Abécédaire · La sécurité psychologique

La sécurité psychologique Au milieu des années quatre-vingt-dix, une jeune chercheuse de Harvard, Amy Edmondson, suit 8 services hospitaliers pour mesurer ce que la qualité d’une équipe fait aux erreurs de médication.

Le résultat la contrarie : les meilleures équipes en déclarent davantage. Elles ne se trompent pas plus ; elles osent le dire. Les autres se taisent, et l’erreur cachée ne sert plus de leçon.

De cette surprise naît une notion, la sécurité psychologique, qu’Edmondson définit en 1999 comme la croyance, partagée par les membres d’une équipe, que l’on peut y prendre sans danger des risques interpersonnels : poser une question naïve, avouer une faute, avancer une idée encore mal dégrossie, contredire.

Chacun fait sans cesse ce calcul muet. Quand la réponse est le ridicule, le soupçon ou la rebuffade, on se tait, et l’équipe perd ce qu’elle avait de plus précieux sans savoir qu’elle l’a perdu.

Google a retrouvé la notion en 2015, au terme de 2 ans d’enquête sur ses propres équipes : de loin le premier des facteurs de leur réussite. Le contresens courant la confond avec la gentillesse.

Edmondson le récuse : ce dont il s’agit, dit-elle, c’est de franchise. Une équipe exigeante et sûre apprend ; sûre sans exigence, elle s’assoupit dans le confort ; exigeante sans sécurité, elle vit dans l’anxiété et dissimule ses fautes.

Pour un mouvement de bénévoles, l’enjeu redouble : aucun salaire ne retient celui qu’on a humilié, il s’en va sans bruit, et ce sont souvent les plus scrupuleux qui partent les premiers.

Le #PIC en tire une distinction qui ordonne le reste. La cité est une agora, où l’on s’affronte en adversaires, parfois rudement, et c’est très bien ainsi : c’est la démocratie agonistique.

L’équipe est un atelier, où l’on se contredit sans se blesser. Le Protocole en fait une règle, la sécurité des échanges : elle proscrit la moquerie et le procès d’intention, et n’écarte jamais une objection pour son contenu.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Vous exigez la démocratie pour la France, pas pour votre mouvement », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent ».

Pour aller plus loin

Le mot n’est pas d’Edmondson. Edgar Schein et Warren Bennis l’emploient dès 1965 : pour qu’un individu consente à changer, il faut qu’il se sente assez en sûreté pour renoncer à ce qu’il croyait savoir.

William Kahn en fait, en 1990, l’une des 3 conditions de l’engagement au travail, avec le sens et la disponibilité. L’apport d’Edmondson est de la déplacer de l’individu vers le groupe.

La sécurité psychologique n’est pas un trait de caractère, c’est un climat : il se construit ou se détruit à plusieurs, et peut différer d’une équipe à l’autre au sein d’une même organisation.

Rien ne le décrète, tout le fabrique : la manière dont on accueille la première question maladroite, la première erreur avouée, la première objection.

Elle n’est ni la gentillesse, ni le consensus, ni l’absence de conflit.

Edmondson la croise avec l’exigence et obtient 4 zones : l’apathie, où l’on n’exige rien et ne risque rien ; l’anxiété, où l’on exige tout sans protéger personne ; le confort, où l’on protège sans rien exiger ; l’apprentissage, enfin, où les deux se rejoignent, et qui est la seule où l’on progresse.

La sécurité psychologique n’abaisse donc pas la barre : elle permet de dire qu’on ne l’a pas franchie. Elle rejoint ici une vieille notion politique, la parrhèsia, le courage de dire vrai à qui peut vous le faire payer.

Là où la franchise exige du courage, c’est qu’elle coûte. Une équipe qui a besoin de héros pour que la vérité y circule est une équipe mal faite.

Chantal Mouffe a montré que la démocratie vit du conflit, pourvu que l’ennemi y devienne un adversaire : l’agonisme, non l’antagonisme. Cette rudesse est le prix de la liberté publique, et le #PIC la revendique.

Mais ce qui vaut pour la cité ne vaut pas pour l’équipe qui prépare ce qu’on y défendra. Albert Hirschman l’a établi en 1970 : face à ce qui le déçoit, le membre d’une organisation peut protester ou partir, et il part d’autant plus vite que la prise de parole lui coûte cher.

Le bénévole n’a ni contrat à rompre ni salaire à perdre ; sa seule monnaie est la bonne volonté, et elle s’épuise à coups de canif. Les Grecs distinguaient 2 Éris, 2 discordes : celle qui détruit et celle qui stimule.

L’atelier cultive la seconde, c’est l’agôn ; il se garde de la première.

Faute de règles, un groupe glisse vers ce que le psychiatre Stephen Karpman a décrit en 1968 comme le triangle dramatique : un persécuteur, une victime, un sauveur, rôles qui s’échangent sans fin et consument l’énergie que le travail réclamait.

La militante féministe Jo Freeman a montré, dès 1970, que l’absence de structure ne supprime pas le pouvoir : elle le rend invisible, donc incontestable.

