La stratégie du choc Le 11 septembre 2001, à 14 heures 55, heure de Londres, les tours de Manhattan brûlent encore quand une conseillère du ministre britannique des Transports et des Collectivités locales écrit à ses collègues que c’est aujourd’hui une très bonne journée pour sortir tout ce que l’on veut enterrer ; elle suggère les indemnités des élus locaux.
Le courriel, lu à la Chambre des communes le 23 octobre, fit scandale. Il résume pourtant, en 2 lignes, ce que Naomi Klein a nommé en 2007 La Stratégie du choc : la catastrophe (coup d’État, guerre, ouragan, krach) suspend la capacité de résister, et c’est dans cette parenthèse qu’on fait passer ce qu’un peuple aurait refusé à froid.
Klein n’a pas eu à inventer le programme. Milton Friedman l’avait écrit dans la préface de 1982 de Capitalisme et liberté : seule une crise, réelle ou perçue, produit un vrai changement, et ce que l’on fait alors dépend des idées qui traînent ; le rôle des économistes est de les tenir prêtes, jusqu’à ce que l’impossible devienne inévitable.
Le 5 décembre 2005, 3 mois après l’ouragan Katrina, le même Friedman écrit dans le Wall Street Journal que les écoles dévastées de La Nouvelle-Orléans sont une tragédie, et aussi l’occasion de réformer radicalement le système éducatif.
En novembre 2008, Rahm Emanuel, que Barack Obama vient de choisir pour diriger son cabinet, conseille à un parterre de patrons de ne jamais gâcher une crise grave. La recette n’a pas de parti. Faut-il pour autant tout croire de Klein ?
Ses critiques, Johan Norberg en tête, lui reprochent de tordre ses exemples et d’oublier que les libéralisations se sont souvent faites en démocratie, à froid, avec l’appui des électeurs ; et son parallèle entre les électrochocs infligés aux patients de Montréal (voir « L’effraction psychique ») et le choc économique tient de la métaphore plus que de la preuve.
Concédons-le volontiers : il n’y a pas de chef d’orchestre. Il y a plus banal, et plus efficace : des dossiers prêts dans les tiroirs, et des gens qui attendent l’orage pour les en sortir. La France l’a vécu en modèle réduit.
Le 25 mars 2020, 2 jours après la loi d’urgence sanitaire, une ordonnance permet à l’employeur, avec un accord collectif, d’imposer jusqu’à 6 jours de congés payés et ouvre, dans des secteurs qu’un décret devait désigner, la possibilité de porter la semaine de travail à 60 heures.
La dérogation sur la durée du travail s’est éteinte à la date écrite dans le texte, le 31 décembre 2020 ; celle des congés imposés, elle, a été repoussée, et la loi du 31 mai 2021 l’a même portée à 8 jours, jusqu’au 30 septembre 2021.
Leçon double : une échéance écrite protège, et elle ne protège que tant qu’on ne la repousse pas.
D’où la réponse du #PIC. Sa Constitution n’accorde les pouvoirs de crise que « dans le seul but de rétablir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la sécurité de la Nation », leur interdit de toucher à la loi électorale, à la durée des mandats, aux cercles de la souveraineté ou au droit de référendum, et laisse au peuple le droit d’abroger par référendum toute mesure de crise.
Au citoyen, un réflexe : le jour d’une catastrophe, regardez l’écran, mais lisez aussi le Journal officiel.
Pour aller plus loin
La stratégie du choc a une préhistoire, et elle est princière.
Au chapitre VIII du Prince, rédigé en 1513 et publié en 1532, Machiavel sépare les cruautés « bien employées » des autres et en donne la règle : « Les cruautés doivent être commises toutes à la fois, pour que leur amertume se faisant moins sentir, elles irritent moins ; les bienfaits, au contraire, doivent se succéder lentement, pour qu’ils soient savourés davantage. »
Tout le procédé tient dans cette phrase : frapper d’un seul coup, avant que la résistance ait le temps de s’organiser. 4 siècles et demi plus tard, l’économiste reprend la leçon sans le glaive.
Dans la préface de 1982 à Capitalisme et liberté, juste avant la phrase fameuse sur la crise, Milton Friedman pose le diagnostic qui la commande : il existe, dans les arrangements privés et plus encore publics, « une énorme inertie, une tyrannie du statu quo » (notre traduction).
En 1990, Allan Drazen et Vittorio Grilli en tirent un modèle, diffusé par le National Bureau of Economic Research sous un titre sans détour, The Benefits of Crises for Economic Reforms : une inflation très forte y pousse à trancher le conflit social qui bloquait les réformes.
