Lexique du Pouvoir · La dette comme discipline

La dette comme discipline En allemand, la faute et les dettes portent le même nom, Schuld et Schulden ; Nietzsche en a tiré, en 1887, dans la Généalogie de la morale, que la mauvaise conscience descend du rapport entre le créancier et le débiteur.

L’anthropologue David Graeber a repris l’enquête en 2011 (Dette : 5 000 ans d’histoire) : la phrase selon laquelle il faut bien payer ses dettes n’est pas une proposition économique mais une proposition morale, et c’est pour cela qu’elle clôt la discussion ; rien ne justifie mieux un rapport de force que de le traduire en dette, puisque le plus faible y devient fautif.

La même année, le philosophe Maurizio Lazzarato (La Fabrique de l’homme endetté) décrit la dette comme le rapport de pouvoir central du néolibéralisme : elle ne se contente pas de prélever, elle façonne des sujets qui promettent, se surveillent et s’accusent.

La politique française parle cette langue couramment. En décembre 2005, le rapport Pébereau s’intitule Rompre avec la facilité de la dette publique.

Le 21 septembre 2007, le Premier ministre François Fillon se dit « à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier » ; la dette pesait alors environ les deux tiers du PIB.

Fin mars 2026, elle atteint, selon l’Insee, 3 536 milliards d’euros, soit 117 virgule 5 % du PIB, et l’État n’a pas fait faillite : le mot servait moins à décrire qu’à prescrire.

Le 8 septembre 2025, François Bayrou, qui a fait de la dette le cœur de son discours, engage la responsabilité de son gouvernement sur une déclaration consacrée aux finances publiques et tombe, par 364 voix contre 194. Ailleurs, la discipline est plus nue.

Le 28 janvier 2015, dans un entretien au Figaro, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avertit la Grèce qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ; le 5 juillet, les Grecs rejettent par référendum, à plus de 61 %, le plan de leurs créanciers ; le 13, leur gouvernement en accepte un plus dur.

La science elle-même a été enrôlée. En 2010, 2 économistes de renom, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, établissent qu’au-delà d’une dette de 90 % du PIB la croissance chute ; le seuil fait le tour des chancelleries et justifie l’austérité.

En 2013, un doctorant de l’université du Massachusetts, Thomas Herndon, trouve dans leur tableur une erreur de formule, parmi d’autres fautes de méthode ; en 2022, une méta-analyse corrigée du biais de publication ne parvient pas à établir que la dette, en soi, freine la croissance.

Que la réserve soit nette : la dette est réelle, ses intérêts aussi, et le #PIC n’est pas le parti de la planche à billets, puisque son Abécédaire défend un frein à l’endettement.

Ce qu’il récuse, c’est la dette comme argument d’autorité, qui change un choix politique (qui paie, pour quoi, et à qui) en fatalité comptable, et les citoyens en débiteurs en faute. Sa Constitution rend ce choix au peuple : tout dépassement d’un plafond d’endettement souverain fixé par la loi est soumis obligatoirement à référendum ; et, pour le débiteur ordinaire, elle pose qu’« aucune administration ni aucun établissement financier ne peut transformer une dette en instrument de ruine ».

Au citoyen, un réflexe : quand on vous dit que nous n’avons pas le choix, demandez qui a choisi le créancier, le taux et l’ordre des sacrifices.

Pour aller plus loin

Nietzsche ne s’en tient pas au jeu de mots. Dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale (1887), il demande si les moralistes se sont seulement douté que « le concept moral essentiel “faute” tire son origine de l’idée toute matérielle de “dette” », et il situe dans « cette sphère du droit d’obligation » le « foyer d’origine » de la faute, de la conscience et du devoir.

Un siècle plus tard, Gilles Deleuze, dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » (1990), oppose aux sociétés disciplinaires décrites par Foucault un régime nouveau, qu’il résume d’une phrase : « L’homme n’est plus l’homme enfermé, mais l’homme endetté. »

La prison tenait des corps dans un espace ; la dette tient des vies dans le temps, et fait intérioriser au débiteur la surveillance que le gardien exerçait du dehors.

