le Conseil constitutionnel a censuré la disposition la plus contestée du texte, qui prévoyait la réintroduction sous conditions de l’acétamipride, un pesticide interdit de la famille des néonicotinoïdes. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 9 : « Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la Démocratie dans les moyens qu’ils emploient pour conquérir et exercer le pouvoir. Cette obligation ne porte jamais sur les opinions : nul parti ne peut être inquiété pour avoir proposé de modifier les institutions, y compris la présente Constitution. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 8 : l’Agora citoyenne, 7 777 citoyens tirés au sort, échantillon représentatif du peuple, délibère en groupes de 7 ; de leurs listes naissent au plus 12 questions par votation, et elle tient l’initiative du référendum sans seuil de signatures. consulter la source
Version 1 du 2 octobre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Cassandre
La riposte, dans l’Autodéfense : « Criminaliser la guerre cognitive, c’est la police de la pensée » · « Vous nourrissez la défiance qui fait le lit des extrêmes » · « Vous êtes des complotistes »
La parade : Constitution, titre I, article 9 · Constitution, titre II, article 8 · Constitution, titre V, article 5
Du même tonneau, dans le Lexique : La concertation-alibi · La récupération · La fenêtre d’Overton
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : notre stratégie, qui relie la parole au référendum · l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à changer une critique en question
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

0 commentaire