La sycophantie Athènes, 399 avant notre ère. Socrate vient d’être déclaré coupable, et il trouve encore la force d’une ironie.
Il aurait suffi, dit-il à ses juges, que 30 voix changent de camp pour qu’il fût acquitté. Et sans Anytos et Lycon, montés à la tribune pour soutenir l’accusation, Mélétos n’aurait pas même obtenu le cinquième des suffrages : il aurait dû payer 1 000 drachmes (Platon, Apologie de Socrate, 36a-b).
Car à Athènes, accuser pouvait coûter cher. La cité n’avait pas de ministère public : contre la plupart des atteintes à la communauté, « qui le veut » pouvait poursuivre au nom de tous, et la loi mettait à l’amende l’accusateur que les juges désavouaient trop nettement.
Ce n’était pourtant pas Mélétos que Socrate redoutait le plus. C’étaient ses anciens accusateurs, ceux qui depuis des années l’accusaient sans rien dire de vrai, et contre lesquels se défendre revenait, disait-il, à « se battre contre des ombres » (18b-d).
La loi tenait en respect l’accusateur qu’on voit. Elle ne pouvait rien contre la rumeur.
La cité savait d’expérience que la porte ouverte au citoyen scrupuleux l’était aussi au professionnel du soupçon, réel ou supposé. À ce dernier, elle avait donné un nom : le sycophante.
Le mot grec, sykophantès, signifie à la lettre « celui qui montre les figues », et personne ne sait plus pourquoi ; les Anciens eux-mêmes en étaient réduits aux conjectures. Il a fait depuis une curieuse carrière.
L’anglais en a tiré le flatteur, et c’est en ce sens que la presse française parle parfois de la « sycophantie » des machines conversationnelles, dont le Lexique décrit le procédé à l’entrée « La complaisance algorithmique ». Le français, lui, avait gardé le délateur.
Les deux sens ne se contredisent pas. L’un caresse celui qu’il veut gagner, l’autre accuse celui qu’il veut faire payer, et tous deux se dispensent de l’argument.
Une militante du #PIC, qui nous a proposé cette entrée, en a donné la définition la plus juste : l’accusation change de nature lorsqu’elle ne vise plus à établir des faits. Elle devient alors une manière de disqualifier celui qui parle plutôt que de répondre à ce qu’il dit.
On ne discute plus une idée : on cherche une intention cachée. On ne réfute plus un argument : on soupçonne celui qui le porte. On ne demande plus « est-ce vrai ? », mais « qui êtes-vous pour dire cela ? », « pour qui travaillez-vous ? », « de quel camp êtes-vous ? ».
L’accusation dispense alors du débat. Voilà tout le procédé, et il est aussi vieux que la cité.
Il a sa grammaire, que l’histoire a pris soin d’écrire en toutes lettres. La loi des suspects du 17 septembre 1793 réputait suspects ceux qui, « soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits », s’étaient montrés « partisans de la tyrannie ou du fédéralisme, et ennemis de la liberté » (article 2). La fréquentation y valait indice, et l’acquittement même n’éteignait pas le soupçon : le juge pouvait retenir comme suspects ceux « qui seraient acquittés des accusations portées contre eux » (article 10).
Plus de 2 siècles ont passé, et aucune loi ne répute plus personne suspect. Le raisonnement, lui, a survécu : une capture d’écran, une phrase arrachée à son fil, une publication vieille de 10 ans, une photographie prise à côté de la mauvaise personne tiennent parfois lieu d’indice, sans tribunal ni greffier.
Le sujet initial disparaît. La personne devient le sujet.
L’effet le plus redoutable ne fait aucun bruit : c’est le silence. Celui qui sait qu’une opinion dissidente lui vaudra une campagne d’accusations peut choisir de se taire, non parce qu’il a changé d’avis, mais parce que la contradiction est devenue trop chère.