L’histoire offre pourtant le contre-exemple fondateur : au début du VIe siècle avant notre ère, rapporte Aristote dans la Constitution d’Athènes, Solon abolit les dettes et interdit l’asservissement du débiteur.

La démocratie athénienne commence par une remise de dette, non par un plan d’austérité.

L’objection la plus sérieuse est empirique : la discipline de la dette ne serait pas un discours, mais un fait.

Le 23 septembre 2022, le gouvernement britannique annonce un plan de baisses d’impôts non financées ; les taux des emprunts d’État s’envolent ; le 28, la Banque d’Angleterre doit intervenir, faute de quoi, écrit-elle, il y aurait « un risque important pour la stabilité financière du Royaume-Uni » (notre traduction) ; le 20 octobre, la Première ministre, Liz Truss, annonce sa démission.

L’objection est juste ; elle ne ruine pas la thèse. La contrainte existe ; ce qu’elle ne dit jamais, c’est qui doit la supporter.

Le plan sanctionné supprimait notamment la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu ; les marchés ont puni un choix de répartition, non l’existence d’un État.

La dette devient un instrument de pouvoir quand on présente comme dictée par la contrainte une répartition qui a été choisie.

La France a mis cette discipline dans son droit sans jamais la soumettre au peuple.

Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, signé le 2 mars 2012, imposait de faire entrer une règle d’équilibre budgétaire dans le droit national « au moyen de dispositions contraignantes et permanentes, de préférence constitutionnelles », ou garanties « de quelque autre façon ».

Le 9 août 2012, le Conseil constitutionnel tire les conséquences de cette alternative : la première branche suppose une révision de la Constitution ; si la France se contente de dispositions organiques, l’autorisation de ratifier « ne devra pas être précédée d’une révision de la Constitution ».

La seconde voie est choisie : la loi organique relative à la programmation et à la gouvernance des finances publiques, validée par le Conseil le 13 décembre 2012, crée le Haut Conseil des finances publiques, et la question ne quitte jamais l’hémicycle.

La Suisse avait fait voter son frein à l’endettement ; la France a fait voter ses députés. Ailleurs, la discipline se passe même des élus.

Le 6 novembre 2012, les électeurs du Michigan abrogent par référendum la loi qui permettait à l’État de placer une ville surendettée sous la tutelle d’un « gestionnaire d’urgence » ; le Parlement de l’État en adopte une nouvelle quelques semaines plus tard.

En mars 2013, Detroit reçoit son gestionnaire, investi du pouvoir de réécrire les contrats de la ville et de vendre ses actifs ; le 18 juillet, la ville se déclare en faillite. Le vote populaire avait dit non ; la dette a dit oui.

La notion a des limites sérieuses. Tout rapport de dette n’est pas un rapport de domination : l’emprunt finance des écoles et des hôpitaux, et le créancier de l’État français est aussi, par l’épargne et l’assurance-vie, le citoyen ordinaire.

Dénoncer la dette comme discipline peut devenir un permis de dépenser en renvoyant la facture aux générations futures, ce que le #PIC combat sous le nom de frein à l’endettement.

La critique ne vise donc pas la dette, mais son usage rhétorique, celui qui transforme la question « qui paie ? » en évidence comptable et le débiteur en coupable, selon le mécanisme de la culpabilisation.

Le cas grec, que l’Autodéfense affronte de face, montre la limite inverse : un référendum ne suffit pas si le peuple qui vote n’a aucun levier sur ses créanciers.

La Constitution d’urgence ne promet pas d’abolir la contrainte ; elle en change le titulaire.

L’article 4 du Titre VI range l’endettement souverain parmi les attributs de la souveraineté du peuple : aucun emprunt au-delà du plafond sans référendum, et le plafond lui-même, fixé par la loi, « ne peut être relevé que par le peuple » ; toute loi qui le relève figure parmi les matières soumises d’office au vote populaire (Titre I, article 7).