La meilleure objection vient de la science économique elle-même, et non des pamphlets.
En 2001, Allan Drazen et William Easterly confrontent l’hypothèse aux données : la crise précède bien la réforme quand l’inflation ou la prime du marché noir des changes atteignent des valeurs extrêmes, mais rien de tel n’apparaît quand la crise se mesure par un déficit courant, un déficit budgétaire ou une récession.
Le choc n’est donc pas une loi de l’histoire ; bien des crises ne produisent aucune réforme, et beaucoup de réformes se font à froid. Drazen et Easterly appellent « réforme » ce que Naomi Klein appelle « choc » : l’objet est le même, seul le jugement change.
Surtout, la statistique mesure l’entrée des mesures, jamais leur sortie. Or l’arme la plus sûre de la stratégie du choc n’est pas le coup de force ; c’est le provisoire qui dure.
La France en a fourni la démonstration en bonne et due forme.
Dans son étude annuelle de 2021, le Conseil d’État constate que « depuis 2015, la France aura été durant la moitié de la période en état d’urgence », antiterroriste puis sanitaire, et que, « sur le long terme, son usage est délétère ».
Au moment d’en sortir, la loi du 30 octobre 2017 installe dans le droit ordinaire, selon les mots du Sénat, des « mesures de police administrative inspirées de l’état d’urgence » : périmètres de protection, fermeture de lieux de culte, mesures individuelles de contrôle et de surveillance, visites domiciliaires.
Leur caducité est fixée au 31 décembre 2020, reportée au 31 juillet 2021, puis effacée : la loi du 30 juillet 2021 les pérennise. Les États-Unis avaient ouvert la voie.
Signé le 26 octobre 2001, 45 jours après les attentats, le USA PATRIOT Act prévoyait que l’essentiel de son titre consacré à la surveillance cesserait de produire effet le 31 décembre 2005 ; la loi du 9 mars 2006 abroge la clause d’extinction elle-même et ne laisse une échéance qu’à 2 dispositions, repoussée à la fin de 2009.
Une échéance écrite n’est pas une garantie : c’est un rendez-vous, et celui qui l’a fixé peut le décommander.
Il faut dire aussi ce que la notion ne permet pas de voir. Elle ne distingue pas, à elle seule, l’usage prédateur de la crise de son usage fondateur.
Les ordonnances d’octobre 1945 qui créent la Sécurité sociale sont nées elles aussi d’un effondrement, et d’idées qui attendaient leur heure, mûries dans la clandestinité par le programme du Conseil national de la Résistance.
Friedman ne dit rien d’autre : ce qu’on fait dans la crise dépend des idées disponibles, et ces idées n’ont pas de parti.
Le critère n’est donc ni la vitesse ni le contenu. Il tient en une question : la tempête passée, le peuple pourra-t-il défaire ce qu’on a fait en son nom ?
C’est à cette question que répond la Constitution d’urgence. Son Titre II, article 12 limite l’état de crise à 30 jours au plus, subordonne toute prolongation à un vote exprès des Soixante-dix-sept puis, au-delà d’un délai fixé par la loi organique, à un référendum, et pose une règle qui renverse la mécanique de 2006 et de 2021 : « le silence vaut extinction ».
Il ne faut plus une loi pour faire mourir l’exception ; il en faut une pour la faire vivre.
Le même article ferme la porte de 2017 : nul régime d’exception hors de ce Titre, et nulle mesure de crise reprise dans la loi ordinaire sans l’approbation du peuple par référendum ; toute loi qui proroge pour la troisième fois une disposition temporaire, ou la rend permanente, lui revient aussi (Titre I, article 7).
Sous ce régime, la loi de 2017 comme celle de 2021 auraient vraisemblablement dû passer devant lui. Reste une ironie que le #PIC assume : sa Constitution est elle-même une idée qui attend dans un tiroir, au sens exact de Friedman. La différence est dans la procédure.
Les Sept s’engagent devant notaire à la soumettre au référendum sans délai, dès l’entrée en fonctions du président élu, avec le même jour une question distincte sur la sortie des traités européens, et à rendre le pouvoir si elle est rejetée : c’est tout le sens de la méta-candidature.