Aux États-Unis, les politistes James L. Gibson et Joseph L. Sutherland ont reposé, jusqu’en 2020, la question qu’on posait aux Américains en 1954, au plus fort du maccarthysme : vous sentez-vous aussi libre qu’avant de dire ce que vous pensez ? En 1954, environ 1 sur 8 répondait non. En 2020, plus de 4 sur 10, une autocensure que les auteurs relient à la polarisation affective, l’hostilité réciproque des camps politiques (Political Science Quarterly, 2023). Le Lexique décrit ce mécanisme à l’entrée « La spirale du silence ».
Or une intelligence collective ne se construit pas sans contradiction. Un groupe où chacun surveille ce qu’il dit, redoute d’être moralement disqualifié et devine d’avance comment ses propos seront retournés contre lui ne délibère plus.
Il apprend à se conformer.
Réserve, et elle est double. Le procédé, d’abord, n’a pas de couleur : en interrogeant près de 2 500 politistes de plus de 100 pays, Pippa Norris a constaté que ceux qui se disent les plus exposés sont, selon les sociétés, tantôt à droite, tantôt à gauche ; elle y voit, chaque fois, ceux qui pensent autrement que la culture dominante de leur société (Political Studies, 2023).
Il prospère partout où l’appartenance au groupe compte davantage que la discussion sur le fond : dans un parti, une administration, une rédaction, une association, un mouvement militant.
Ensuite, rien de cela ne condamne la dénonciation. Une démocratie ne vit pas sans droit d’alerte ni contrôle des puissants, et le Pouvoir connaît la parade inverse, qui consiste à traiter de délateur quiconque dévoile un abus.
La frontière ne passe donc ni par la gravité du reproche, ni par la qualité de celui qui le porte. Elle passe par la méthode.
Une accusation démocratiquement saine porte sur des faits vérifiables, accepte la contradiction, laisse à la personne mise en cause le droit de répondre, et peut elle-même être discutée.
La sycophantie commence lorsque l’accusation suffit à produire la culpabilité : quand le soupçon n’a plus besoin de preuve, quand le désaccord devient l’indice d’une mauvaise intention, quand l’identité supposée de celui qui parle pèse plus lourd que ce qu’il dit.
Le #PIC n’est pas à l’abri, et la militante a eu raison de le rappeler. Un mouvement qui redoute l’entrisme apprend vite à voir dans chaque critique une attaque, dans chaque doute une trahison.
L’adversaire n’a plus alors qu’à souffler le soupçon ; les militants font le reste. Le FBI l’avait compris, qui faisait passer, de 1956 à 1971, de vrais militants pour des indicateurs, selon la commission sénatoriale Church (voyez « Diviser sans infiltrer »). La vigilance commence donc à l’intérieur.
Notre Protocole proscrit, dans les échanges internes, le procès d’intention, accorde à chacun la présomption de bonne foi, et pose qu’une hostilité systématique envers le travail commun, simple signal d’alerte, ne peut relever de l’entrisme que « si des faits l’établissent » (titre V, article 7). Nulle sanction n’y est prononcée sans un écrit qui énonce « précisément les faits reprochés » (titre VII, article 4).
Contre l’accusation qui passe par le juge, la parade que le #PIC propose est athénienne, et il la soumet comme une hypothèse à éprouver. Sa Constitution d’urgence met la preuve à la charge de qui accuse de mensonge un gouvernant ou un candidat, et confie le jugement à 3 magistrats et 4 citoyens tirés au sort, après un débat contradictoire (titre V, article premier).
Elle expose à une amende civile, proportionnée aux ressources de son auteur, toute saisine « abusive, dilatoire ou destinée à intimider » (titre XIII, article 6). Athènes : 1 000 drachmes. La Constitution d’urgence : jusqu’au dixième des revenus annuels. Avec une différence voulue : Athènes punissait l’échec, la Constitution d’urgence ne frappe que l’abus.
