L’étiquette « complotiste » Commençons par ce qui est certain : les théories du complot existent, et elles tuent.
En 1903, un journal russe publie les Protocoles des Sages de Sion, prétendu plan juif de conquête du monde ; dès 1921, le Times de Londres démontre que le texte plagie un pamphlet français de Maurice Joly contre Napoléon III, où il n’est pas question des Juifs.
Le faux n’en a pas moins nourri l’antisémitisme du siècle, nazisme compris.
Plus près de nous, le 4 décembre 2016, un homme armé d’un fusil d’assaut entre dans une pizzeria de Washington pour y libérer des enfants qu’une rumeur en ligne disait séquestrés par des proches d’une candidate à la présidence ; il n’y avait ni enfants captifs ni cave secrète, le restaurant n’a même pas de sous-sol, seulement des clients qui ont fui, et il a tiré 3 fois.
Rien de ce qui suit n’excuse cela. Mais un mot peut servir 2 maîtres. « Complotiste » désigne une pensée malade ; il sert aussi à ne pas répondre.
2 sociologues américains, Ginna Husting et Martin Orr, l’ont montré en 2007 en étudiant son emploi dans la presse et les revues savantes : l’étiquette permet d’esquiver l’examen des preuves, de détourner les questions de pouvoir, de corruption et de motif, et de disqualifier la personne qui les pose, en la privant du statut d’interlocuteur raisonnable.
Un seul cas suffit, parce qu’il est incontestable.
En juillet 2012, le directeur de la NSA, l’agence américaine du renseignement électronique, le général Keith Alexander, déclare publiquement que l’histoire selon laquelle l’agence détiendrait des millions de dossiers sur des personnes est « absolument fausse » ; de son point de vue, c’est « une absurdité totale ».
Le 12 mars 2013, devant la commission du renseignement du Sénat, le sénateur Ron Wyden demande au directeur du renseignement national, James Clapper, si la NSA collecte des données, de quelque nature que ce soit, sur des millions ou des centaines de millions d’Américains.
Réponse : « Non, monsieur. » Puis : « Pas sciemment. »
En juin 2013, les documents d’Edward Snowden révèlent que l’agence recueille, jour après jour, les relevés d’appels de millions d’abonnés ; le 1er juillet, le directeur du renseignement national reconnaît devant la même commission que sa réponse était « clairement erronée », et s’en excuse.
Le 7 mai 2015, une cour d’appel fédérale juge que ce programme excède ce que le Congrès a autorisé ; le 2 juin, le Congrès le restreint. Ceux qui décrivaient la chose en 2012 n’étaient pas des complotistes : ils avaient de l’avance.
Réserve, formulée avec le sourire du #PIC : que certains soupçons aient été fondés ne rend pas les autres vrais, et celui qui brandit la NSA pour justifier n’importe quelle fable commet l’erreur symétrique.
La règle vaut dans les deux sens : c’est la preuve qui tranche, jamais l’étiquette.
Le complotiste cherche des conjurés cachés ; le citoyen critique décrit des règles publiques, et l’Autodéfense du #PIC le rappelle à ceux qui lui collent le mot. La Constitution du #PIC organise la réponse plutôt que le soupçon : tout média qui profite d’un soutien public, d’une fréquence ou d’un régime dérogatoire doit faire place, sur toute prise de position politique engageante, « à parité de visibilité, à une contradiction argumentée ».
Au citoyen, un réflexe : quand on vous répond « complotiste », ne vous défendez pas ; reposez la question, et demandez qu’on y réponde.
Pour aller plus loin
L’étiquette est née d’une description, pas d’un verdict.
En 1945, dans La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper s’en prend à ce qu’il appelle la théorie conspirationniste de la société : l’idée que tout malheur collectif s’explique par la volonté cachée d’un groupe qui y avait intérêt, et qu’il suffit de démasquer les coupables pour comprendre l’histoire.
Popper visait une erreur de méthode, non une catégorie de personnes.
En novembre 1964, dans Harper’s Magazine, l’historien Richard Hofstadter publie « The Paranoid Style in American Politics » et décrit un style fait d’« exagération échauffée, de soupçon et de fantasme conspiratoire » (notre traduction), en prenant soin de préciser qu’il emprunte un terme clinique sans parler en clinicien.
Chez l’un comme chez l’autre, on examine une manière de raisonner. L’étiquette moderne fait l’inverse : elle juge la personne pour se dispenser d’examiner le raisonnement.
