Lexique du Pouvoir · Les think tanks

Les think tanks L’anglais dit « réservoir à pensée », le français « laboratoire d’idées », et les deux mots mentent un peu : le think tank se présente comme un lieu de recherche, il est d’abord un lieu d’influence. Il ne s’en cache pas devant ses donateurs.

La fenêtre d’Overton, décrite dans ce Lexique, est née dans l’un d’eux, et le métier y est avoué : déplacer les limites de l’acceptable. La question n’est donc pas de savoir s’ils influencent, c’est leur raison d’être, mais pour le compte de qui.

En septembre 2014, une enquête du New York Times montre que plus d’une douzaine de centres de recherche de Washington ont reçu de l’argent de gouvernements étrangers tout en incitant les responsables américains à adopter des politiques conformes aux vœux de ces gouvernements.

Le Qatar y apparaît comme le premier donateur étranger de la Brookings Institution, l’une des plus prestigieuses, avec 14 800 000 dollars en 4 ans ; un ancien chercheur invité de sa filiale qatarie rapporte qu’on lui avait fait comprendre, à l’embauche, qu’il ne pourrait pas critiquer le gouvernement du Qatar ; et plusieurs juristes consultés par le journal jugent que les termes d’accords conclus avec la Norvège semblaient imposer à Brookings de se déclarer comme agent de l’étranger.

La maison a démenti tout lien entre ses financeurs et ses conclusions. En France, l’argent est surtout domestique. L’Institut Montaigne, fondé en 2000 par le patron d’Axa, Claude Bébéar, vit des contributions de grandes entreprises.

Et lorsqu’un laboratoire d’idées est d’intérêt général, le don d’une entreprise ouvre droit à une réduction d’impôt de 60 %, dans la limite de plafonds : le contribuable finance ainsi une part des idées qu’on lui vendra ensuite comme expertise indépendante.

L’économiste Julia Cagé a fait de ce paradoxe du financement privé de la démocratie, largement payé par l’impôt de tous, l’un des fils du Prix de la démocratie (2018).

Le citoyen qui voudrait savoir qui rencontre qui ne trouvera pas davantage la plupart de ces maisons au répertoire des représentants d’intérêts de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique : dans le fichier public consulté le 25 septembre 2026, ni l’Institut Montaigne, ni Terra Nova, ni la Fondation iFRAP, ni la Fondation Jean-Jaurès, ni la Fondation pour l’innovation politique ne figurent, quand d’autres, comme l’IRIS ou l’Institut de l’entreprise, s’y sont inscrits.

Aucune illégalité là-dedans : c’est le droit, et le juge l’a dit.

Dès 2022, la Haute Autorité avait invité l’Institut Montaigne à s’inscrire, puis posé en principe, en 2023, que les laboratoires d’idées étaient des représentants d’intérêts ; saisi par l’institut, le Conseil d’État a annulé ces lignes directrices sur ce point le 14 octobre 2024.

Un organisme qui se consacre à la réflexion et publie ses travaux ne saurait, « à ce seul titre », être regardé comme un représentant d’intérêts, même s’il rencontre régulièrement des responsables publics pour promouvoir ses propositions ; il ne le devient que si, eu égard à son financement, à sa gouvernance et aux conditions dans lesquelles il travaille, il défend un intérêt.

Publier un rapport, le faire commenter à la radio et l’offrir aux candidats n’est donc pas, en principe, du lobbying. C’est précisément ce qui rend l’outil si commode, et c’est pourquoi tout se joue sur l’argent.

Réserve loyale : ces maisons produisent aussi un travail sérieux, souvent utile, parfois contraire à l’intérêt apparent de leurs donateurs, et la gauche a les siennes comme la droite.

Mais une étude dont on ignore le financeur se lit comme une publicité dont on ignore l’annonceur. La Constitution du #PIC tranche sans détour : « Toute association, fondation ou groupement qui cherche à influer sur la vie publique, les orientations politiques, les mœurs ou la législation rend publics l’origine et le montant de ses financements. »

Le #PIC reconnaît lui-même que la loi devra cerner ces groupements avec précision, pour ne pas accabler la moindre association locale ; mais là où le droit actuel examine le financement pour décider s’il faut inscrire, sa Constitution exige qu’on le publie.

