Abécédaire · Les deux pluralismes

Les deux pluralismes En 1969, la Cour suprême des États-Unis valide à l’unanimité la fairness doctrine, qui oblige les radiodiffuseurs à faire entendre les vues opposées : it is the right of the viewers and listeners, not the right of the broadcasters, which is paramount (c’est le droit des téléspectateurs et des auditeurs, non celui des diffuseurs, qui prime).

Le 4 août 1987, le régulateur l’abolit au nom de la liberté des diffuseurs. Le pluralisme externe compte les titres : qu’importe qu’une chaîne martèle une ligne, puisque d’autres existent ailleurs.

Le pluralisme interne regarde dans chaque média : la contradiction y a-t-elle droit de cité ?

Le premier est l’alibi de la concentration, car 100 titres entre 5 mains ne font pas 100 voix ; il protège un citoyen idéal qui lirait 10 journaux, quand le citoyen réel en consulte deux.

La France hésite : le Conseil d’État a exigé, le 13 février 2024, que l’Arcom apprécie une chaîne à la diversité des opinions de tous ses intervenants, non au seul chronométrage des politiques. La Constitution d’urgence choisit : le pluralisme est garanti « non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune ».

Tout média aidé par l’État ou titulaire d’une fréquence doit ménager, à parité de visibilité, une contradiction argumentée, sous le contrôle de citoyens tirés au sort.

Le #PIC veut les deux pluralismes ; il interdit seulement que le premier serve d’excuse pour se passer du second.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Droite, gauche, souverainistes, écologistes : votre attelage explosera », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle ».

Pour aller plus loin

Le pluralisme interne a un philosophe avant d’avoir un juge : John Stuart Mill.

Au chapitre II de De la liberté, en 1859, il écrit que « celui qui ne connaît que son propre point de vue sur une affaire n’en connaît pas grand-chose » (notre traduction), et il ajoute ce qui condamne d’avance le pluralisme de catalogue : il ne suffit pas d’entendre les arguments adverses rapportés par ses propres maîtres, il faut les entendre « de personnes qui y croient réellement, qui les défendent sérieusement » (notre traduction).

Mill ne parle pas de marché des idées où chacun choisirait sa boutique ; il parle de l’esprit qui doit rencontrer l’objection sous sa forme la plus forte.

Le pluralisme externe suppose un lecteur qui fait lui-même ce travail en passant d’un journal à l’autre. Le pluralisme interne constate qu’il ne le fait pas, et le fait pour lui.

Le droit américain a tracé la frontière entre les deux avec une netteté qui éclaire notre débat.

L’arrêt Red Lion, en 1969, justifie l’obligation de contradiction par la rareté des fréquences : l’État attribue un bien public limité, il peut en exiger une contrepartie. 5 ans plus tard, en juin 1974, l’arrêt Miami Herald v.

Tornillo annule à l’unanimité une loi de Floride qui imposait aux journaux un droit de réponse des candidats : « une presse responsable est assurément un objectif souhaitable, mais la responsabilité de la presse n’est pas exigée par la Constitution et, comme bien d’autres vertus, elle ne se légifère pas » (notre traduction).

Le papier relève du pluralisme externe, les ondes du pluralisme interne. La France a reproduit ce partage.

Le Conseil constitutionnel, le 11 octobre 1984, élève le pluralisme des quotidiens au rang d’« objectif de valeur constitutionnelle », afin que le lecteur exerce son choix sans que « ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics » y substituent leurs décisions ; la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias résume en mars 2022 : « le pluralisme externe dans la presse, le pluralisme interne dans l’audiovisuel ».

L’objection la plus sérieuse est celle de Tornillo, et le #PIC la connaît sous sa forme polémique : votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle.

Qui décidera de ce qu’est une « contradiction argumentée », une « prise de position politique engageante », une « parité de visibilité » ?

Une autorité qui en jugerait deviendrait le rédacteur en chef de tous les rédacteurs en chef. L’objection est loyale et elle porte ; elle se tranche pourtant, à 3 conditions que le texte réunit.

Le champ est borné : seuls sont tenus les médias qui bénéficient d’un soutien public, d’une fréquence ou d’un régime dérogatoire, et la presse d’opinion qui vit de ses lecteurs garde le régime externe de 1881.

La logique est contractuelle, non censoriale : qui reçoit l’argent ou le domaine public doit au public la contradiction, comme la fréquence rare la devait en 1969. Enfin le juge n’est plus nommé par ceux qu’il contrôle : la régulation passe à des citoyens tirés au sort.

