Lexique du Pouvoir · L’effraction psychique

L’effraction psychique Une effraction, c’est entrer sans frapper, par le passage que l’occupant ne surveille pas. Appliquée à l’esprit, elle a ses archives, et ce sont des archives d’État.

Le 13 avril 1953, le directeur de la CIA, Allen Dulles, approuve le programme MKUltra : apprendre à modifier le comportement humain par la drogue et d’autres moyens chimiques ou psychologiques.

On administre du LSD à des cobayes qui n’en savent rien ; l’un d’eux, Frank Olson, biochimiste de l’armée, meurt quelques jours plus tard en tombant de la fenêtre d’un hôtel new-yorkais.

À Montréal, le psychiatre Ewen Cameron, payé par une fondation écran de l’agence, plonge des patients venus soigner une anxiété ou une dépression post-partum dans des comas de plusieurs semaines, entre électrochocs et messages enregistrés passés en boucle.

En janvier 1973, sur instruction du directeur Richard Helms, l’essentiel des dossiers est détruit.

Les commissions Rockefeller et Church exhument l’affaire en 1975 ; en 1977, 7 caisses rescapées révèlent 149 sous-projets et quelque 80 institutions mises à contribution, souvent à leur insu.

Le 31 juillet 2025, la Cour supérieure du Québec autorisait l’action collective des survivants de Montréal, plus de 60 ans après les faits. La France a son épisode, plus modeste et plus proche.

En 1987 et 1988, en période électorale, le générique des journaux de la chaîne publique Antenne 2 glisse des images subliminales, que Le Quotidien de Paris révèle ; selon le témoignage donné 10 ans plus tard par le directeur de l’information de la chaîne, il s’agissait du visage du président-candidat, François Mitterrand.

Nul n’a prouvé qui l’a voulu, et l’efficacité du subliminal est largement surfaite, comme le rappelle « Le système 1 détourné » ; mais on juge le cambrioleur à la porte forcée, non au butin.

Le plus instructif est ailleurs : un citoyen a porté l’affaire devant le tribunal correctionnel de Paris au nom du code électoral, et en 1990 encore, un sénateur constatait qu’aucune loi française n’interdisait l’image subliminale.

Le décret du 27 mars 1992, pris pour transposer une directive européenne, ne l’interdit qu’à la publicité.

Quant au règlement européen sur l’intelligence artificielle, qui envisage dans ses considérants la manipulation subliminale par des interfaces cerveau-machine, il ne la proscrit qu’au-delà d’un « préjudice important ». La Constitution du #PIC ne marchande pas : elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique les procédés subliminaux, sans condition de dommage, et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre, et elle rend imprescriptibles les atteintes commises à grande échelle.

MKUltra dit pourquoi : les preuves se détruisent, et la justice arrive quand les responsables sont morts. Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, à l’entrée « L’intégrité psychique ».

Pour aller plus loin

Le mot vient de la clinique avant de venir du droit.

En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud décrit le psychisme comme un organisme protégé par un « pare-excitations », et il définit le traumatisme par sa rupture : « nous appelons traumatiques les excitations venues de l’extérieur qui sont assez fortes pour percer le pare-excitations » (notre traduction).

La psychanalyse française a retenu, pour ce passage en force, le mot d’effraction. La notion politique en inverse pourtant le mécanisme.

Le traumatisme force la porte par excès d’intensité ; l’effraction psychique que décrit ce Lexique passe au contraire sous le seuil, là où la protection ne se déclenche pas. Freud pensait au choc des tranchées ; le XXe siècle a découvert qu’on pouvait entrer sans bruit.

Au début des années 1950, pendant la guerre de Corée, le mot « lavage de cerveau » entre dans l’anglais ; la peur que l’ennemi sache programmer les esprits fournira à la CIA sa justification pour chercher à le faire elle-même.

Ce qui rend MKUltra irremplaçable n’est pas sa cruauté, c’est sa documentation.

Le 3 août 1977, lors de l’audition conjointe de 2 commissions du Sénat américain, le sénateur Edward Kennedy rappelle que le directeur adjoint de la CIA avait reconnu, 2 ans plus tôt, un programme « d’essais et d’expérimentations de grande ampleur » impliquant plus de 30 universités et institutions, dont des essais clandestins de drogues sur des citoyens qui n’en savaient rien, « à tous les niveaux de la société, en haut comme en bas » (notre traduction).

Les pièces rescapées, précise la même audition, comprennent « 149 sous-projets MKULTRA ».

Aucune rumeur, aucune déduction : les mots sont ceux de l’agence, prononcés sous serment devant ses contrôleurs.

C’est la règle que ce Lexique s’impose, et c’est aussi la meilleure réponse à qui voudrait ranger l’effraction psychique parmi les fantasmes : l’État a déjà essayé, et il l’a avoué.

La meilleure objection est d’ordre scientifique et juridique à la fois.

Toute persuasion emprunte des chemins que la conscience ne contrôle pas : l’émotion d’un discours, le cadrage d’une question, la musique d’un clip de campagne. Si l’on appelle effraction tout ce qui contourne la délibération, on criminalise la rhétorique, et avec elle la politique.

L’objection oblige à préciser le critère, qui ne peut être ni l’efficacité, ni la charge émotionnelle. Il tient dans la dissimulation.

Un discours qui émeut se voit, se cite, se conteste ; l’effraction est le passage que la personne ne peut pas voir, et donc pas refuser. Un cas-limite éprouve ce critère.

Le 22 mars 2020, un groupe d’experts en sciences du comportement conseillant le gouvernement britannique écrit que « le niveau de menace personnelle perçue doit être accru chez ceux qui se montrent insouciants, au moyen de messages émotionnels percutants » (notre traduction).