Le document le plus souvent invoqué dans cette histoire mérite d’être lu plutôt que brandi.
En 1967, une dépêche de la CIA intitulée « Countering Criticism of the Warren Report » s’alarme de ce qu’un sondage montre que « 46 % du public américain ne pensait pas qu’Oswald avait agi seul » (notre traduction) ; elle demande à ses correspondants de fournir de quoi contrer les affirmations des « conspiracy theorists », afin d’« entraver la circulation de telles affirmations dans d’autres pays » (notre traduction), et suggère de présenter les critiques comme « financièrement intéressés » ou « épris de leurs propres théories » (notre traduction).
Le politiste Lance deHaven-Smith en a fait, dans Conspiracy Theory in America (2013), l’acte de naissance du stigmate.
L’objection est solide : l’historien Andrew McKenzie-McHarg a montré que l’expression prolifère dans la presse américaine dès les années 1870, et la dépêche elle-même l’emploie comme un terme déjà disponible.
Tranchons : la CIA n’a pas inventé le mot, et la légende qui le prétend est fausse. Mais le document réel est plus instructif que la légende. Il ne dit pas « réfutez les preuves » ; il dit « parlez des motifs de ceux qui les avancent ».
C’est exactement le mécanisme que Ginna Husting et Martin Orr décriront en 2007 : l’attaque contre la personne et la compétence de celui qui questionne.
Un cas récent montre comment l’étiquette précède la preuve.
Le 19 février 2020, The Lancet publie une déclaration de 27 scientifiques qui disent « condamner fermement les théories du complot suggérant que le COVID-19 n’a pas une origine naturelle » (notre traduction) ; en 2021, la revue ajoute un addendum consacré aux « intérêts concurrents » de signataires.
Le 1er avril 2025, l’Académie nationale de médecine adopte un rapport qui écrit que « l’origine du virus SARS-CoV-2 reste une énigme » et oppose l’hypothèse naturelle à « celle d’un virus manipulé dans un laboratoire à Wuhan ».
Rien de cela ne prouve la fuite de laboratoire, et il faut le dire aussi nettement que le reste.
Mais une hypothèse qu’une grande revue rangeait en 2020 parmi les théories du complot est, 5 ans plus tard, discutée par une académie française. L’étiquette avait conclu avant l’enquête.
La meilleure défense de l’étiquette est pratique : les fables complotistes tuent, l’entrée l’a rappelé, et il faut bien un mot pour les désigner. L’argument est juste, et il désigne son propre remède.
Pour protéger l’espace public, on peut qualifier une proposition : elle est fausse, voici pourquoi, voici les preuves. L’étiquette fait autre chose : elle qualifie celui qui parle, et le range dans une catégorie où l’on n’a plus à lui répondre.
Le premier geste peut se tromper et se corriger ; le second ne se corrige jamais, puisqu’il n’a rien affirmé de vérifiable.
D’où une règle simple, que le #PIC s’applique à lui-même avant de l’exiger des autres : on dit d’une thèse qu’elle est fausse, jamais d’un homme qu’il est complotiste.
La surveillance de masse américaine, niée en 2013 puis établie, et les montages les plus délirants relèvent du même tribunal : celui des preuves.
La Constitution d’urgence en tire une architecture plutôt qu’une morale.
Le pluralisme opposable oblige les médias soutenus par la puissance publique à faire place à une contradiction argumentée (Titre V, article 5), et les Formulateurs rédigent, pour chaque question soumise au peuple, des notes exposant les arguments opposés (Titre II, article 7).
L’hypothèse est qu’une étiquette perd son pouvoir là où répondre devient une obligation : on ne peut plus disqualifier une objection qu’il faut, de toute façon, exposer.
Elle comporte un risque, celui de donner à une fantaisie la même tribune qu’à un fait établi ; le texte y pare en exigeant que la note citoyenne indique, lorsqu’il existe, le consensus établi par les institutions de recherche, et distingue « ce qui est établi de ce qui demeure controversé » (Titre II, article 7, 3°).