Une réforme préparée d’avance cesse d’être un choc quand on la remet, texte en main, à un peuple libre de dire non.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Machiavel, Le Prince, rédigé en 1513, publié en 1532, chapitre VIII, trad. Jean-Vincent Périès, Œuvres politiques de Machiavel, éd. Charles Louandre, Charpentier, 1855, p. 37-41 : « Les cruautés doivent être commises toutes à la fois, pour que leur amertume se faisant moins sentir, elles irritent moins ; les bienfaits, au contraire, doivent se succéder lentement, pour qu’ils soient savourés davantage. ». consulter la source
Milton Friedman, Capitalism and Freedom, University of Chicago Press, 1962, préface de 1982, p. xiii-xiv : « There is enormous inertia—a tyranny of the status quo—in private and especially governmental arrangements. Only a crisis—actual or perceived—produces real change. When that crisis occurs, the actions that are taken depend on the ideas that are lying around. » (Il existe une énorme inertie, une tyrannie du statu quo, dans les arrangements privés et plus encore publics. Seule une crise, réelle ou perçue, produit un vrai changement. Quand cette crise survient, les mesures prises dépendent des idées qui traînent alentour ; notre traduction). consulter la source
Allan Drazen et William Easterly, « Do Crises Induce Reform? Simple Empirical Tests of Conventional Wisdom », Economics and Politics, vol. 13, n° 2, juillet 2001, p. 129-157 (résumé) : « We find evidence for the crisis‐induces‐reform hypothesis at extreme values of the inflation rate and the black market premium. » ; « We fail to find similar evidence of the crisis hypothesis when crisis is measured as a high current account deficit, a high budget deficit, or a negative per capita growth rate. » (Nous trouvons des éléments en faveur de l’hypothèse selon laquelle la crise induit la réforme aux valeurs extrêmes du taux d’inflation et de la prime du marché noir. […] Nous ne trouvons pas d’éléments comparables quand la crise se mesure par un fort déficit courant, un fort déficit budgétaire ou une croissance négative du revenu par habitant ; notre traduction). consulter la source
Congrès des États-Unis, USA PATRIOT Act, Public Law 107-56, 26 octobre 2001, section 224, « Sunset » : « this title and the amendments made by this title (other than sections 203(a), 203(c), 205, 208, 210, 211, 213, 216, 219, 221, and 222, and the amendments made by those sections) shall cease to have effect on December 31, 2005. » (le présent titre et les modifications qu’il apporte, à l’exception des sections énumérées et des modifications qu’elles apportent, cesseront de produire effet le 31 décembre 2005 ; notre traduction). consulter la source
Naomi Klein, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, 2007 (trad. fr. La Stratégie du choc, Leméac/Actes Sud, 2008) ; présentation sur le site de l’autrice : « “Shock doctrine” describes the brute tactic of systematically using the public’s disorientation following a collective shock—wars, coups, terrorist attacks, market crashes, natural disasters—to push through radical pro-corporate measures, often called “shock therapy.” » (La « doctrine du choc » désigne la tactique brutale qui consiste à exploiter systématiquement la désorientation du public après un choc collectif, guerres, coups d’État, attentats, krachs, catastrophes naturelles, pour imposer des mesures radicales favorables aux grandes entreprises, souvent appelées « thérapie de choc » ; notre traduction). consulter la source
Conseil d’État, Les états d’urgence : la démocratie sous contraintes, étude annuelle 2021 (présentation officielle) : « Sur le long terme, son usage est délétère : il déstabilise le fonctionnement ordinaire des institutions, en bouleversant le rôle du Parlement et des institutions territoriales, banalise le risque, restreint les libertés de façon excessive et altère, à terme, la cohésion sociale. » ; « Depuis 2015, la France aura été durant la moitié de la période en état d’urgence, antiterroriste ou sanitaire ». consulter la source
Sénat, commission des lois, rapport n° 694 (2020-2021) sur le projet de loi relatif à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement, 16 juin 2021 : « Les articles 1er à 4 de la loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, dite loi “SILT” ont instauré des mesures de police administrative inspirées de l’état d’urgence. » ; « S’agissant de mesures fortement attentatoires aux libertés, le législateur a prévu un contrôle parlementaire renforcé ainsi qu’une date de caducité de ces dispositions, initialement fixée au 31 décembre 2020 avant d’être reportée au 31 juillet 2021. Le projet de loi prévoit de pérenniser ces dispositifs ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 12 : « Le silence vaut extinction : à défaut de prolongation expresse, les pouvoirs de crise cessent. Pendant toute la durée de l’état de crise, les Soixante-dix-sept exercent un contrôle permanent sur les mesures prises et peuvent, à tout moment, y mettre fin. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Correction du 26 septembre 2026 : le droit d’abroger une mesure de crise est au Titre II, article 12. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’état d’exception · Les deux dictatures
La parade : Constitution, titre II, article 11 · Constitution, titre II, article 12
Du même tonneau, dans le Lexique : La sidération · L’état d’urgence permanent · L’effraction psychique · Les globalistes · La dette comme discipline
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on apprend à délibérer à froid
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