L’ingouvernabilité Mercredi 4 décembre 2024. Par 331 voix, l’Assemblée nationale renverse le gouvernement de Michel Barnier, nommé à Matignon 3 mois plus tôt : c’est la première motion de censure adoptée depuis 1962. Le lendemain, un mot est sur toutes les lèvres, et il n’en descendra plus : la France serait devenue « ingouvernable ».
Les mois suivants lui donnent raison en apparence. Le 8 septembre 2025, François Bayrou tombe sur un vote de confiance qu’il avait lui-même demandé. Le 6 octobre, Sébastien Lecornu démissionne au lendemain de la présentation de son gouvernement ; il est reconduit 4 jours plus tard. Le mot devient un diagnostic, et le diagnostic une évidence.
Le Lexique tient le mot pour suspect, non que la crise soit imaginaire, mais parce qu’il désigne toujours le même coupable et prescrit toujours le même remède. Le coupable : le peuple, ses divisions, ses humeurs. Le remède : décider ailleurs, ou sans lui.
Le diagnostic a une histoire. En 1975, dans un rapport à la Commission trilatérale sur la « gouvernabilité » des démocraties, le sociologue Michel Crozier notait que the vague and persistent feeling that democracies have become ungovernable (le sentiment vague et persistant que les démocraties sont devenues ingouvernables) gagnait l’Europe de l’Ouest ; dans le même rapport, Samuel Huntington parlait d’un « excess of democracy » (excès de démocratie). L’entrée « L’excès de démocratie » en fait le récit.
L’hypothèse du #PIC va plus loin, et elle dérange : l’ingouvernabilité ne se constate pas seulement, elle s’entretient. Un pouvoir qui, sur les sujets qui divisent, tranche par le passage en force plutôt que par la question posée fabrique, qu’il le veuille ou non, un pays qui ne parvient plus à se rassembler. La réforme des retraites, imposée par l’article 49.3 le 16 mars 2023 après des semaines de manifestations, puis tenue pour adoptée le 20 mars sans vote sur le texte, la censure ayant échoué à 9 voix ; la dissolution de juin 2024, d’où sortit une Assemblée en 3 blocs dont aucun ne peut gouverner seul : ces faits sont établis, le lien entre eux est l’hypothèse.
Nul besoin d’un plan pour que le procédé fonctionne, et le #PIC ne prête de dessein à personne : il en décrit l’effet. Un peuple épuisé, divisé, humilié perd ce que le #PIC appelle la transcendance collective, la capacité de se reconnaître dans un même « nous », donc de se coaliser. Et un pays qui ne parvient plus à décider chez lui finit par accepter qu’on décide pour lui, ailleurs.
Ailleurs a plusieurs adresses ; l’une d’elles ne s’en cache pas. Jean Monnet l’écrivait dans ses Mémoires en 1976 : « J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises. »
Le 22 février 2011, à l’université LUISS de Rome, l’ancien commissaire européen Mario Monti en livrait la mécanique : Non dobbiamo sorprenderci che l’Europa abbia bisogno di crisi, e di gravi crisi, per fare passi avanti. I passi avanti dell’Europa sono per definizione cessioni di parti delle sovranità nazionali a un livello comunitario (ne nous étonnons pas que l’Europe ait besoin de crises, et de graves crises, pour avancer ; ses avancées sont par définition des cessions de parts des souverainetés nationales à l’échelon communautaire). Le pouvoir politique, ajoutait-il, et le sentiment d’appartenance des citoyens à une collectivité nationale ne sont prêts à ces cessions que lorsque le coût politique et psychologique de les refuser dépasse celui de les consentir, parce qu’une crise est en cours, visible, avérée.
Ces phrases ne prouvent aucun complot ; elles décrivent une méthode, en public, et ceux qui l’énoncent la tiennent pour féconde. La crise n’est pas un accident de la construction européenne : c’est son moteur revendiqué. D’où l’hypothèse du #PIC : un pays qui s’enlise dans l’ingouvernabilité alimente ce moteur, sans que quiconque ait besoin de le vouloir.
Réserve, et elle sert l’attaque. La fragmentation française a des causes plus anciennes que n’importe quel quinquennat : l’effacement des grandes appartenances, l’« archipel » que décrit Jérôme Fourquet, la défiance envers les institutions. Un pouvoir n’a pas besoin de créer les fractures pour en vivre ; il lui suffit de ne pas les réduire, et de gouverner en appuyant dessus.
Le piège, d’ailleurs, est symétrique. Qui veut tout bloquer pour faire tomber un pouvoir lui offre parfois le meilleur argument pour décider sans le peuple. Le #PIC cherche l’inverse : non pas un pays ingouvernable, mais un pays qui se gouverne.
La parade est écrite. Dans la Constitution d’urgence, le blocage a une issue prévue d’avance. Quand l’Assemblée rejette 2 fois un projet que le Conseil des Sept a déclaré essentiel, ou le laisse 3 mois sans l’adopter, ou quand le budget n’est pas adopté 70 jours après son dépôt, le conflit est constaté dans les 8 jours ; le projet, et s’il y a lieu le texte que l’Assemblée lui oppose, sont alors « soumis au peuple, seul arbitre du désaccord » (Titre I, article 8). Le blocage ne peut plus servir de prétexte pour décider ailleurs : il ramène la décision au peuple.