Au citoyen, un réflexe : devant le « rapport d’un institut indépendant », cherchez la page des donateurs ; si elle n’existe pas, vous tenez déjà une réponse.

Pour aller plus loin

Dans l’argot américain des années 1940, rappelait le politiste Érik Neveu en 1999, en rendant compte du livre de Diane Stone Capturing the Political Imagination (1996), think tank désignait « le crâne et le cerveau » ; les médias l’ont ensuite appliqué aux organismes qui réfléchissaient pour l’administration fédérale, « comme la Rand Corporation pour le Pentagone ».

Le premier âge est celui de l’expertise commandée par l’État. Le second commence en 1949, lorsque Friedrich Hayek publie « The Intellectuals and Socialism ».

Son éditeur britannique, l’Institute of Economic Affairs, en résume la leçon sans détour : il ne faut jamais sous-estimer l’influence des intellectuels, car les théories qu’ils promeuvent aujourd’hui « seront la base des programmes politiques de demain » (notre traduction).

Le 23 août 1971, l’avocat d’affaires Lewis Powell adresse à la Chambre de commerce des États-Unis un mémorandum intitulé « Attack on American Free Enterprise System », qui appelle le monde des affaires à investir le terrain des idées ; 2 mois plus tard, Nixon le désigne pour la Cour suprême, et la Heritage Foundation naît en 1973.

Le laboratoire militant est né : il ne cherche plus la vérité pour l’État, il cherche l’État pour une vérité.

La meilleure défense des think tanks est pluraliste, et elle mérite d’être entendue. Ils publient, signent, se contredisent ; leurs travaux sont discutables parce qu’ils sont publics ; ils comblent le vide entre une université lente et des partis qui ne produisent plus d’idées.

Leur influence réelle, surtout, est incertaine : dès 2003, dans la revue Pôle Sud, Sonia Lucarelli et Claudio Radaelli posaient la question sans complaisance, « Les think tanks font-ils la différence dans le système politique ? ».

L’objection vaut contre la vision naïve d’un marionnettiste qui dicterait les lois. Elle manque l’essentiel.

Un think tank n’a pas besoin de gagner les votes, il lui suffit de composer le menu. Son pouvoir est celui de la mise à l’agenda : définir le problème, nommer la solution « raisonnable », déplacer patiemment la fenêtre d’Overton.

Et le pluralisme dont on le crédite est celui des financeurs, non celui des citoyens : il circule autant d’idées qu’il y a de fortunes pour les payer.

2 documents, un sur chaque rive, montrent le métier à l’œuvre. En France, le 10 mai 2011, Terra Nova publie « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? ».

La note constate que « la coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière est en déclin » et qu’« une nouvelle coalition émerge : “la France de demain”, plus jeune, plus diverse, plus féminisée ».

On peut tenir l’analyse pour juste ou pour fausse ; l’intéressant est ailleurs. Un laboratoire d’idées y aide un parti à choisir son électorat, donc à décider quels citoyens il cessera de chercher à convaincre, sans qu’aucun de ces citoyens ait été consulté.

Aux États-Unis, la Heritage Foundation a poussé la logique à son terme : son programme Mandate for Leadership de 2023, dit « Project 2025 », se présente lui-même comme le produit de « plus de cent organisations » réunies pour préparer une nouvelle administration conservatrice « par les politiques publiques, la formation et le personnel » (notre traduction).

Le dernier terme est le plus instructif. Le think tank ne fournit plus seulement des idées au pouvoir ; il lui fournit des gens.

La notion a pourtant ses faiblesses. Le terme fonctionne, disait encore Neveu, comme un « mot-pavillon » qui recouvre des institutions sans commune mesure : un organisme public de prospective, une fondation proche d’un parti, un institut financé par des entreprises, une officine de communication.

Les confondre, c’est offrir à chacun l’excuse du voisin. Surtout, la critique des laboratoires d’idées glisse aisément vers le mépris de toute expertise, ce qui reviendrait à servir la cause qu’on prétend combattre : un peuple qui décide a besoin de plus d’études, pas de moins.