Contre l’accusation qui passe par la foule, aucune loi ne vaut un réflexe, et c’est encore à notre militante que nous le devons. Devant toute mise en cause, 3 questions :
Quels sont les faits ?
Quelles sont les preuves ?
Et surtout : pouvons-nous encore discuter du fond ?

Ces questions s’adressent à ceux qui jugent, non à celui qui témoigne d’un tort subi : son témoignage est un élément de preuve, qui appelle une enquête et non un soupçon. Une démocratie a besoin de la dénonciation des abus. Elle s’abîme lorsque la dénonciation devient elle-même un abus.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « La parrhèsia » : dire vrai à ses propres risques, quand le sycophante accuse aux risques d’autrui ; voyez aussi « Le contradictoire », la règle qui oblige à entendre l’autre partie avant de juger.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Êtes-vous bien sûrs de supporter la critique et la contradiction ? », « Le #PIC s’allie avec n’importe qui », « Votre délit de mensonge politique, c’est la police de la pensée ».
Pour aller plus loin
Le parasite de la porte ouverte
La démocratie athénienne n’avait ni police judiciaire ni procureur. Pour la plupart des atteintes à la communauté, l’action publique, la graphè, était ouverte à « qui le veut », ho boulomenos, selon la formule que reprennent les lois citées par les orateurs.
La tradition en faisait une conquête de Solon : la Constitution des Athéniens, sortie de l’école d’Aristote, range parmi les 3 mesures solonniennes les plus favorables au peuple la faculté donnée à qui le veut de demander réparation pour ceux qui subissent une injustice (9, 1).
Certaines procédures intéressaient en outre l’accusateur au résultat : la moitié des biens dénoncés dans la phasis, les trois quarts des biens recensés dans l’apographè, si l’on en croit les plaidoyers transmis sous le nom de Démosthène. La porte ouverte au citoyen zélé l’était donc aussi à l’entrepreneur : celui qui menace de poursuivre pour se faire payer son silence, celui qui poursuit pour abattre un rival, celui qui fait de la dénonciation un revenu.
Xénophon en donne la définition en acte. Criton se plaint à Socrate que certains le traînent en justice, non parce qu’il leur fait tort, mais parce qu’ils pensent qu’il préférera payer plutôt que d’avoir des ennuis (Mémorables, II, 9). Socrate lui conseille de nourrir un chien contre les loups ; le chien qu’il trouve, un orateur pauvre et habile, retourne contre les sycophantes leurs propres armes, et en tire profit à son tour.
Le théâtre en a laissé des portraits. Dans les Acharniens d’Aristophane, en 425 avant notre ère, un délateur dénonce comme marchandise ennemie les cochons d’un Mégarien, et le Mégarien avec ; le comique roule sur le verbe phainein, « faire voir », qui veut dire à la fois « dénoncer » et « éclairer » : Dicéopolis reproche au délateur d’éclairer sans mèche.
Dans le Ploutos, en 388, le sycophante se dit « homme de bien et ami de la cité ». À quel titre veille-t-il sur les affaires publiques et privées ? « Parce que je le veux. » Et qui accuse, à Athènes ? « Qui le veut. » « Eh bien, celui-là, c’est moi » (vers 900-919 ; notre traduction). Toute l’institution tient dans la réplique.
Un plaideur du IVe siècle rapporte que certains appelaient Aristogiton « le chien du peuple ». Un chien, répond-il, qui ne mord pas ceux qu’il accuse d’être des loups, mais dévore lui-même les brebis qu’il prétend garder (Contre Aristogiton I, 40). Le sycophante se présente toujours en gardien : c’est le premier signe auquel on le reconnaît.