Au citoyen, un réflexe. Quand on vous dit que le pays est ingouvernable, 3 questions :
Ingouvernable par qui, et depuis quand ?
Quel remède propose-t-on, et à qui retire-t-il la décision ?
A-t-on seulement demandé au peuple ?
La réponse à la dernière question dit presque toujours qui l’on a dessaisi.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « La transcendance collective » et « La démocratie agonistique » : le conflit organisé, qui rassemble au lieu de déchirer.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble », « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible », « Le RIC sans seuil paralysera le pays », « En cas de crise, à sept, vous déciderez trop tard », « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept ».
Pour aller plus loin
Un mot de 1975
L’introduction du rapport de 1975 se clôt sur un constat que reprennent depuis tous les discours de crise : The demands on democratic government grow, while the capacity of democratic government stagnates (les demandes adressées au gouvernement démocratique augmentent, tandis que sa capacité stagne). Michel Crozier, qui signe le chapitre européen, avait publié 5 ans plus tôt La Société bloquée : la France y apparaissait déjà comme un pays que ses rigidités rendaient difficile à réformer.
Le philosophe Grégoire Chamayou a fait en 2018 la généalogie de ce diagnostic (La Société ingouvernable). Il montre comment la crise de « gouvernabilité » des années 1970 a nourri un libéralisme autoritaire, qui libéralise l’économie en verticalisant le pouvoir. L’expression vient du juriste Hermann Heller, qui l’opposait en 1933 au programme qu’avait exposé Carl Schmitt devant un parterre d’industriels, à Düsseldorf, le 23 novembre 1932 : Starker Staat und gesunde Wirtschaft (État fort et économie saine). L’ingouvernabilité, dans cette tradition, n’appelle jamais plus de peuple ; elle appelle un pouvoir plus fort, et plus loin de lui.
Ce que disent les historiens
L’argument est le plus vieux de la politique. Au IIᵉ siècle avant notre ère, l’historien grec Polybe décrit le cycle des régimes : « de la démocratie, lorsque le peuple devient insolent et qu’il méprise les lois, naît le gouvernement de la multitude », l’ochlocratie, dont le désordre finit par appeler un maître. Depuis, chaque prétendant à l’ordre a trouvé dans le chaos son meilleur argument.
Rome offre le contre-exemple. En 494 avant notre ère, rapporte Tite-Live, la plèbe, écrasée de dettes, se retire sur le mont Sacré (sur l’Aventin, selon une autre tradition qu’il rapporte) et laisse la cité sans bras ni soldats. Rome est, au sens propre, ingouvernable ; elle n’en sort pas par un maître, mais par une institution nouvelle, les tribuns de la plèbe, que l’Abécédaire décrit à l’entrée « La tribunicia potestas ». L’ingouvernabilité peut être l’arme du peuple, quand elle sert à obtenir un droit et non à abandonner une souveraineté.
Weimar donne la leçon inverse. À partir de mars 1930, les chanceliers nommés par le président gouvernent sans majorité au Reichstag, et dès juillet par les décrets d’urgence de l’article 48 de la Constitution. Selon l’historien Eberhard Kolb, le Reichstag avait tenu 94 séances en 1930 ; il n’en tient plus que 13 en 1932. Un Parlement déclaré ingouvernable est d’abord contourné, puis vidé. Ce n’est pas une prophétie pour la France ; c’est un mécanisme, et il vaut d’être connu.
La France, enfin, l’a vécu. La IVᵉ République use plus de 20 gouvernements en 12 ans ; l’impuissance des cabinets face à la guerre d’Algérie mène à la crise de mai 1958. La sortie fut un changement de régime, conduit par le général de Gaulle, investi le 1er juin sous la pression de l’armée d’Alger, mais elle dut passer par le peuple : la nouvelle Constitution fut approuvée par référendum le 28 septembre 1958, par 79 % des suffrages exprimés en métropole et près de 83 % au total. L’historien Michel Winock en a fait la chronique (La République se meurt, 1978). Le précédent dit l’essentiel : même conduite par un homme, la sortie de l’ingouvernabilité a dû passer par une décision populaire, et non par un transfert.
La crise comme méthode
La phrase de Jean Monnet n’est pas une boutade de mémorialiste ; elle s’accorde avec la méthode que les spécialistes appellent des « petits pas », une intégration par réalisations concrètes dont les crises accélèrent la cadence. Celle de Mario Monti en donne la condition politique et psychologique : les cessions ne deviennent acceptables que lorsque le coût de les refuser dépasse celui de les consentir. La crise grecque de 2015, que raconte l’entrée « Le technocratisme », en fut l’illustration la plus brutale ; « La stratégie du choc » et « La dette comme discipline » en décrivent les instruments.