Le problème n’est pas qu’on pense pour lui ; c’est qu’on pense pour lui sans dire qui paie, et qu’on lui présente le résultat comme neutre.

La Constitution d’urgence du #PIC répond sur ce terrain, et d’abord là où la décision se prépare.

Devant les Formulateurs, les experts sont tirés au sort à nombre égal sur les listes déposées par les partisans et par les adversaires de chaque proposition, et « nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin » (Titre II, article 7).

Leurs avis et prévisions sont conservés et publiés sous leur nom, « afin d’être confrontés à l’événement », et la note citoyenne indique l’état du consensus scientifique lorsqu’il existe : l’égalité du temps de parole ne vaut pas égalité des thèses.

Hors de ce prétoire, toute organisation qui cherche à influer sur la législation rend publics l’origine et le montant de ses financements (Titre XVI, article 2).

Le think tank n’est donc pas interdit ; il est remis à sa place, celle d’une partie qui plaide, entendue à égalité avec la partie adverse et sous son vrai nom.

C’est une hypothèse, et elle a un coût : la délibération devient plus lente, et les experts sans attaches se font rares.

Mais elle déplace la question décisive. Il ne s’agit plus de savoir si l’étude est sérieuse ; il s’agit de savoir qui l’a commandée, et qui a eu le droit de lui répondre.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Friedrich A. Hayek, « The Intellectuals and Socialism », The University of Chicago Law Review, 1949 ; réédition Institute of Economic Affairs, 1998 (présentation de l’éditeur) : « Never underestimate the influence of intellectuals, because the theories they are promoting today will be the basis of tomorrow’s political programmes. » (Ne sous-estimez jamais l’influence des intellectuels, car les théories qu’ils promeuvent aujourd’hui seront la base des programmes politiques de demain ; notre traduction). consulter la source

Lewis F. Powell Jr., « Attack On American Free Enterprise System », mémorandum à la Chambre de commerce des États-Unis, 23 août 1971 ; archives de la Washington and Lee University School of Law. Le texte qui appelle les milieux d’affaires américains à financer la bataille des idées dans les universités, les médias et les tribunaux ; la page d’archives en donne la version dactylographiée et la version imprimée. consulter la source

Érik Neveu, compte rendu de Diane Stone, Capturing the Political Imagination. Think-tanks and the Policy Process (Frank Cass, 1996), Sciences de la société, n° 46, 1999, p. 195-197 : « Le terme fonctionne aujourd’hui comme un mot-pavillon qui recouvre toutes sortes d’institutions, publiques et privées, dont le dénominateur commun est de jouer un rôle d’expertise et de proposition dans le processus d’élaboration des politiques publiques. ». consulter la source

Sonia Lucarelli et Claudio M. Radaelli, « Les think tanks font-ils la différence dans le système politique ? », Pôle Sud, n° 19, 2003, p. 113-129. Une évaluation savante, à partir du cas italien, de ce que les laboratoires d’idées changent réellement à la décision publique, loin de la légende comme de la plaquette. consulter la source

Terra Nova, « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », 10 mai 2011 : « La coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière est en déclin. Une nouvelle coalition émerge : “la France de demain”, plus jeune, plus diverse, plus féminisée. ». consulter la source

The Heritage Foundation, Mandate for Leadership: The Conservative Promise (« Project 2025 »), 2023 ; site du projet : « This was a product of more than 100 organizations to prepare for a new conservative administration through policy, training, and personnel. » (C’était le produit de plus de cent organisations, pour préparer une nouvelle administration conservatrice par les politiques publiques, la formation et le personnel ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7, 3° « Des experts » : « Nul n’est entendu sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin. Les auditions sont publiques et enregistrées ; les délibérations des Formulateurs sont secrètes, leurs décisions motivées et publiées. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les deux pluralismes · La démocratie épistémique

La riposte, dans l’Autodéfense : « Qui vous finance ? »

La parade : Constitution, titre XVI, article 2

Du même tonneau, dans le Lexique : La fenêtre d’Overton · Le lobbying · La fabrique du doute · L’astroturfing · L’expertocratie

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique, une expertise qui rend des comptes

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