Le second est qu’il n’a pas besoin de gagner. Démosthène raconte qu’un riche adversaire paya un certain Euctémon pour l’accuser de désertion, et que l’homme ne fit jamais instruire l’affaire. Il suffisait que la plainte fût affichée sur la place publique, devant le monument des Éponymes, où chacun put lire qu’Euctémon de Lousia accusait Démosthène de Paiania d’avoir déserté (Contre Midias, 103).
La plainte n’était pas faite pour être jugée, mais pour être lue. La capture d’écran n’a rien inventé.
Ce qu’Athènes lui opposait
La cité ne s’en remettait pas à la vertu. L’accusateur d’une action publique qui n’obtenait pas le cinquième des voix payait 1 000 drachmes, et autant s’il abandonnait sa poursuite, « afin que personne ne fasse le sycophante », dit un plaideur (Contre Théocrinès, 6). Il perdait en outre, au moins en partie, le droit d’accuser à l’avenir ; les historiens discutent encore de l’étendue de cette déchéance (Edward M. Harris, Dike, 1999).
Une fois par an, l’Assemblée recevait des plaintes préalables, les probolai, contre les sycophantes, dans la limite de 3 citoyens et de 3 métèques ; elle votait le même jour sur l’ostracisme et sur ceux qui n’avaient pas tenu leurs promesses au peuple (Constitution des Athéniens, 43, 5). Le sycophante était rangé parmi les dangers politiques. Une action publique pour sycophantie existait aussi (59, 3).
L’histoire a gardé le souvenir de ce qui arrive quand ces digues cèdent. En 415, après la mutilation des Hermès et la parodie des Mystères, la cité promet aux dénonciateurs jusqu’à 10 000 drachmes (Andocide, Sur les Mystères, 27).
Thucydide note que les Athéniens, « sans mettre les dénonciateurs à l’épreuve », accueillaient tout avec soupçon et faisaient arrêter, sur la foi d’hommes malhonnêtes, des citoyens tout à fait honnêtes (La Guerre du Péloponnèse, VI, 53 ; notre traduction). Le verbe grec, dokimazein, est celui de la dokimasie, l’examen que la cité imposait à ses magistrats : on avait cessé d’examiner ceux qui accusaient.
Un certain Dioclidès affirma avoir reconnu au clair de lune quelque 300 conjurés, et livra 42 noms ; on le couronna, on le fit dîner au prytanée comme un sauveur de la cité. Il finit par avouer qu’il avait menti, et fut mis à mort. C’est du moins le récit d’Andocide, qui avait toutes les raisons de le noircir (Sur les Mystères, 37-66).
L’aveu ne referma rien. Dans la même affaire, sur la foi d’une autre dénonciation, la cité fit exécuter ceux qu’elle put arrêter, et Thucydide note qu’on ne sut jamais si les victimes avaient été punies injustement (VI, 60). Une dénonciation est une déposition, non un verdict : Athènes, cette année-là, l’avait oublié.
La meilleure objection : « sycophante » était aussi une insulte
Les historiens du droit athénien ont jeté sur ce tableau une ombre salutaire. Pour Robin Osborne, le mot ne désignait pas une profession, mais un jugement porté sur l’usage qu’un accusateur volontaire faisait d’une procédure. Pour Matthew R. Christ, c’était une insulte que nul ne revendiquait, et le soupçon collait inévitablement à tout accusateur volontaire (The Litigious Athenian, 1998).
La recherche récente creuse le sillon. Le seul sycophante professionnel se trouvait probablement sur la scène comique, écrit Janek Kucharski (Greek, Roman, and Byzantine Studies, 2012) ; et Théocrinès, le sycophante invétéré d’un plaidoyer transmis sous le nom de Démosthène, apparaît ensuite sur des inscriptions comme arbitre public et membre du Conseil (A. Bartzoka, Tekmeria, 2024).
Une loi contre la sycophantie existait, mais aucun procès intenté sur ce fondement ne nous est parvenu : l’abus était difficile à prouver, et l’accusateur craignait de passer lui-même pour sycophante.