L’égalité du temps de parole n’y vaut pas égalité des preuves. Quant à ceux qui lui collent le mot, l’Autodéfense leur répond sur pièces, ce qui est la seule réponse que l’étiquette ne sait pas donner.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Richard Hofstadter, « The Paranoid Style in American Politics », Harper’s Magazine, novembre 1964 : « I call it the paranoid style simply because no other word adequately evokes the sense of heated exaggeration, suspiciousness, and conspiratorial fantasy that I have in mind. » (Je l’appelle le style paranoïaque simplement parce qu’aucun autre mot n’évoque de façon adéquate le sentiment d’exagération échauffée, de soupçon et de fantasme conspiratoire que j’ai à l’esprit ; notre traduction). consulter la source
CIA, dépêche « Countering Criticism of the Warren Report », 1967 (document de la salle de lecture de la CIA, copie Internet Archive, texte issu de la reconnaissance optique) : « a public opinion poll recently indicated that 46% of the American public did not think that Oswald acted alone » ; « of the conspiracy theorists, so as to inhibit the circulation of such claims in other countries » (un sondage a récemment indiqué que 46 % du public américain ne pensait pas qu’Oswald avait agi seul ; [les affirmations] des théoriciens du complot, afin d’entraver la circulation de telles affirmations dans d’autres pays ; notre traduction). consulter la source
Ginna Husting et Martin Orr, « Dangerous Machinery: “Conspiracy Theorist” as a Transpersonal Strategy of Exclusion », Symbolic Interaction, vol. 30, n° 2, 2007, p. 127-150 (résumé, dépôt de l’université d’État de Boise) : « Our findings suggest that authors use the conspiracy theorist label as (1) a routinized strategy of exclusion; (2) a reframing mechanism that deflects questions or concerns about power, corruption, and motive; and (3) an attack upon the personhood and competence of the questioner. » (Nos résultats suggèrent que les auteurs emploient l’étiquette de théoricien du complot comme une stratégie d’exclusion routinisée, un mécanisme de recadrage qui détourne les questions ou les inquiétudes relatives au pouvoir, à la corruption et aux motifs, et une attaque contre la personne et la compétence de celui qui questionne ; notre traduction). consulter la source
Lance deHaven-Smith, Conspiracy Theory in America, University of Texas Press, 2013 ; présentation de l’éditeur : « Lance deHaven-Smith reveals that the term “conspiracy theory” entered the American lexicon of political speech to deflect criticism of the Warren Commission and traces it back to a CIA propaganda campaign to discredit doubters of the commission’s report. » (Lance deHaven-Smith montre que l’expression « théorie du complot » est entrée dans le lexique politique américain pour détourner la critique de la commission Warren, et la fait remonter à une campagne de propagande de la CIA destinée à discréditer ceux qui doutaient de son rapport ; notre traduction). consulter la source
Andrew McKenzie-McHarg, « Conspiracy Theory: The Nineteenth-Century Prehistory of a Twentieth-Century Concept », dans Joseph E. Uscinski (dir.), Conspiracy Theories and the People Who Believe Them, Oxford University Press, 2018, résumé : « They reveal that the term proliferates in newspapers from the 1870s onward, particularly after the assassination of President Garfield in July 1881. » (elles révèlent que le terme prolifère dans les journaux à partir des années 1870, en particulier après l’assassinat du président Garfield en juillet 1881 ; notre traduction). consulter la source
Charles Calisher et al., « Statement in support of the scientists, public health professionals, and medical professionals of China combatting COVID-19 », The Lancet, vol. 395, 19 février 2020, p. e42-e43 (texte sur PubMed Central) : « We stand together to strongly condemn conspiracy theories suggesting that COVID-19 does not have a natural origin. » (Nous sommes unis pour condamner fermement les théories du complot suggérant que le COVID-19 n’a pas une origine naturelle ; notre traduction). consulter la source
Académie nationale de médecine, rapport 25-06, « De l’origine du SARS-CoV-2 aux risques de zoonoses et de manipulations dangereuses de virus », séance du 1er avril 2025 : « Cinq ans après le début de la pandémie de COVID-19, l’origine du virus SARS-CoV-2 reste une énigme. L’hypothèse de l’origine naturelle est opposée à celle d’un virus manipulé dans un laboratoire à Wuhan en Chine, point de départ de la pandémie. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Tout média bénéficiant d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire est tenu de faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La parrhèsia · Le jugement, faculté politique
La riposte, dans l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes »
La parade : Constitution, titre V, article 5
Du même tonneau, dans le Lexique : La reductio ad Hitlerum · La surveillance de masse · La lutte contre les « fausses nouvelles » · La captation des mots · La désinformation
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

0 commentaire