Le bouc émissaire Le mot vient du Lévitique. Au jour du Grand Pardon, 2 boucs sont tirés au sort : l’un est sacrifié, l’autre reçoit l’imposition des mains du grand prêtre, qui confesse sur sa tête toutes les fautes d’Israël, puis on le chasse au désert, « pour Azazel ».
La Vulgate l’appellera caper emissarius, le bouc qu’on renvoie. René Girard a fait de ce rite la clé d’un mécanisme (Le Bouc émissaire, 1982) : quand une communauté se déchire, la violence de tous contre tous se résout en violence de tous contre un.
On désigne une victime, on l’accuse du crime qui explique le désordre, on l’expulse ou on la tue, et la paix revient, ce qui prouve aux persécuteurs qu’elle était coupable.
Girard en relève les signes récurrents, qu’il appelle les stéréotypes de la persécution : une crise qui brouille toutes les différences, un crime énorme imputé, une victime qui porte les marques de sa sélection (l’étranger, la minorité, l’infirme), la violence collective.
En 1349, en pleine peste noire, le poète Guillaume de Machaut écrit posément que les juifs ont payé des chrétiens pour empoisonner les rivières et les fontaines. Ce n’est pas un mythe : c’est un texte de persécution, rédigé par un homme sincèrement convaincu, au moment où l’on brûle des communautés juives entières.
Le mécanisme n’est pas pour autant une loi de la nature, et c’est là que l’histoire devient politique.
En 1940, 2 chercheurs de Yale, Carl Hovland et Robert Sears, avaient cru établir un lien direct entre la chute du prix du coton et les lynchages de Noirs dans le Sud américain, de 1882 à 1930 : la misère appellerait mécaniquement sa victime.
En 1998, Donald Green et 2 collègues reprennent les séries et les prolongent jusqu’en 1938 : le lien s’évanouit, et de 1930 à 1932, en pleine débâcle, les lynchages reculent.
Leur conclusion est plus inquiétante que l’hypothèse de départ : le rapport entre la rancœur économique et la violence contre une minorité pourrait bien dépendre de la manière dont des dirigeants et des organisations cadrent et mobilisent cette rancœur.
Le bouc émissaire ne naît pas ; on le nomme. D’où son utilité pour qui gouverne : une colère dirigée vers le bas, ou vers le côté, ne remonte pas.
Selon les saisons et les tribunes, on a proposé aux Français l’immigré, le fonctionnaire, l’assisté, le chômeur, le retraité, le non-vacciné, le Gilet jaune, et chaque fois une catégorie qui ne décide de rien, chargée des fautes de ceux qui décident de tout.
La réserve s’impose, et elle coupe dans les deux sens : tout accusé n’est pas innocent, nommer un responsable n’est pas toujours désigner un bouc, et crier au bouc émissaire est parfois la ruse du vrai coupable. La différence tient à la preuve et à la proportion.
Le test de Girard reste simple : si la faute alléguée explique tout, si l’accusé est choisi pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il a fait, et si l’unanimité soulage, méfiez-vous. La Constitution du #PIC charge le collège de juristes de sa Cour de garantie démocratique de protéger les droits fondamentaux et les minorités « contre toute atteinte que porterait une majorité de circonstance », et frappe de nullité toute norme, « fût-elle adoptée par référendum », qui toucherait à son noyau intangible ; et elle assigne à sa justice d’exception une fin : « non la vengeance, mais le rétablissement de la Concorde citoyenne par la reconnaissance publique de la vérité ».
Au citoyen, un réflexe : devant chaque coupable désigné, demandez qui, pendant ce temps, décidait.
Pour aller plus loin
Avant René Girard, l’anthropologie rangeait le bouc émissaire parmi les erreurs.
Dans l’édition abrégée du Rameau d’or (1922), James George Frazer consacre un chapitre entier au « transfert du mal » et l’explique par une confusion grossière entre le physique et le mental : le sauvage croirait pouvoir « faire passer le fardeau de ses peines et de ses chagrins à un autre » (notre traduction).