Le pire usage du mot est venu ensuite. En 404, les Trente, installés au pouvoir après la défaite d’Athènes, commencèrent leur règne en faisant mettre à mort ceux dont on disait qu’ils vivaient de la sycophantie, et la cité s’en réjouit (Constitution des Athéniens, 35, 3 ; Xénophon, Helléniques, II, 3, 12). La terreur qui suivit frappa bientôt les riches et les notables. La chasse aux sycophantes avait été le premier prétexte de la tyrannie.
L’objection porte donc, et elle se retourne contre qui voudrait faire de ce mot une arme à son tour. Traiter de sycophante, de délateur ou de corbeau quiconque dénonce un abus est une parade commode pour les puissants mis en cause.
D’où la règle que retient cette entrée : on ne juge pas une accusation à la mine de l’accusateur, ni à la vertu qu’il s’attribue. On la juge à sa méthode.
Le public lui-même hésite sur la frontière. En septembre 2020, 58 % des Américains voyaient dans le fait de dénoncer publiquement, sur les réseaux, des contenus jugés offensants un moyen de faire rendre des comptes, 38 % une manière de punir des gens qui ne le méritent pas, avec un écart massif selon la préférence partisane (Pew Research Center, 2021).
Le droit français fait déjà la distinction. Il punit la dénonciation calomnieuse, celle d’un fait que l’on sait totalement ou partiellement inexact, adressée à une autorité ou à l’employeur de la personne visée, de 5 ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende (Code pénal, article 226-10) ; il protège le lanceur d’alerte, qui signale ou divulgue « sans contrepartie financière directe et de bonne foi » (loi du 9 décembre 2016, article 6, dans sa rédaction de 2022).
La Constitution d’urgence interdit d’opposer le secret des affaires à la personne qui, « de bonne foi et sans contrepartie financière directe », révèle une infraction ou un risque grave (titre VI, article 8). Le #PIC soutient les lanceurs d’alerte. C’est précisément pourquoi il refuse qu’on les confonde avec les sycophantes.
Une grammaire qui traverse les régimes
La loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) pousse la logique de la loi des suspects jusqu’à son terme. La preuve y est « toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite » (article 8) ; tout citoyen, qui reçoit le droit de traduire « les conspirateurs et les contre-révolutionnaires » devant les magistrats, « est tenu de les dénoncer dès qu’il les connaît » (article 9) ; et la loi, qui donne aux « patriotes calomniés » des jurés pour défenseurs, « n’en accorde point aux conspirateurs » (article 16 ; texte du décret).
Quand la procédure disparaît, il ne reste que l’accusation, et l’accusation suffit. En 7 semaines, jusqu’au 9 thermidor (27 juillet 1794), le Tribunal révolutionnaire de Paris prononce 1 376 condamnations à mort (Encyclopaedia Britannica).
Sous l’Occupation, la lettre de dénonciation devient une pratique ordinaire. L’historien Laurent Joly en a mesuré l’ampleur sans la gonfler : le chiffre de 3 à 5 millions de lettres qui circule encore est une extrapolation sans fondement, mais au moins 20 000 lettres de dénonciation sont parvenues au seul Commissariat général aux questions juives entre 1941 et 1944, et la dénonciation des Juifs, sans être le phénomène de masse qu’on imagine, a provoqué la mort de plusieurs milliers de personnes (Vingtième Siècle, 2007 ; Dénoncer les Juifs sous l’Occupation, CNRS Éditions, 2017).
Aux États-Unis, le 9 juin 1954, en pleine audience, le sénateur McCarthy accuse l’un des jeunes avocats du cabinet de Joseph Welch d’avoir eu des liens avec une organisation communiste. Welch l’arrête : « Let us not assassinate this lad further, senator. You have done enough. Have you no sense of decency? » (cessons d’assassiner davantage ce garçon, sénateur. Vous en avez assez fait. N’avez-vous donc aucun sens de la décence ?). Le 2 décembre suivant, le Sénat condamne McCarthy par 67 voix contre 22, pour son attitude envers 2 commissions sénatoriales et non pour cet épisode (Sénat des États-Unis ; la condamnation).