D’où le choix du #PIC de ne pas s’en remettre à la seule bienveillance des personnes, mais d’écrire les règles, pour que nul n’ait à jouer au chef, ni à la victime.

Marshall Rosenberg, le fondateur de la communication non violente, a donné pour titre à l’un de ses livres un vers de la poétesse Ruth Bebermeyer : les mots sont des fenêtres, ou bien ce sont des murs.

Une critique formulée comme un soupçon ferme la fenêtre qu’elle prétendait ouvrir.

Louis Fouché en tirait, dans les réunions du mouvement, une leçon plus rude encore : un collectif militant n’a pas vocation à combler le besoin d’amour de ceux qui s’y joignent ; il le ferait mal, et il y perdrait son travail.

On objectera que la sécurité psychologique n’est qu’un « espace sûr » de plus, et que ces cocons étouffent la pensée.

Greg Lukianoff et Jonathan Haidt ont fait en 2018 le procès de ce qu’ils nomment le « sécuritarisme » (safetyism), qui prétend protéger les esprits de tout inconfort et finit par les affaiblir. L’objection porte, mais elle vise autre chose.

Le sécuritarisme promet de n’être jamais contredit ; la sécurité psychologique garantit de pouvoir contredire. Le premier protège de l’idée ; la seconde protège la personne qui l’avance, précisément pour que l’idée soit discutée sans ménagement.

La règle du Protocole est construite ainsi : elle ne porte que sur la forme et n’écarte aucune objection pour son contenu. Ce que le #PIC institue dans ses ateliers n’est pas une zone de confort, c’est une zone d’apprentissage.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Amy C. Edmondson, « Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams », Administrative Science Quarterly, vol. 44, n° 2, 1999, p. 350-383 : « a shared belief held by members of a team that the team is safe for interpersonal risk taking » (la croyance, partagée par les membres d’une équipe, que l’on peut y prendre sans danger des risques interpersonnels ; notre traduction). consulter la source

Amy C. Edmondson, « Learning from Mistakes Is Easier Said Than Done », The Journal of Applied Behavioral Science, vol. 32, n° 1, 1996 : l’étude fondatrice sur les erreurs de médication dans 8 services hospitaliers, où les équipes les mieux conduites déclarent le plus d’erreurs. consulter la source

Amy C. Edmondson, The Fearless Organization: Creating Psychological Safety in the Workplace for Learning, Innovation, and Growth, Hoboken, Wiley, 2018 : la synthèse de 20 ans de recherches, et la matrice qui croise la sécurité psychologique et l’exigence (apathie, anxiété, confort, apprentissage). consulter la source

Harvard Business Review, HBR IdeaCast, « Creating Psychological Safety in the Workplace », entretien avec Amy C. Edmondson, janvier 2019 : « What it’s about is candor; what it’s about is being direct, taking risks, being willing to say, ’I screwed that up.’ » (ce dont il s’agit, c’est de franchise : parler sans détour, prendre des risques, être prêt à dire « je me suis planté » ; notre traduction). consulter la source

Julia Rozovsky, « The five keys to a successful Google team », Google re:Work, 2015 : « Psychological safety was far and away the most important of the five dynamics we found » (la sécurité psychologique était, de loin, la plus importante des cinq dynamiques que nous avons trouvées ; notre traduction). consulter la source

Edgar H. Schein et Warren G. Bennis, Personal and Organizational Change through Group Methods, New York, Wiley, 1965 : la première occurrence de la notion, rapportée au changement individuel.

William A. Kahn, « Psychological Conditions of Personal Engagement and Disengagement at Work », Academy of Management Journal, vol. 33, n° 4, 1990 : le sens, la sécurité et la disponibilité, 3 conditions de l’engagement.

Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016 : la démocratie agonistique, ou comment faire de l’ennemi un adversaire.

Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995 ; Exit, Voice, and Loyalty, Harvard University Press, 1970 : partir ou protester, les deux réponses du membre déçu.

Stephen B. Karpman, « Fairy Tales and Script Drama Analysis », Transactional Analysis Bulletin, vol. 7, n° 26, 1968 : le triangle dramatique, persécuteur, victime, sauveur.

Jo Freeman, « The Tyranny of Structurelessness », 1970 : « Contrary to what we would like to believe, there is no such thing as a structureless group. » (contrairement à ce que nous aimerions croire, il n’existe pas de groupe sans structure ; notre traduction). consulter la source

Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs). Introduction à la communication non violente, Paris, La Découverte, 1999 : le titre reprend un poème de Ruth Bebermeyer.

Greg Lukianoff et Jonathan Haidt, The Coddling of the American Mind, New York, Penguin Press, 2018 : la critique du « sécuritarisme » (safetyism).

Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France, 1984, Paris, Gallimard-Seuil, 2009 : la parrhèsia, ou le risque de dire vrai.

#PIC, Le Protocole, Titre V, article 7 : « Chacun doit pouvoir y proposer, se tromper, interroger ou reconnaître une erreur sans craindre la moquerie, le soupçon ou l’humiliation. ». consulter la source

Version 1 du 30 septembre 2026 — première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

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