L’excès de démocratie « Ils ont un plan » — dit-on, en parlant de nos maîtres. Le fameux plan.
La phrase circule, et elle a 2 usages.
Le premier imagine une salle obscure, un chef d’orchestre, des ordres chuchotés : il est faux, et il dispense de lire.
Le second ouvre les bibliothèques : et en effet, les plans qui ont compté ont fini par être imprimés, et chacun peut les lire. Le voici.
Kyoto, 31 mai 1975. La Commission trilatérale, fondée 2 ans plus tôt par des personnalités privées d’Amérique du Nord, d’Europe occidentale et du Japon, débat d’un rapport sur la « gouvernabilité » des démocraties. Le chapitre consacré aux États-Unis, signé du politiste Samuel Huntington, livre son diagnostic : une partie des problèmes de gouvernement du pays vient d’un « excess of democracy » (excès de démocratie).
Le remède suit. Il faut « a greater degree of moderation in democracy » (davantage de modération dans la démocratie), car le bon fonctionnement d’un système démocratique « usually requires some measure of apathy and noninvolvement on the part of some individuals and groups » (requiert habituellement une certaine dose d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes). La démocratie, conclut-il, connaîtrait, comme la croissance économique, des limites potentiellement souhaitables.
4 ans plus tôt, le 23 août 1971, l’avocat d’affaires Lewis Powell adressait au président du comité de l’éducation de la Chambre de commerce des États-Unis un mémorandum marqué « confidentiel ». Le monde des affaires devait comprendre que « strength lies in organization, in careful long-range planning and implementation, in consistency of action over an indefinite period of years » (la force réside dans l’organisation, dans une planification soigneuse à long terme et sa mise en œuvre, dans la constance de l’action pendant un nombre indéfini d’années). 2 mois plus tard, Nixon le désignait pour la Cour suprême.
Plus tôt encore, en avril 1947, 36 intellectuels réunis par Friedrich Hayek au Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey, fondaient une société de pensée. L’historien Quinn Slobodian a montré comment une partie de ce milieu a pensé, sur des décennies, des États et des institutions internationales capables, selon la présentation de son livre, de « protéger les marchés contre les effets de la souveraineté nationale, les changements politiques et les turbulences des revendications démocratiques ».
3 textes, 3 milieux, aucune conspiration. Ils sont aujourd’hui publics, et ils ont été discutés, contestés, parfois de l’intérieur : à Kyoto même, le sociologue Ralf Dahrendorf, qui ouvrait la discussion, se demandait si parler de gouvernabilité ne revenait pas à réclamer plus de pouvoir pour les gouvernements.
Lus ensemble, ils ont 2 traits communs. Ils pensent à l’échelle des décennies. Et ils partagent une même prudence, explicite chez Huntington, plus diffuse ailleurs, envers ce que peuvent les majorités.
Qu’on ne nous fasse pas dire que l’histoire des 50 dernières années était écrite dans ces pages. L’histoire n’obéit pas aux mémorandums : elle les déjoue souvent, elle les exauce parfois. Le contraire du complotisme n’est pas la naïveté : c’est la lecture.
Le #PIC répond par un plan publié lui aussi, notre stratégie, et par une Constitution qui fait l’inverse exact des limites souhaitables. Elle place hors d’atteinte de toute révision le pouvoir du peuple « de décider et de se corriger » (Titre XVIII, article 3). Elle soumet d’office à son vote toute révision et tout traité qui transfère une compétence (Titre I, article 7). Elle fait du référendum d’initiative citoyenne le mode normal d’expression de la volonté générale.
Le réflexe est double. Quand on vous parle de « gouvernabilité », demandez qui doit être gouverné, et par qui. Quand on vous dit que l’adversaire a un plan, demandez à le lire.
Le versant lumineux de la notion est décrit dans l’Abécédaire, aux entrées « Le plan » et « La stratégie ».
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les marchés écraseront votre démocratie : voyez la Grèce », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Avec vos référendums obligatoires, la France ne tiendra plus ses alliances », « Votre souveraineté monétaire, c’est la sortie de l’euro ».
Pour aller plus loin
Le rapport de 1975 a souvent été lu comme une pièce à conviction. Il vaut mieux le lire comme un livre. Il ne se cache pas : la Commission le rendait public, précisait sa note liminaire, « as a contribution to informed discussion and handling of the issues treated » (comme une contribution à une discussion éclairée et au traitement des questions abordées), et il paraissait aux presses de l’université de New York. Ses 3 auteurs, un Français, un Américain, un Japonais, y signent chacun leur chapitre. Les cercles qui l’ont commandé n’étaient ni secrets ni unanimes ; ils étaient influents, ce qui est autre chose. L’entrée « Les réseaux d’élite transnationaux » en décrit la sociologie.