Ces rappels ne comparent pas notre temps à ces époques. Ils montrent une constante : partout où l’appartenance compte plus que l’argument, la dénonciation prospère, et elle prospère volontiers chez ceux qui se croient vertueux.
La machine à accuser
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé le procédé. Ils l’ont rendu gratuit, instantané et rentable.
En 2021, William J. Brady, Molly J. Crockett et leurs collègues ont montré, sur 12,7 millions de tweets, que les messages d’indignation morale récompensés par des « j’aime » et des partages incitent leurs auteurs à s’indigner davantage la fois suivante : la récompense fait l’apprentissage, et l’indignation s’apprend comme le reste (Science Advances, 2021).
La même année, Steve Rathje, Jay Van Bavel et Sander van der Linden, sur 2,7 millions de publications de médias et d’élus du Congrès américain, ont trouvé que chaque mot désignant le camp adverse augmentait de 67 % la cote de partage d’un message, au sens statistique du terme, et que l’effet valait à gauche comme à droite (PNAS, 2021).
Ce n’est pas que tout le monde soit devenu méchant. Alexander Bor et Michael Bang Petersen ont établi que l’hostilité politique en ligne vient surtout d’individus en quête de statut, tout aussi hostiles hors ligne, et ils apportent de premiers indices que le réseau les rend plus visibles (American Political Science Review, 2022). D’où une hypothèse : une poignée d’accusateurs suffit à faire le climat, pendant que la majorité se tait.
Tocqueville l’avait vu en Amérique dès 1835 : « la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée ». Il avait aussi décrit, mieux que personne, la contagion du soupçon : de celui qui sort du cercle, « ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour » (De la démocratie en Amérique, I, 2e partie, chapitre 7).
Le cercle se trace désormais en quelques heures, et chacun peut tenir le compas.
Ce que la notion dit du #PIC
En 1976, la militante féministe Jo Freeman décrivait sous le nom de trashing la forme que prend la sycophantie dans un mouvement d’émancipation. Ce n’est, écrivait-elle, ni le désaccord, ni le conflit, ni l’opposition, qui sont nécessaires à toute organisation vivante : « It is not done to expose disagreements or resolve differences. It is done to disparage and destroy. » (il ne sert pas à exposer des désaccords ni à résoudre des différends ; il sert à dénigrer et à détruire ; Ms., avril 1976).
Elle ajoutait que le procédé ne fonctionne bien que si sa victime est seule, parce qu’il consiste à isoler une personne et à lui imputer les problèmes du groupe, et qu’au bout du compte, tout le monde y perd.
La militante qui nous a proposé cette entrée en tire la leçon qui nous concerne : un collectif peut très sincèrement affirmer qu’il accueille la contradiction, tout en développant ses propres réflexes de défense, qui consistent à prendre les critiques pour des attaques, à soupçonner ceux qui doutent, à confondre désaccord et déloyauté.
Le #PIC a écrit ses garde-fous, et les a rendus publics. Le Protocole veut une révocation motivée, précédée d’une procédure contradictoire, et précise que la suspension conservatoire « ne vaut pas sanction » (titre IV, article 7) ; il apprécie la violence d’un allié éventuel « sur des faits publics (appels, actes, condamnations) et non sur des réputations », et pose que « nul ne peut être désigné comme infiltré, en public comme en privé, sans décision rendue au terme de la procédure contradictoire du Titre VII » (titre IV, article 8).
