Lexique du Pouvoir · La culpabilisation

La culpabilisation Le jour de la Terre 1971, la télévision américaine diffuse un spot devenu légendaire : un Amérindien pagaie sur une rivière souillée, un automobiliste jette un sac d’ordures à ses pieds, une larme coule sur sa joue.

Slogan : ce sont les gens qui commencent la pollution, ce sont les gens qui peuvent l’arrêter.

L’annonceur, Keep America Beautiful, avait été fondé en 1953 par l’American Can Company et le verrier Owens-Illinois, c’est-à-dire par les fabricants d’emballages jetables, l’année même où le Vermont s’en prenait aux bouteilles jetables ; quant à l’Amérindien, c’était un acteur d’origine italienne.

30 ans plus tard, le pétrolier BP, conseillé par l’agence Ogilvy & Mather, popularise l’« empreinte carbone » individuelle et met en ligne, en 2004, l’un des premiers calculateurs.

Le procédé ne varie pas : déplacer une responsabilité de structure vers la conscience de chacun, pour que la question de la consigne, ou du puits de pétrole, ne soit jamais posée.

Le sociologue Zygmunt Bauman a décrit ce déplacement en 2000, en reprenant une formule d’Ulrich Beck : la manière dont on vit devient « une solution biographique à des contradictions systémiques » ; les risques continuent d’être produits par la société, seuls le devoir et la nécessité d’y faire face sont individualisés.

L’État connaît la partition. Depuis l’automne 2022, ses campagnes « Chaque geste compte » invitent à baisser, éteindre, décaler ; et le 4 janvier 2022, dans Le Parisien, le président de la République concluait, au sujet des non-vaccinés : « Un irresponsable n’est plus un citoyen. »

La phrase dépasse l’appel au civisme : dans la bouche d’un chef d’État, la faute morale devient un motif de déchéance civique. La réserve est ici indispensable, et elle est chiffrée.

En juin 2019, le cabinet Carbone 4 calcule qu’un Français qui appliquerait tous les gestes possibles, de façon héroïque et sans investir, réduirait son empreinte carbone d’environ un quart, et de 45 % en investissant dans son logement et sa voiture ; un citoyen moyen, non héroïque, porte environ un quart de l’effort nécessaire.

Le geste compte donc ; les pouvoirs qui le prêchent ont seulement oublié de dire que les trois autres quarts dépendent d’eux, des entreprises et de l’État.

La culpabilisation n’est pas l’appel à la responsabilité : c’est la responsabilité rendue asymétrique, exigée de celui qui ne décide de presque rien, épargnée à celui qui décide de presque tout.

Elle a un bénéfice secondaire, voulu ou non : un peuple qui se sent coupable ne demande pas de comptes, il en rend. La Constitution du #PIC classe parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » et « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ».

Au citoyen, un réflexe : quand on vous dit que chaque geste compte, demandez qui doit faire le plus gros, et s’il l’a fait.

Pour aller plus loin

La généalogie la plus dure de la culpabilité est aussi la plus utile en politique.

En 1887, dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale, Nietzsche demande si les « généalogistes de la morale » se sont seulement douté que « le concept moral essentiel “faute” tire son origine de l’idée toute matérielle de “dette” ».

L’allemand le dit d’un seul mot, Schuld, et la thèse va loin : la faute naît d’une relation entre un créancier et un débiteur, et quiconque parvient à vous faire sentir coupable se constitue, du même geste, votre créancier.

La politique de la dette comme discipline n’a pas eu à inventer ce ressort ; elle l’a trouvé dans la langue. Près d’un siècle plus tard, en 1983, l’historien Jean Delumeau a donné au mot « culpabilisation » son histoire savante : Le Péché et la peur.

La culpabilisation en Occident, XIIIe-XVIIIe siècles. Il y décrit ce qu’un recenseur résumait en 1985 comme « la peur de soi par l’horreur d’un péché dont la surculpabilisation conduit à la hantise de la damnation ».

La leçon politique de ce livre d’histoire religieuse tient en une phrase : la culpabilisation n’est pas un sentiment spontané, c’est une pastorale, conduite par une institution qui détient aussi le pouvoir d’absoudre. Qui remet les fautes gouverne les consciences.

La modernité a laïcisé la pastorale sans en changer la forme.

Zygmunt Bauman, dans Liquid Modernity (2000), décrit une modernité « individualisée, privatisée », où « le fardeau de tisser les modèles et la responsabilité de l’échec » retombent « principalement sur les épaules de l’individu » (notre traduction) ; les tâches que l’on tenait naguère pour l’affaire de la raison collective ont été, écrit-il, « assignées au cran et à l’endurance de chacun » (notre traduction).

Le péché a changé de nom, il s’appelle désormais empreinte, gaspillage, irresponsabilité ; la structure du reproche est intacte.

Et elle a le même avantage qu’au temps des missions : elle fait de chacun le comptable de ses fautes, jamais l’auditeur de celles des autres. Il n’est pas indifférent que les pouvoirs qui prêchent le petit geste soient aussi ceux qui fixent le prix de l’énergie, le tracé des lignes de train et les normes des emballages.

L’objection la plus forte mérite d’être prise au sérieux, car elle retourne l’argument.

Le 10 juillet 2017, The Guardian rend compte du Carbon Majors Report publié par l’organisation CDP avec le Climate Accountability Institute : une centaine de producteurs d’énergies fossiles seraient à l’origine de plus de 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1988, et 25 entités de plus de la moitié des émissions industrielles.