Le mot « faillite » ne suffira plus à clore une discussion, et nul représentant ne pourra déplacer la borne à la veille de la franchir.

Une objection demeure, formulée par des lecteurs sous l’article : un référendum demande des semaines quand un marché s’affole en quelques jours.

Le #PIC ne prétend pas l’avoir résolue ; il prétend seulement qu’on ne la résoudra pas en laissant le mot « dette » décider à la place du peuple.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887, deuxième dissertation, § 4 et 6, trad. Henri Albert, Mercure de France, 1900 : « le concept moral essentiel “faute” tire son origine de l’idée toute matérielle de “dette” » ; « C’est dans cette sphère du droit d’obligation que le monde des concepts moraux “faute”, “conscience”, “devoir”, “sainteté du devoir” a son foyer d’origine ». consulter la source

Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L’Autre Journal, n° 1, mai 1990 ; repris dans Pourparlers, Minuit, 1990 : « L’homme n’est plus l’homme enfermé, mais l’homme endetté. ». consulter la source

David Graeber, entretien avec The White Review, 2011, à la parution de Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2011 : « If you look across human history there’s a kind of double consciousness about debt you see again and again: on the one hand a kind of acceptance that paying your debts is the essence of morality, but simultaneously, there’s this idea that people who lend money are evil. » (Si l’on parcourt l’histoire humaine, on retrouve sans cesse une sorte de double conscience à propos de la dette : d’un côté, l’idée admise que payer ses dettes est l’essence de la morale ; de l’autre, l’idée que ceux qui prêtent de l’argent sont malfaisants ; notre traduction). consulter la source

Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Éditions Amsterdam, 2011 (présentation de l’éditeur) : « La dette n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire de gouvernement et de contrôle des subjectivités individuelles et collectives ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2012-653 DC du 9 août 2012, Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l’Union économique et monétaire, considérants 17 et 28 : « Les règles énoncées au paragraphe 1 prennent effet dans le droit national des parties contractantes au plus tard un an après l’entrée en vigueur du présent traité, au moyen de dispositions contraignantes et permanentes, de préférence constitutionnelles, ou dont le plein respect et la stricte observance tout au long des processus budgétaires nationaux sont garantis de quelque autre façon » (article 3 du traité, cité au considérant 17) ; « si […] la France fait le choix de prendre […] des dispositions organiques ayant l’effet imposé par ce paragraphe 2, l’autorisation de ratifier le traité ne devra pas être précédée d’une révision de la Constitution ». consulter la source

Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, « Does High Public Debt Consistently Stifle Economic Growth? A Critique of Reinhart and Rogoff », Political Economy Research Institute, université du Massachusetts à Amherst, document de travail n° 322, avril 2013 (résumé) : « coding errors, selective exclusion of available data, and unconventional weighting of summary statistics lead to serious errors that inaccurately represent the relationship between public debt and GDP growth » (des erreurs de codage, l’exclusion sélective de données disponibles et une pondération inhabituelle des statistiques de synthèse conduisent à de graves erreurs, qui donnent une image inexacte de la relation entre la dette publique et la croissance du PIB ; notre traduction). consulter la source

Bank of England, « Bank of England announces gilt market operation », communiqué, 28 septembre 2022 : « Were dysfunction in this market to continue or worsen, there would be a material risk to UK financial stability. » (Si le dysfonctionnement de ce marché devait se prolonger ou s’aggraver, il en résulterait un risque important pour la stabilité financière du Royaume-Uni ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre VI, article 5 : « Plus généralement, aucune administration ni aucun établissement financier ne peut transformer une dette en instrument de ruine ; la proportionnalité des saisies, frais et pénalités est un droit opposable du citoyen. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le frein à l’endettement · La souveraineté monétaire

La riposte, dans l’Autodéfense : « Votre souveraineté monétaire, c’est la sortie de l’euro » · « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple »

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