La France a d’ailleurs commencé à bouger. Le 13 février 2024, le Conseil d’État reproche à l’Arcom d’avoir apprécié le pluralisme d’une chaîne au seul regard du temps de parole des personnalités politiques, et lui enjoint de prendre en compte « la diversité des courants de pensée et d’opinion exprimés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés ».

C’est déjà un pluralisme interne élargi, confié toutefois à une autorité dont les membres sont nommés par les pouvoirs constitués.

Ailleurs, l’Union européenne a adopté en 2024 un règlement sur la liberté des médias qui fait de la transparence de la propriété une obligation commune ; il compte les propriétaires, il ne regarde pas encore l’antenne.

2 limites demeurent. La première tient à la vérité factuelle : la contradiction s’impose sur une « prise de position politique », non sur un fait établi, faute de quoi l’on fabriquerait un faux équilibre entre la science et la rumeur.

La Constitution d’urgence a tranché ce point pour le référendum : les Formulateurs entendent autant d’experts de chaque camp, mais la note citoyenne indique, lorsqu’il existe, le consensus établi par les institutions publiques de recherche et distingue l’établi du controversé ; les prévisions des experts sont publiées sous leur nom, pour être confrontées à l’événement (Titre II, article 7).

Reste à transposer cette règle à l’antenne, où le texte ne la formule pas encore.

La seconde est plus neuve : la rareté qui fondait Red Lion a disparu avec les réseaux, et la ressource rare est devenue l’attention, distribuée par des algorithmes privés que ni le pluralisme externe ni l’interne ne saisissent.

L’article 6 du Titre V, qui remplace les subventions à la presse par un « comparatif contradictoire des opinions » garanti à chaque citoyen, esquisse une réponse : si l’on ne peut plus imposer la contradiction à chaque canal, on peut au moins la mettre à portée de chacun.

C’est une hypothèse, et elle devra faire ses preuves.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

John Stuart Mill, On Liberty, 1859, chapitre II, « Of the Liberty of Thought and Discussion » : « He who knows only his own side of the case, knows little of that. » ; « He must be able to hear them from persons who actually believe them; who defend them in earnest, and do their very utmost for them. » (celui qui ne connaît que son propre point de vue sur une affaire n’en connaît pas grand-chose ; il doit pouvoir entendre ces arguments de personnes qui y croient réellement, qui les défendent sérieusement et font tout leur possible pour eux ; notre traduction). consulter la source

Cour suprême des États-Unis, Red Lion Broadcasting Co. v. FCC, 395 U.S. 367, 9 juin 1969 : « It is the right of the viewers and listeners, not the right of the broadcasters, which is paramount. » (c’est le droit des téléspectateurs et des auditeurs, non celui des diffuseurs, qui prime ; notre traduction). consulter la source

Cour suprême des États-Unis, Miami Herald Publishing Co. v. Tornillo, 418 U.S. 241, 25 juin 1974 : « A responsible press is an undoubtedly desirable goal, but press responsibility is not mandated by the Constitution and like many other virtues it cannot be legislated. » (une presse responsable est assurément un objectif souhaitable, mais la responsabilité de la presse n’est pas exigée par la Constitution et, comme bien d’autres vertus, elle ne se légifère pas ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 84-181 DC du 11 octobre 1984, loi visant à limiter la concentration et à assurer la transparence financière et le pluralisme des entreprises de presse, considérant 38 : « l’objectif à réaliser est que les lecteurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par l’article 11 de la Déclaration de 1789 soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché ». consulter la source

Sénat, commission d’enquête sur la concentration des médias en France, rapport n° 593 (2021-2022), « À l’heure du numérique, la concentration des médias en question ? », mars 2022 : « Le pluralisme dans les médias repose sur deux ensembles complémentaires qui sont supposés rendre possible la vitalité du débat démocratique : le pluralisme externe dans la presse, le pluralisme interne dans l’audiovisuel. » ; « la rareté des fréquences a conduit à imposer un pluralisme interne pour garantir la neutralité des antennes, sous le contrôle du régulateur ». consulter la source

Conseil d’État, décision n° 463162 du 13 février 2024, Association Reporters sans frontières : « Il lui appartient à cet effet d’apprécier le respect par les éditeurs de service de cette exigence, dans l’exercice de leur liberté éditoriale, en prenant en compte, dans l’ensemble de leur programmation, la diversité des courants de pensée et d’opinion exprimés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 6 : « Les subventions directes à la presse sont supprimées. Elles sont remplacées par la garantie, pour chaque citoyen, d’un accès à un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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