Frazer y voyait une superstition de primitifs. Girard a renversé la perspective, de La Violence et le sacré (1972) au Bouc émissaire (1982) : ce n’est pas une erreur de primitifs, c’est un mécanisme de toutes les sociétés, et il ne fonctionne qu’à condition que les persécuteurs croient à la culpabilité de leur victime.
Depuis que le mécanisme a été mis à nu, résume la présentation de son livre, « nous restons des persécuteurs mais des persécuteurs honteux » ; la formule est lourde de conséquences politiques.
Le bouc émissaire moderne doit donc se déguiser. Il ne se présente plus comme un sacrifice, mais comme une mesure d’ordre public.
La France en offre un cas jugé. Le 5 août 2010, une circulaire du ministère de l’Intérieur rappelle aux préfets l’objectif présidentiel du 28 juillet, 300 campements illicites évacués en 3 mois, « en priorité ceux des Roms », et leur prescrit « une démarche systématique de démantèlement des camps illicites, en priorité ceux de Roms ».
Le 14 septembre, la commissaire européenne chargée des droits fondamentaux se dit « consternée » par une situation donnant l’impression que des personnes sont expulsées d’un État membre « simplement parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique » (notre traduction).
Le 7 avril 2011, le Conseil d’État annule la circulaire du 5 août : invoquer la salubrité et la tranquillité publiques ne permettait pas de conduire, en méconnaissance du principe d’égalité, « une politique d’évacuation des campements illicites désignant spécialement certains de leurs occupants » en raison de leur origine ethnique.
Le test de Girard, en droit : on avait choisi des occupants pour ce qu’ils étaient, non pour ce qu’ils avaient fait.
L’Allemagne a connu la forme la plus pure du procédé, celle où ceux qui ont décidé désignent ceux qui n’ont rien décidé. À l’automne 1918, le haut commandement sait l’armée épuisée et fait lui-même demander l’armistice.
Le 18 novembre 1919, devant une commission d’enquête de l’Assemblée nationale, l’ancien feld-maréchal Paul von Hindenburg déclare, en s’abritant derrière un officier anglais, que l’armée allemande a été « poignardée dans le dos » (notre traduction).
Le Musée historique allemand résume sobrement l’opération : les chefs militaires « ne voulaient pas assumer la responsabilité de la défaite » (notre traduction). La faute passe aux grévistes et aux socialistes, puis prend dans les années 1920 une tournure antisémite.
80 ans plus tard, Donald Green et ses collègues cherchaient la variable qui manquait entre la misère et la persécution ; ils avançaient l’hypothèse d’une absence d’acteurs politiques en vue « imputant la faute économique à des groupes cibles » (notre traduction).
En 1919, cet acteur ne manquait pas : il portait le bâton de maréchal.
L’objection la plus sérieuse vise Girard lui-même. Sa théorie explique tout, et une théorie qui explique tout ne peut guère être démentie ; nombre d’anthropologues lui ont reproché de lire toutes les cultures avec une seule clé.
L’objection est fondée contre le système, non contre l’outil. On n’a pas besoin d’adhérer à l’anthropologie entière de Girard pour se servir de ses critères, qui se vérifient cas par cas, dans les archives comme devant un juge : le Conseil d’État n’a rien fait d’autre en 2011.
La notion a d’ailleurs une limite qu’il faut assumer : elle ne dit pas qui est coupable, elle décrit une structure d’accusation. Et cette structure n’a pas de camp.
« Les élites » peuvent devenir un bouc aussi commode que « les assistés » ; c’est pourquoi le #PIC ne parle des globalistes qu’au sens de l’historien Quinn Slobodian, une doctrine datée, des institutions et des actes documentés, jamais une catégorie de personnes accusée pour ce qu’elle est.
Le #PIC en tire une règle de construction plus qu’un sermon.
Sa Constitution d’urgence reprend dans son article premier, dans les termes mêmes que le Conseil d’État opposait en 2011 au ministre, l’égalité devant la loi de tous les citoyens « sans distinction d’origine, de race ou de religion » ; et, faisant du patrimoine le cadre de la délibération, ajoute que « nul ne peut se prévaloir de ce patrimoine pour exclure un citoyen de la communauté nationale » (Constitution d’urgence, Titre I, article 3).