Le diagnostic est celui d’une surcharge. L’introduction parle d’une délégitimation de l’autorité et d’une « overload of demands on government, exceeding its capacity to respond » (surcharge de demandes adressées au gouvernement, au-delà de sa capacité à y répondre). Michel Crozier ajoute que les régulations européennes reposaient sur un filtrage subtil des participants et des demandes, qui s’est peu à peu effondré ; l’entrée « Le programme homologué » en suit les effets. Huntington, lui, cite John Adams, pour qui toute démocratie finit par se suicider, et ajoute que ce suicide viendra plus probablement de l’excès que de toute autre cause.
L’objection la plus forte a été prononcée à Kyoto, devant la Commission, et elle est imprimée en annexe. Ralf Dahrendorf, alors directeur de la London School of Economics, qui jugeait par ailleurs l’analyse importante et à bien des égards convaincante, demande si, en soulevant la question de la gouvernabilité, « one is in fact raising the question of whether the power of government should be increased rather than the question of whether the power of government should be restored » (on ne soulève pas en réalité la question de savoir s’il faut accroître le pouvoir des gouvernements, plutôt que celle de savoir s’il faut le restaurer). Il voit dans le désir de participation une conséquence naturelle du développement de la citoyenneté. Le livre porte donc sa propre discussion, et c’est ce qui le rend précieux.
Le mémorandum Powell appartient à un autre genre : c’est un plan d’action. Il passe en revue les fronts, l’université, les manuels, la télévision, l’arène politique, les tribunaux, et demande au monde des affaires d’y investir avec constance, car « political power is necessary » (le pouvoir politique est nécessaire). Son influence réelle se discute, et nous ne lui imputerons pas tout ce qui a suivi ; l’entrée « Les think tanks » en retrace la descendance la mieux établie. Son texte, lui, ne se discute pas : il est en ligne, dans les archives Powell de l’université Washington and Lee.
Le Mont-Pèlerin est le cas le plus subtil, et le plus souvent caricaturé. La société fondée en 1947 se défend de faire de la propagande et ne décide rien ; sa déclaration d’intentions évoque « the creation of an international order conducive to the safeguarding of peace and liberty » (la création d’un ordre international propice à la sauvegarde de la paix et de la liberté). Slobodian ne décrit pas une conspiration mais une école : des économistes et des juristes qui ont pensé, sur plusieurs générations, des règles mises hors de portée des majorités nationales. Les globalistes, au sens strict qu’il donne au mot, sont cette école, et rien d’autre ; l’usage complotiste du mot est l’inverse de son travail.
La meilleure objection est historique. Les années 1970 ont réellement connu l’inflation, les chocs pétroliers, la défiance ; Huntington décrivait une crise qu’il n’avait pas inventée, et il ne parlait que de limites potentially desirable (potentiellement souhaitables). L’objection est juste sur les faits et ne change rien au fond. Un diagnostic qui fait de l’apathie de certains une condition du bon gouvernement n’est plus seulement une description ; c’est une préférence. Le #PIC ne la combat pas parce qu’elle serait secrète, mais parce qu’elle est publique, et qu’on peut lui opposer, publiquement, la préférence contraire.
Les limites de la notion sont celles de tout récit rétrospectif. Rien n’est plus facile que de relire un demi-siècle comme l’exécution d’un plan : on retient ce qui confirme, on oublie les échecs, les divisions, les plans concurrents. Les élites de 1975 ne se sont pas toutes rangées derrière Huntington, et les néolibéraux qu’étudie Slobodian ont perdu bien des batailles. Pour le #PIC, la conséquence est une discipline : la formule « ils ont un plan » ne s’emploie qu’avec le texte en main. Qui la manie autrement fournit lui-même l’étiquette « complotiste » qu’on lui collera.
Elle oblige aussi en retour. À qui reproche aux autres de planifier, il revient de publier son propre plan, ses étapes et ses risques ; c’est l’objet de l’Abécédaire, aux entrées « Le plan » et « La stratégie ». Huntington voulait modérer la démocratie pour rendre les gouvernements gouvernables. Nous faisons l’hypothèse inverse : des gouvernements surchargés de demandes le seront moins quand le peuple tranchera lui-même celles qui le concernent.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Michel Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki, The Crisis of Democracy. Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York University Press, 1975, chapitre III, « The United States » (Samuel P. Huntington), p. 113-115 (texte intégral numérisé, Internet Archive) : « Instead, some of the problems of governance in the United States today stem from an excess of democracy » ; « Needed, instead, is a greater degree of moderation in democracy. » ; « the effective operation of a democratic political system usually requires some measure of apathy and noninvolvement on the part of some individuals and groups » ; « There are also potentially desirable limits to the indefinite extension of political democracy. » (Au contraire, une partie des problèmes de gouvernement des États-Unis vient aujourd’hui d’un excès de démocratie ; ce qu’il faut, au contraire, c’est davantage de modération dans la démocratie ; le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine dose d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes ; il existe aussi des limites potentiellement souhaitables à l’extension indéfinie de la démocratie politique ; trad. IA). consulter la source