Il y a plus délicat. En créant un devoir de véracité pour les gouvernants et les candidats, la Constitution d’urgence permet à tout électeur de saisir le juge (titre V, article premier) : c’est rouvrir la porte de l’accusateur volontaire. Elle en a aussi reposé les gonds : la preuve incombe à celui qui allègue, les saisines manifestement infondées sont écartées par ordonnance motivée, ni prison ni amende ne frappent l’accusé, et la saisine destinée à intimider est sanctionnée (voyez la riposte « Votre délit de mensonge politique, c’est la police de la pensée »).
Reste la riposte cinglante que le #PIC pratique dans le débat public. Elle ne répond qu’à l’insulte, jamais à une question, et le #PIC répond à la question avant de répondre à l’injure (« La franchise radicale »). Un mouvement qui confondrait les deux aurait trouvé sa propre sycophantie.

Une démocratie vivante, conclut notre militante, doit pouvoir entendre simultanément 2 exigences : protéger ceux qui dénoncent réellement les abus, et protéger le débat contre l’usage abusif de la dénonciation. Elle doit pouvoir entendre une accusation, et continuer de demander les faits.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Athènes
Platon, Apologie de Socrate, 18b-19b et 35e-36b. La règle du cinquième des voix et des 1 000 drachmes, et les « anciens accusateurs » contre lesquels on se bat comme contre des ombres. Texte grec (édition Burnet). consulter la source
Constitution des Athéniens, 9, 1 ; 35, 3 ; 43, 5 ; 59, 3. L’accusation ouverte à « qui le veut », la plainte annuelle contre les sycophantes devant l’Assemblée, l’action publique pour sycophantie, et la purge par laquelle commencent les Trente. Traduction française. consulter la source
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, VI, 27, 53 et 60 ; Andocide, Sur les Mystères, 27-66. L’affaire des Hermès, en 415 : les récompenses promises, les dénonciateurs qu’on n’éprouve plus, l’aveu de Dioclidès. Traduction de Jean Voilquin. consulter la source
Démosthène et pseudo-Démosthène : Contre Théocrinès, 6 ; Contre Midias, 103 ; Contre Aristogiton I, 40. La raison d’être de l’amende, la plainte faite pour être affichée, le « chien du peuple ». Le Contre Théocrinès n’est pas de Démosthène, et l’authenticité du Contre Aristogiton I est discutée ; tous deux nous sont parvenus sous son nom. consulter la source
Aristophane, Acharniens (425) et Ploutos (388). Les portraits comiques du sycophante ; le Ploutos dans la traduction d’Eugène Talbot. consulter la source
Robin Osborne, « Vexatious litigation in classical Athens », et David Harvey, « The sykophant and sykophancy », dans P. Cartledge, P. Millett et S. Todd (dir.), Nomos, Cambridge University Press, 1990. Le débat fondateur : le sycophante était-il une profession ou une étiquette ?
Matthew R. Christ, The Litigious Athenian, Johns Hopkins University Press, 1998. La sycophantie comme construction idéologique et comme insulte ; compte rendu de Brad Cook dans la Bryn Mawr Classical Review. consulter la source
Edward M. Harris, « The Penalty for Frivolous Prosecutions in Athenian Law », Dike, 2, 1999. Les sanctions contre l’accusateur désavoué, et la discussion sur l’étendue de la déchéance qu’il encourait. consulter la source
Carine Karitini Doganis, « La sycophantie dans la démocratie athénienne d’après les comédies d’Aristophane », Journal des savants, 2001. Une étude en français, sur Persée. consulter la source
A. Bartzoka, « Travaux et jours d’un sycophante notoire (?) dans l’Athènes du IVe siècle : Théocrinès d’Hybadai » (en grec), Tekmeria, 18, 2024. Quand l’épigraphie corrige le portrait qu’un plaidoyer a dressé d’un adversaire. consulter la source
De la Terreur au maccarthysme
Décret du 17 septembre 1793 relatif aux gens suspects ; décret du 22 prairial an II (10 juin 1794). Les relations comme indice, la preuve « morale », le devoir de dénoncer, la défense refusée. Transcription des textes. consulter la source