Reste le risque propre à une démocratie référendaire : une majorité peut désigner son bouc par un vote aussi bien qu’un ministre par une circulaire.
C’est la tyrannie de la majorité, et le texte y répond par une Cour de garantie qui protège les minorités contre « une majorité de circonstance ».
L’hypothèse du #PIC est qu’un peuple qui décide lui-même a moins besoin de coupables de substitution qu’un peuple à qui l’on doit expliquer pourquoi rien ne change. Elle se vérifiera au premier orage.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Lévitique, chapitre 16, versets 21-22, Bible, trad. Louis Segond, 1910 : « Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant, et il confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes les transgressions par lesquelles ils ont péché ; il les mettra sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert, à l’aide d’un homme qui aura cette charge. Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée ». consulter la source
James George Frazer, The Golden Bough, Macmillan, 1922 (édition abrégée), chapitre LV, « The Transference of Evil » : « The notion that we can transfer our guilt and sufferings to some other being who will bear them for us is familiar to the savage mind. » (L’idée que nous pouvons transférer notre culpabilité et nos souffrances à un autre être, qui les portera pour nous, est familière à l’esprit sauvage ; notre traduction). consulter la source
René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982 (présentation de l’éditeur) : « Le bouc émissaire suppose toujours l’illusion persécutrice. » ; « Nous restons des persécuteurs mais des persécuteurs honteux. ». consulter la source
Deutsches Historisches Museum, LeMO, « Dolchstoßlegende » (sur la déposition de Paul von Hindenburg du 18 novembre 1919) : « Die Verantwortung für die Niederlage wollten die führenden Militärs allerdings nicht übernehmen » (Les chefs militaires ne voulaient pas, cependant, assumer la responsabilité de la défaite ; notre traduction). consulter la source
Donald P. Green, Jack Glaser et Andrew Rich, « From lynching to gay bashing: the elusive connection between economic conditions and hate crime », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 75, n° 1, 1998, p. 82-92 (résumé) : « The authors speculate that the predictive force of macroeconomic fluctuation is undermined by the rapid rate of decay in the frustration-bred aggressive impulse and the absence of prominent political actors affixing economic blame on target groups. » (Les auteurs avancent que la force prédictive des fluctuations macroéconomiques est affaiblie par l’extinction rapide de l’impulsion agressive née de la frustration et par l’absence d’acteurs politiques en vue imputant la faute économique à des groupes cibles ; notre traduction). consulter la source
Viviane Reding, vice-présidente de la Commission européenne, déclaration sur la situation des Roms, SPEECH/10/428, Bruxelles, 14 septembre 2010 : « I personally have been appalled by a situation which gave the impression that people are being removed from a Member State of the European Union just because they belong to a certain ethnic minority. » (J’ai personnellement été consternée par une situation qui donnait l’impression que des personnes étaient expulsées d’un État membre de l’Union européenne simplement parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique ; notre traduction). consulter la source
Conseil d’État, 7 avril 2011, Association SOS Racisme – Touche pas à mon pote, n° 343387 : « cette circonstance ne l’autorisait pas à mettre en oeuvre, en méconnaissance du principe d’égalité devant la loi, une politique d’évacuation des campements illicites désignant spécialement certains de leurs occupants en raison de leur l’origine ethnique [sic] ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 3 : « Nul ne peut se prévaloir de ce patrimoine pour exclure un citoyen de la communauté nationale, ni l’invoquer pour restreindre les droits fondamentaux garantis par la présente Constitution. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La concorde citoyenne · La tyrannie de la majorité
La riposte, dans l’Autodéfense : « La démocratie directe, c’est la tyrannie de la majorité »
La parade : Constitution, titre XIX, article 5 · Constitution, titre XIII, article 5
Du même tonneau, dans le Lexique : La culpabilisation · Le gouvernement par la peur · La reductio ad Hitlerum · L’étiquette « complotiste » · L’atomisation et l’individualisme
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à délibérer à froid
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