Même ouvrage, note introductive et appendice I, « Discussion of Study during Plenary Meeting of The Trilateral Commission, Kyoto, May 31, 1975 », remarques de Ralf Dahrendorf, p. 188 : « The Commission is making the report available for wider distribution as a contribution to informed discussion and handling of the issues treated. » ; « Might it not be argued, therefore, that by raising the question of governability in relation to democracies, one is in fact raising the question of whether the power of government should be increased rather than the question of whether the power of government should be restored? » (La Commission diffuse largement ce rapport comme une contribution à une discussion éclairée et au traitement des questions abordées ; ne pourrait-on pas soutenir qu’en soulevant la question de la gouvernabilité à propos des démocraties, on soulève en réalité la question de savoir s’il faut accroître le pouvoir des gouvernements, plutôt que celle de savoir s’il faut le restaurer ? ; trad. IA). consulter la source
Lewis F. Powell Jr., « Attack on American Free Enterprise System », mémorandum confidentiel à Eugene B. Sydnor Jr., président du comité de l’éducation de la Chambre de commerce des États-Unis, 23 août 1971, p. 11 et 26 du tapuscrit (archives Powell, université Washington and Lee) : « Strength lies in organization, in careful long-range planning and implementation, in consistency of action over an indefinite period of years, in the scale of financing available only through joint effort, and in the political power available only through united action and national organizations. » ; « This is the lesson that political power is necessary » (La force réside dans l’organisation, dans une planification soigneuse à long terme et sa mise en œuvre, dans la constance de l’action pendant un nombre indéfini d’années, dans l’ampleur des financements que seul permet l’effort commun, et dans le pouvoir politique que seules permettent l’action unie et les organisations nationales ; telle est la leçon : le pouvoir politique est nécessaire ; trad. IA). consulter la source
Société du Mont-Pèlerin, Statement of Aims, 8 avril 1947 : « The problem of the creation of an international order conducive to the safeguarding of peace and liberty and permitting the establishment of harmonious international economic relations. » (Le problème de la création d’un ordre international propice à la sauvegarde de la paix et de la liberté et permettant l’établissement de relations économiques internationales harmonieuses ; trad. IA). consulter la source
Quinn Slobodian, Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, trad. Cyril Le Roy, Seuil, 2022 (Globalists, Harvard University Press, 2018), présentation de l’éditeur : « Ils voient au contraire dans les États et les institutions internationales de possibles instruments pour protéger les marchés contre les effets de la souveraineté nationale, les changements politiques et les turbulences des revendications démocratiques. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3 : « Si le peuple peut tout réviser, il est une chose qu’il ne peut pas décider : abolir son propre pouvoir de décider et de se corriger, ni la dignité qui fonde ce pouvoir. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 7 : « Sont soumis obligatoirement au vote du peuple, sans qu’aucune initiative ne soit requise : 1° toute révision de la présente Constitution ; 2° toute ratification ou modification d’un traité emportant transfert, délégation ou partage de compétence à une organisation supranationale ou internationale, ainsi que toute dénonciation d’un tel traité ». consulter la source
Version 1 du 2 octobre 2026 — première publication. Le 2 octobre 2026 : premier alinéa retouché. Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le plan · La stratégie
La riposte, dans l’Autodéfense : « L’abstention prouve que les gens ne veulent pas décider » · « Vous êtes des complotistes » · « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs »
La parade : Constitution, titre XVIII, article 3 · Constitution, titre I, article 7 · Constitution, titre I, article 6
Du même tonneau, dans le Lexique : L’architecture de capture systémique · Les think tanks · Les globalistes
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : notre stratégie, un plan publié face aux plans publiés · l’Observatoire de la pensée démocratique, pour lire les textes plutôt que les fantasmes
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Une page méconnue de l’histoire de la démocratie américaine ici mise en exergue et qui nous alerte sur les dangers sous jacents qui nous concernent également. Merci et bravo Fred @parrhesiaste_fr en souhaitant vivement que cela incite le plus grand nombre à en prendre conscience et à agir en faveur d’une démocratie directe face notamment au RIC .
Méconnue, oui, et c’est ce qui me frappe le plus : il n’y a là aucun secret. Le rapport de Huntington a été imprimé et discuté à Kyoto en 1975, et chacun peut le lire.
Relisez la phrase clé : le bon fonctionnement d’un système démocratique « requiert habituellement une certaine dose d’apathie ». Cinquante ans plus tard, on nous explique que les Français se désintéressent de la politique, comme s’il s’agissait d’une fatalité ou d’un défaut de caractère. Je ne dis pas qu’un rapport a écrit l’histoire, et la page le dit très bien : le contraire du complotisme, c’est la lecture. Je dis que la pente était décrite, et même souhaitée, et qu’on ne l’a guère remontée depuis. C’est le cousin direct du despotisme doux, sous lequel vous avez commenté samedi.
Le RIC est la réponse exacte à cette « modération » : là où Huntington voulait moins de démocratie, la Constitution d’urgence en fait le mode normal d’expression de la volonté générale, et met hors d’atteinte de toute révision le pouvoir du peuple « de décider et de se corriger ». Merci pour le relais, et continuez à faire circuler : ce genre de page, on ne la lit pas au journal de 20 heures 😉