Le message recommandé était public, et sa fin sanitaire ; ce n’est pas une effraction au sens strict.

Mais c’est une autorité qui règle délibérément la peur de la population qu’elle administre, et la frontière entre informer d’un danger et calibrer une émotion devra être tracée par un juge, non par l’autorité elle-même.

Le droit positif reste en retrait. La directive européenne du 3 octobre 1989 dispose que « la publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales », mais la communication des pouvoirs publics n’est pas de la publicité.

Le règlement européen de 2024 sur l’intelligence artificielle n’interdit les techniques subliminales que si elles causent ou risquent de causer un « préjudice important ».

Le Chili est allé plus loin : la loi constitutionnelle n° 21.383 du 14 octobre 2021 exige que le développement scientifique et technologique respecte « l’intégrité physique et psychique » et protège spécialement « l’activité cérébrale » (notre traduction), première consécration de ce que l’on nomme les neurodroits.

Mais le texte chilien vise la technique, non l’État qui s’en sert ; la neuro-ingérence publique y demeure une question ouverte.

La Constitution d’urgence du #PIC fait le choix inverse : elle nomme l’autorité publique parmi les auteurs possibles de l’effraction, et le mot décisif de son texte est « contre » (« toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre »).

Ce mot porte à la fois la force et la difficulté de la clause : il faudra prouver qu’une campagne a été tournée contre la population et non conçue pour elle, et c’est l’hypothèse du texte qu’un juge indépendant, saisi par un citoyen, sait faire cette différence.

Le texte a déjà fermé une porte voisine : aucune autorité publique ne peut produire ni diffuser, « en vue d’influencer l’opinion, le comportement ou le vote du public », un contenu synthétique qui peut être pris pour authentique, ni dissimuler dans le même but l’origine publique d’un contenu (Titre XII, article 3).

MKUltra dit enfin pourquoi le temps doit être neutralisé : les dossiers ont été détruits en 1973, la vérité est venue par des caisses oubliées, et les victimes ont attendu des décennies.

D’où l’imprescriptibilité des atteintes commises à grande échelle, et d’où, en amont, la vigilance contre l’ingénierie sociale. Un peuple à qui l’on demande de décider doit d’abord être assuré que ce qu’il décide vient de lui.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Sigmund Freud, Jenseits des Lustprinzips (Au-delà du principe de plaisir), Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1920, chapitre IV : « Solche Erregungen von außen, die stark genug sind, den Reizschutz zu durchbrechen, heißen wir traumatische. » (Nous appelons traumatiques les excitations venues de l’extérieur qui sont assez fortes pour percer le pare-excitations ; notre traduction). consulter la source

Sénat des États-Unis, Project MKULTRA, the CIA’s Program of Research in Behavioral Modification, audition conjointe de la commission du renseignement et de la sous-commission de la santé, 95e Congrès, 3 août 1977 : « The Deputy Director of the CIA revealed that over 30 universities and institutions were involved in an « extensive testing and experimentation » program which included covert drug tests on unwitting citizens « at all social levels, high and low, native Americans and foreign. » » (Le directeur adjoint de la CIA a révélé que plus de trente universités et institutions avaient participé à un programme « d’essais et d’expérimentations de grande ampleur », qui comprenait des essais clandestins de drogues sur des citoyens à leur insu, « à tous les niveaux de la société, en haut comme en bas, Américains et étrangers » ; notre traduction). consulter la source

Directive 89/552/CEE du Conseil du 3 octobre 1989, dite « Télévision sans frontières », article 10, paragraphe 3 : « La publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales. ». consulter la source

SPI-B (groupe scientifique sur les comportements, conseillant le SAGE britannique), Options for increasing adherence to social distancing measures, 22 mars 2020, publié par le gouvernement du Royaume-Uni : « The perceived level of personal threat needs to be increased among those who are complacent, using hard-hitting emotional messaging. » (Le niveau de menace personnelle perçue doit être accru chez ceux qui se montrent insouciants, au moyen de messages émotionnels percutants ; notre traduction). consulter la source

République du Chili, loi n° 21.383 du 14 octobre 2021 modifiant l’article 19 de la Constitution : « El desarrollo científico y tecnológico estará al servicio de las personas y se llevará a cabo con respeto a la vida y a la integridad física y psíquica. La ley regulará los requisitos, condiciones y restricciones para su utilización en las personas, debiendo resguardar especialmente la actividad cerebral, así como la información proveniente de ella » (Le développement scientifique et technologique sera au service des personnes et s’accomplira dans le respect de la vie et de l’intégrité physique et psychique. La loi fixera les exigences, conditions et restrictions de son utilisation sur les personnes, en protégeant spécialement l’activité cérébrale ainsi que l’information qui en provient ; notre traduction). consulter la source

Règlement (UE) 2024/1689 du 13 juin 2024 sur l’intelligence artificielle, article 5, paragraphe 1, point a) : « la mise sur le marché, la mise en service ou l’utilisation d’un système d’IA qui a recours à des techniques subliminales, au-dessous du seuil de conscience d’une personne, ou à des techniques délibérément manipulatrices ou trompeuses, avec pour objectif ou effet d’altérer substantiellement le comportement d’une personne ou d’un groupe de personnes […] d’une manière qui cause ou est raisonnablement susceptible de causer un préjudice important à cette personne, à une autre personne ou à un groupe de personnes ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Nul ne peut porter atteinte à l’intégrité psychique d’un être humain par des techniques de manipulation mentale échappant à sa conscience et à son consentement. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’intégrité psychique · Les neurodroits

La riposte, dans l’Autodéfense : Vous êtes des complotistes

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : la Constitution, titre V, article 1 : l’intégrité psychique · titre V, article 2 : l’imprescriptibilité des atteintes

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