La bulle de filtre Le 4 décembre 2009, un billet passe presque inaperçu sur le blog de Google : la recherche sera désormais personnalisée pour tout le monde.
L’entreprise s’appuie pour cela, écrit-elle, sur 180 jours de recherches ; un de ses ingénieurs parlera plus tard de 57 signaux, du navigateur que vous utilisez à l’endroit où vous vous trouvez.
Le militant américain Eli Pariser en tire en 2011 un livre et un mot, The Filter Bubble, et une phrase qui résume tout : il n’y a plus de Google standard. Deux de ses amis tapent « BP » ; l’un reçoit des conseils d’investissement, l’autre la marée noire du golfe du Mexique.
L’algorithme apprend ce qui vous retient et vous le ressert, jusqu’à ce que le monde ressemble à votre historique. Une réserve s’impose, et elle est de taille : la recherche a sérieusement dégonflé la bulle.
En 2015, la revue Science publie une étude portant sur 10 millions d’utilisateurs américains de Facebook : le classement algorithmique du fil réduit de 5 % l’exposition des conservateurs aux contenus du camp adverse, de 8 % celle des progressistes, et ce sont les clics de chacun, bien plus que la machine, qui referment l’horizon.
L’étude est signée par 3 chercheurs de Facebook : l’accusé rédige lui-même son non-lieu, ce qui n’en fait pas un faux, mais invite à lire les attendus.
En 2023, une expérience menée pendant la présidentielle américaine, publiée par Nature, confirme le paradoxe : un utilisateur ordinaire reçoit un peu plus de la moitié de ses contenus de sources qui pensent comme lui ; réduire cette part d’un tiers pendant 3 mois n’a eu d’effet mesurable sur aucune des 8 mesures de polarisation retenues.
La bulle n’est donc pas une prison ; c’est un coussin, et nous en rembourrons nous-mêmes une bonne part.
Voilà pourtant ce qui devrait inquiéter davantage : l’algorithme n’a pas besoin de vous enfermer, il lui suffit de vous flatter, et personne hors de l’entreprise ne sait sur quels critères.
Le droit européen a d’ailleurs tranché la question qu’on disait théorique : depuis le règlement sur les services numériques, les très grandes plateformes doivent proposer, pour chacun de leurs systèmes de recommandation, au moins une option qui ne repose pas sur le profilage.
On n’oblige pas à installer une sortie de secours dans une pièce dont on peut sortir librement. La bulle trie ; sa voisine, la chambre d’écho, fait pire : elle disqualifie tout ce qui vient du dehors.
Le #PIC ne demande pas à l’État de choisir votre fil à votre place, ce qui serait remplacer un filtre par un autre : sa Constitution exige que le code source des algorithmes par lesquels les grandes plateformes déterminent la visibilité et la diffusion des contenus soit rendu public, afin que chacun comprenne comment son information est traitée.
Au citoyen, 2 réflexes. Cherchez, dans les réglages de chaque application, le fil non personnalisé que la loi impose, et consultez-le de temps en temps.
Et, sur un sujet qui fâche, comparez vos résultats de recherche avec ceux d’un ami qui ne pense pas comme vous : la différence mesure l’épaisseur de la paroi.
Pour aller plus loin
L’inquiétude précède le mot. Dès 2001, dans Republic.com, le juriste Cass Sunstein reprenait au chercheur du MIT Nicholas Negroponte une image du milieu des années 1990, le « Daily Me », le quotidien taillé sur mesure pour un seul lecteur, et demandait ce que deviendrait une république dont les citoyens ne partageraient plus aucune expérience commune de l’information.
Ce qui n’était qu’une hypothèse devient un fait technique le 4 décembre 2009.
Le billet de Google est d’une franchise désarmante : la recherche sera personnalisée même pour les utilisateurs non connectés, sur la base de « 180 jours d’activité de recherche liés à un cookie anonyme » dans le navigateur (notre traduction).
Les 57 signaux, eux, viennent d’un ingénieur interrogé par Eli Pariser, qui les rapporte dans sa conférence TED de mars 2011 ; il en tire la formule qui a fait le tour du monde, « il n’y a plus de Google standard », et une image plus juste encore : au lieu d’un régime d’information équilibré, on finit entouré de « malbouffe informationnelle » (notre traduction).
La meilleure objection est aujourd’hui majoritaire chez les chercheurs, et elle est loyale.
En janvier 2022, une revue de la littérature publiée par le Reuters Institute de l’université d’Oxford conclut que les formes de sélection algorithmique proposées par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux conduisent en général à une consommation d’information « un peu plus diverse », soit « l’inverse » de ce que postule l’hypothèse de la bulle (notre traduction).
Le hasard algorithmique vous présente des titres que vous n’auriez jamais cherchés.
L’objection est solide sur ce qu’elle mesure : la variété des sources consultées. Elle ne dit rien de ce qui compte davantage : qui classe, selon quels critères, et au profit de quel indicateur.
Le sociologue Dominique Cardon l’a résumé en 2015 dans À quoi rêvent les algorithmes : loin d’être de simples outils techniques, les algorithmes « véhiculent un projet politique ». Une bulle qu’on a crevée par le calcul reste une sphère dont un autre tient le compas.
Le droit a tiré cette conséquence sans attendre que la controverse savante soit close.
Le règlement européen sur les services numériques du 19 octobre 2022 impose à toute plateforme d’exposer, dans ses conditions générales, les « principaux paramètres » de ses systèmes de recommandation (article 27), et aux très grandes plateformes de proposer, pour chacun d’eux, au moins une option qui ne repose pas sur le profilage (article 38).