Le chiffre semble clore le débat ; il le rouvre. Car il impute au producteur le carbone que brûlent ses clients : de l’aveu même du rapport, la combustion en aval compte pour 90 % des émissions attribuées aux compagnies.

Le pétrole est extrait par la compagnie, l’essence brûlée par l’automobiliste. Si l’on peut attribuer les mêmes tonnes tantôt au puits, tantôt au pot d’échappement, dénoncer la culpabilisation des individus ne serait qu’un autre alibi, symétrique du premier.

L’objection a raison sur la comptabilité : l’une et l’autre attribution sont des conventions. Elle a tort sur la responsabilité, qui ne se mesure pas à la dernière main qui touche la chose, mais au pouvoir de changer les options.

Le consommateur choisit dans un menu ; le producteur et le législateur écrivent le menu. La responsabilité se répartit selon ce pouvoir, et c’est précisément ce que la culpabilisation inverse.

La notion a ses limites, et elle a son revers. Toute exhortation civique n’est pas une culpabilisation : le critère est l’asymétrie, non la morale.

Surtout, la critique de la culpabilisation peut dégénérer en disculpation générale, « c’est la faute du système », qui dispense chacun de tout et le laisse dans l’impuissance apprise.

Un citoyen qu’on déclare irresponsable de tout n’est plus un citoyen, il est un mineur. Le #PIC ne demande donc pas que la responsabilité disparaisse ; il demande qu’elle remonte, et qu’elle soit exigée d’abord de celui qui décide le plus.

C’est le sens de l’engagement le plus singulier de sa Constitution d’urgence.

Avant d’entrer en fonction, les 7 vice-présidents souscrivent devant notaire et sous captation publique « l’engagement de céder tout ou partie de leurs biens personnels en cas de manquement caractérisé à leurs obligations constitutionnelles » (Constitution d’urgence, Titre II, article 5).

C’est la culpabilisation retournée : le risque est d’abord porté par ceux qui gouvernent, ce que la langue des économistes appelle avoir sa peau en jeu.

Le texte y ajoute, pour tous les titulaires de fonctions publiques, une exigence de probité et d’exemplarité renforcée, et leur interdit, comme aux citoyens tirés au sort, de passer pendant 3 ans au service des intérêts dont ils ont eu à connaître (Constitution d’urgence, Titre XVII, article 3).

L’hypothèse est qu’un peuple à qui l’on demande sa part l’accepte quand ceux qui la demandent ont déjà donné la leur. Elle reste à éprouver, et la valeur juridique d’un tel engagement est discutée : l’Autodéfense examine l’objection sans la tenir pour close.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887, trad. Henri Albert, Mercure de France, 1900, deuxième dissertation, § 4 : « Ces généalogistes de la morale se sont-ils seulement douté, même en rêve, que, par exemple, le concept moral essentiel “faute” tire son origine de l’idée toute matérielle de “dette” ? ». consulter la source

Jean Delumeau, Le Péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIe-XVIIIe siècles, Fayard, 1983 ; compte rendu de Guy Boquet, Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 32, n° 2, 1985, p. 342-348 : « Il nous donne aujourd’hui un second volet de cette enquête sur la peur dans l’Europe moderne, la peur de soi par l’horreur d’un péché dont la surculpabilisation conduit à la hantise de la damnation. ». consulter la source

Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Polity Press, 2000 (présentation de l’éditeur) : « The new remoteness and un-reachability of global systemic structure coupled with the unstructured and under-defined, fluid state of the immediate setting of life-politics and human togetherness, call for the rethinking of the concepts and cognitive frames used to narrate human individual experience and their joint history. » (Le nouvel éloignement, l’inaccessibilité nouvelle de la structure systémique globale, jointe à l’état fluide, non structuré et mal défini du cadre immédiat de la politique de la vie et de l’existence commune, appellent à repenser les concepts et les cadres cognitifs qui servent à raconter l’expérience individuelle humaine et son histoire commune ; notre traduction). consulter la source

Tess Riley, « Just 100 companies responsible for 71% of global emissions, study says », The Guardian, 10 juillet 2017 (sur le Carbon Majors Report de CDP et du Climate Accountability Institute) : « Just 100 companies have been the source of more than 70% of the world’s greenhouse gas emissions since 1988, according to a new report. » ; « The report found that more than half of global industrial emissions since 1988 – the year the Intergovernmental Panel on Climate Change was established – can be traced to just 25 corporate and state-owned entities. » (Une centaine d’entreprises seulement sont à l’origine de plus de 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1988, selon un nouveau rapport. […] Le rapport établit que plus de la moitié des émissions industrielles mondiales depuis 1988, année de la création du GIEC, peuvent être attribuées à seulement vingt-cinq entités privées ou publiques ; notre traduction). consulter la source

CDP et Climate Accountability Institute, The Carbon Majors Database. CDP Carbon Majors Report 2017, juillet 2017 : « Scope 3 emissions account for 90% of total company emissions and result from the downstream combustion of coal, oil, and gas for energy purposes. » (les émissions de scope 3 représentent 90 % des émissions totales des compagnies et proviennent de la combustion en aval du charbon, du pétrole et du gaz à des fins énergétiques ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 5 : « Avant leur entrée en fonction, les sept vice-présidents souscrivent, devant notaire et sous captation publique, l’engagement de céder tout ou partie de leurs biens personnels en cas de manquement caractérisé à leurs obligations constitutionnelles. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’intégrité psychique · Le bien commun

La parade : Constitution, titre V, article premier

Du même tonneau, dans le Lexique : Le washing · Le bouc émissaire · Le gouvernement par la peur · Le nudge · L’exploitation des biais · L’injonction paradoxale

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à délibérer à froid

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