Le sociologue Wolfgang Streeck a décrit en 2013 (Du temps acheté) le terme de cette logique : des États dont la politique se règle de plus en plus sur la confiance des créanciers, et de moins en moins sur la volonté des électeurs. Le pays « ingouvernable » est alors celui qui ne se laisse plus gouverner par les marchés.
La meilleure objection
Il n’y a là ni plan ni méthode : ce sont les Français qui ont élu une Assemblée en 3 blocs. Le pays est ingouvernable parce que les électeurs l’ont voulu ainsi. Et votre RIC, avec ses votations répétées, multipliera les occasions de se diviser.
La première moitié de l’objection est juste. La tripartition de l’électorat est un fait, dont Julia Cagé et Thomas Piketty retracent l’histoire et les précédents sur plus de 2 siècles (Une histoire du conflit politique, 2023). Mais elle conduit précisément à la conclusion du #PIC : un peuple divisé sur les personnes peut s’accorder sur des questions. Des majorités introuvables à l’Assemblée se dégagent au référendum, parce qu’on y vote sur une décision et non sur un camp. L’Autodéfense répond à la seconde moitié, « Le RIC sans seuil paralysera le pays » : le référendum ne divise pas, il tranche.
Les limites
Le #PIC ne prête d’intention à personne : il décrit un effet, et constate que des acteurs publics revendiquent la crise comme méthode. Les causes de la fragmentation sont multiples et anciennes. Et les partisans de l’intégration européenne lisent autrement les mêmes faits : pour eux, la crise révèle ce que les nations ne peuvent plus faire seules, et l’union qui en sort est une solidarité. Le désaccord porte moins sur la coopération que sur le consentement : Mario Monti lui-même dit que les cessions ne deviennent acceptables que sous la pression d’une crise en cours ; le #PIC en conclut qu’il faut alors, au moins, poser la question aux peuples.
Le mot « ingouvernable » n’est pas toujours un alibi : il arrive qu’un pays soit réellement bloqué. La question n’est pas de nier le blocage, mais de savoir à qui l’on rend la décision pour en sortir.
Ce que le #PIC en fait
Il fait du blocage un déclencheur et non un prétexte : le conflit constaté entre le Conseil des Sept et l’Assemblée est tranché par le peuple (Titre I, article 8). Il installe des votations ordinaires 4 fois par an (Titre II, article 9), pour que les désaccords se tranchent au lieu de s’accumuler. Il remplace l’homme seul par un collège de 7 (Titre II, article premier), plus difficile à polariser. Et il propose aux Français ce qui manque le plus à un pays fracturé : une occasion régulière de décider ensemble. Un pays qui se gouverne n’est jamais ingouvernable.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Michel Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki, The Crisis of Democracy. Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York University Press, 1975, p. 9 et 11. L’ingouvernabilité des démocraties, diagnostic fondateur. consulter la source
Michel Crozier, La Société bloquée, Seuil, 1970. La France des rigidités, 5 ans avant le rapport de la Trilatérale.
Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018. La crise de gouvernabilité des années 1970 et la réponse autoritaire du libéralisme ; l’expression de Hermann Heller (1933) contre le discours de Carl Schmitt (Düsseldorf, 23 novembre 1932).
Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976. « J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises. » consulter la source
Mario Monti, discours à l’université LUISS, Rome, 22 février 2011. La crise comme condition des « cessions » de souveraineté nationale. consulter la source
Polybe, Histoires, livre VI, traduction de Vincent Thuillier reproduite sur le site de Philippe Remacle. Le cycle des régimes et l’ochlocratie. consulter la source
Tite-Live, Histoire romaine, livre II, chapitres 32 et 33. La sécession de la plèbe (494 av. J.-C.) et la création des tribuns.
Eberhard Kolb et Dirk Schumann, Die Weimarer Republik, Oldenbourg, 8ᵉ éd., 2013 ; Karl Dietrich Bracher, Die Auflösung der Weimarer Republik, 1955. Les cabinets présidentiels et le Parlement contourné (1930-1933). consulter la source
Michel Winock, La République se meurt. Chronique 1956-1958, Seuil, 1978. L’impuissance de la IVᵉ République et la crise de mai 1958.
Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Gallimard, 2014. Des États gouvernés par la confiance des créanciers plus que par la volonté des électeurs.
Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Seuil, 2019 ; Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022, Seuil, 2023. La fragmentation et la tripartition de l’électorat français.
Version 1 du 23 octobre 2026 : première publication. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La transcendance collective · La démocratie agonistique · Le contrat social · La tribunicia potestas
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble » · « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible » · « Le RIC sans seuil paralysera le pays » · « En cas de crise, à sept, vous déciderez trop tard » · « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept »
La parade : Constitution, titre I, article 8 · Constitution, titre II, article 9 · Constitution, titre II, article premier
Du même tonneau, dans le Lexique : L’excès de démocratie · Diviser sans infiltrer · L’usure · La stratégie du choc · La sidération · La dette comme discipline · Le technocratisme · Le référendum confisqué
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : faire du blocage un déclencheur du référendum, et non un prétexte pour décider ailleurs ; des votations régulières, pour trancher les désaccords au lieu de les laisser pourrir.
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