Aux États-Unis, l’expérience publiée par Nature en 2023, menée avec l’accord et les données de Meta sur l’ensemble des utilisateurs adultes actifs de Facebook, établit en passant un fait moins commenté que ses conclusions : les informations politiques et d’actualité ne représentent qu’une faible part de ce que les gens voient sur la plateforme.
La bulle politique est donc une petite pièce dans une grande maison dont personne, hors de l’entreprise, n’a le plan.
La notion a 2 limites qu’il faut dire. La première tient à sa métaphore : une bulle suppose un dedans et un dehors, donc un monde neutre de l’autre côté de la paroi.
Or le fil « non personnalisé » exigé par le droit européen n’est pas neutre ; classé par ordre chronologique, par popularité ou selon la volonté de l’éditeur, il reste un choix éditorial, simplement fait par quelqu’un d’autre.
La seconde tient à son effet moral : accuser la machine décharge l’utilisateur, alors que les études convergent pour donner aux choix de chacun un poids au moins égal à celui du calcul.
La bulle de filtre n’explique pas à elle seule la fragmentation du débat ; elle décrit une concentration du pouvoir de classement, ce qui est à la fois moins spectaculaire et plus grave.
C’est sur ce terrain que se place la Constitution d’urgence. Elle ne prétend pas choisir votre fil à votre place ; son Titre VIII, article 3 exige que le code source des algorithmes qui décident de la visibilité des contenus soit rendu public, et précise : « La Démocratie française ne prétend pas contrôler les algorithmes ; elle en exige la transparence. »
L’hypothèse a sa faiblesse, que le mouvement doit regarder en face : pour les systèmes d’apprentissage automatique, le code ne dit presque rien sans les données et les paramètres qu’il a appris ; publier la recette sans la cuisine ne permettra pas de comprendre le plat.
Le même article l’a compris pour les administrations, qui doivent désormais communiquer à chacun les règles, les données et le poids du calcul dans la décision qui le concerne ; pour les plateformes, la transparence reste celle du code.
Elle est nécessaire, elle ne sera pas suffisante, et c’est précisément le genre de point que le droit au tâtonnement permet de corriger.
Reste l’essentiel : la bulle trie par économie de l’attention plus que par idéologie, et c’est ce modèle, plus que nos opinions, qu’il s’agit de rendre lisible.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Google, « Personalized Search for everyone », Official Google Blog, 4 décembre 2009 : « This addition enables us to customize search results for you based upon 180 days of search activity linked to an anonymous cookie in your browser. » (Cet ajout nous permet de personnaliser pour vous les résultats de recherche sur la base de 180 jours d’activité de recherche liés à un cookie anonyme dans votre navigateur ; notre traduction). consulter la source
Eli Pariser, « Beware online « filter bubbles » », conférence TED2011, mars 2011 (transcription) : « Think about it for a second: there is no standard Google anymore. » (Réfléchissez-y un instant : il n’y a plus de Google standard ; notre traduction). consulter la source
Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Seuil, coll. « La République des idées », 2015 (présentation de l’éditeur) : « Or, loin d’être de simples outils techniques, les algorithmes véhiculent un projet politique. ». consulter la source
Amy Ross Arguedas, Craig T. Robertson, Richard Fletcher, Rasmus Kleis Nielsen, Echo chambers, filter bubbles, and polarisation: a literature review, Reuters Institute for the Study of Journalism, 19 janvier 2022 : « the forms of algorithmic selection offered by search engines, social media, and other digital platforms generally lead to slightly more diverse news use – the opposite of what the “filter bubble” hypothesis posits » (les formes de sélection algorithmique proposées par les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les autres plateformes numériques conduisent en général à une consommation d’information un peu plus diverse, soit l’inverse de ce que postule l’hypothèse de la « bulle de filtre » ; notre traduction). consulter la source
Brendan Nyhan, Jaime Settle, Emily Thorson, Magdalena Wojcieszak, Pablo Barberá et al., « Like-minded sources on Facebook are prevalent but not polarizing », Nature, vol. 620, 2023, p. 137-144 (résumé) : « content from ‘like-minded’ sources constitutes the majority of what people see on the platform, although political information and news represent only a small fraction of these exposures » (les contenus issus de sources « qui pensent comme soi » constituent la majorité de ce que les gens voient sur la plateforme, bien que l’information politique et l’actualité ne représentent qu’une faible part de ces expositions ; notre traduction). consulter la source
Règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (règlement sur les services numériques), article 38 : « les fournisseurs de très grandes plateformes en ligne et de très grands moteurs de recherche en ligne qui utilisent des systèmes de recommandation proposent au moins une option pour chacun de leurs systèmes de recommandation qui ne repose pas sur du profilage ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre VIII, article 3 : « Le code source des algorithmes des grandes plateformes déterminant la visibilité, la diffusion ou la modération des contenus est rendu public et ouvert, afin que tout citoyen puisse comprendre comment ses données, sa visibilité et son information sont traitées. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Correction du 26 septembre 2026 : les « cinquante-sept signaux » ne viennent pas du billet de 2009, qui parle de 180 jours d’activité. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les biais cognitifs · Les deux pluralismes
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes »
La parade : Constitution, titre VIII, article 3
Du même tonneau, dans le Lexique : La chambre d’écho · L’économie de l’attention · Le capitalisme de surveillance · La mise à l’agenda
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective et son module d’hygiène numérique
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