Laurent Joly, « La délation antisémite sous l’Occupation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 96, 2007. L’ampleur réelle de la dénonciation, contre les chiffres légendaires. consulter la source
Sénat des États-Unis, « Have You No Sense of Decency? ». Les audiences de juin 1954 et la réplique de Joseph Welch ; voir aussi la page du Sénat sur la condamnation de McCarthy, le 2 décembre 1954. consulter la source
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835, I, 2e partie, chapitre 7. « Du pouvoir qu’exerce la majorité en Amérique sur la pensée » : le cercle formidable, et ceux qui vous abandonnent de peur qu’on les fuie à leur tour. consulter la source
Jo Freeman, « Trashing: The Dark Side of Sisterhood », Ms., avril 1976. La sycophantie à l’intérieur d’un mouvement d’émancipation, décrite par l’une de ses militantes. consulter la source
Études récentes
James L. Gibson et Joseph L. Sutherland, « Keeping Your Mouth Shut: Spiraling Self-Censorship in the United States », Political Science Quarterly, 138, 3, 2023. La proportion d’Américains qui ne se sentent pas libres de parler a triplé depuis le maccarthysme. consulter la source
Pippa Norris, « Cancel Culture: Myth or Reality? », Political Studies, 71, 1, 2023. Près de 2 500 politistes de plus de 100 pays : ceux qui se sentent réduits au silence sont à droite ici, à gauche ailleurs ; l’auteure y voit ceux qui pensent autrement que la culture dominante de leur société. consulter la source
William J. Brady, Killian McLoughlin, Tuan N. Doan et Molly J. Crockett, « How social learning amplifies moral outrage expression in online social networks », Science Advances, 7, 33, 2021. L’indignation récompensée s’apprend. consulter la source
Steve Rathje, Jay J. Van Bavel et Sander van der Linden, « Out-group animosity drives engagement on social media », PNAS, 118, 26, 2021. Le camp adverse, premier moteur du partage. consulter la source
Alexander Bor et Michael Bang Petersen, « The Psychology of Online Political Hostility », American Political Science Review, 116, 1, 2022. Les hostiles en ligne le sont aussi ailleurs ; en ligne, on les voit davantage. consulter la source
Pew Research Center, « Americans and “Cancel Culture” », 19 mai 2021. Demande de comptes ou punition indue : la frontière vue par le public. consulter la source
Droit
Code pénal, article 226-10 (dénonciation calomnieuse). 5 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende pour qui dénonce à une autorité un fait qu’il sait inexact. consulter la source

Loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016, article 6, dans sa rédaction issue de la loi n° 2022-401 du 21 mars 2022. La définition légale du lanceur d’alerte : « sans contrepartie financière directe et de bonne foi ». consulter la source
Version 1 du 1er novembre 2026 : première publication, d’après la proposition d’une militante du #PIC. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La parrhèsia · Le contradictoire · La sécurité psychologique · La dokimasie
La riposte, dans l’Autodéfense : « Êtes-vous bien sûrs de supporter la critique et la contradiction ? » · « Le #PIC s’allie avec n’importe qui » · « Votre délit de mensonge politique, c’est la police de la pensée »
La parade : Constitution, titre V, article premier · titre XIII, article 6 · titre VI, article 8 · Protocole, titre V, article 7 · titre VII, article 4
Du même tonneau, dans le Lexique : Diviser sans infiltrer · L’entrisme démocratique · Les procédures-bâillons · L’étiquette « complotiste » · La reductio ad Hitlerum · Le bouc émissaire · La spirale du silence · La complaisance algorithmique
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : la preuve à la charge de qui accuse ; le contradictoire avant toute sanction ; une amende pour la saisine qui intimide ; la protection de l’alerte de bonne foi ; et, devant toute mise en cause, 3 questions.
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
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Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

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