Lexique du Pouvoir · La preuve sociale

La preuve sociale En 1820, Paris voit s’ouvrir une agence d’un genre nouveau : elle fournit aux théâtres des spectateurs. Ses « rieurs » rient aux plaisanteries, ses « pleureurs » sanglotent dans leur mouchoir, ses « bisseurs » réclament le rappel, et la salle suit.

La claque avait compris avant les psychologues ce que Robert Cialdini nommera en 1984, dans Influence, la preuve sociale : quand nous ne savons pas quoi penser, nous regardons ce que font les autres, et nous tenons pour juste ce que nous voyons faire au plus grand nombre.

Solomon Asch en a mesuré la force brute. Au début des années 1950, il réunit des étudiants autour d’une tâche d’enfant : dire laquelle de 3 lignes a la même longueur qu’une ligne témoin. Seul, on s’y trompe moins d’une fois sur 100.

Mais les autres participants sont des complices, qui donnent à voix haute la même mauvaise réponse ; sur 123 sujets, le compte rendu de 1955 relève que la majorité fautive l’emporte dans près de 37 % des réponses, et qu’un sujet sur 4 seulement ne cède jamais.

Asch en tire une inquiétude qu’il écrit en toutes lettres : des jeunes gens raisonnablement intelligents et bien intentionnés sont prêts à appeler noir ce qui est blanc. Le numérique a industrialisé la claque.

En 2013, la revue Science publie une expérience menée sur un site d’agrégation d’informations : un seul vote positif, ajouté au hasard à un commentaire, accroît de 32 % la probabilité que le lecteur suivant l’approuve, et la note finale en sort gonflée de 25 % en moyenne.

Compteurs de « j’aime », avis à 5 étoiles, sujets « tendance » : autant de foules qu’on peut fabriquer.

Le législateur l’a reconnu à sa manière : depuis le 28 mai 2022, le Code de la consommation range parmi les pratiques commerciales trompeuses le fait de diffuser de faux avis ou de fausses recommandations de consommateurs. Ce qui protège l’acheteur d’une paire de chaussures protégerait-il moins le citoyen devant un projet de loi ?

L’« unanimité » des éditorialistes, le « consensus » proclamé, le sondage qui annonce que les Français ont déjà tranché : la preuve sociale est l’arme favorite de qui n’a pas de preuve tout court.

Réserve loyale : se fier aux autres n’a rien d’imbécile, c’est le plus souvent un raccourci raisonnable ; et une méta-analyse de 133 études, publiée en 1996, montre que le conformisme mesuré à la manière d’Asch a baissé aux États-Unis depuis les années 1950, et qu’il varie selon les cultures.

Mais la même expérience livrait l’antidote : dès qu’un seul partenaire donnait la bonne réponse, les erreurs tombaient au quart. Il suffit d’une voix dissidente pour que la foule cesse d’être un mur.

C’est ce que le #PIC institue : sa Constitution charge 777 citoyens tirés au sort de rédiger, pour chaque question soumise au référendum, des notes exposant les arguments opposés, et elle exige que le code des algorithmes par lesquels les grandes plateformes règlent la visibilité des contenus soit rendu public, leurs usages manipulatoires étant criminalisés.

Le réflexe citoyen tient en 2 questions : combien sont-ils vraiment, et qui les a comptés ?

Pour aller plus loin

Avant d’avoir un nom, la preuve sociale a eu ses théoriciens de la foule.

Gustave Le Bon, dans Psychologie des foules (1895), en décrit la mécanique avec une franchise qui vaut aveu : « Lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, et qu’il y a unanimité dans la répétition, comme cela est arrivé pour certaines entreprises financières célèbres assez riches pour acheter tous les concours, il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. »

Tout y est, jusqu’au prix de l’unanimité : elle s’achète. La psychologie expérimentale a ensuite remplacé la métaphore du microbe par la mesure.

Au milieu des années 1930, Muzafer Sherif montre que des inconnus placés dans le noir devant un point lumineux immobile, qui paraît bouger, s’accordent sur l’ampleur d’un mouvement qui n’existe pas, et gardent cette norme commune une fois seuls.

Asch, 15 ans plus tard, supprime l’ambiguïté pour savoir si le groupe l’emporte encore sur l’évidence.

En 1955, Morton Deutsch et Harold Gerard distinguent enfin 2 ressorts que le mot unique confond : l’influence informationnelle, qui nous fait croire les autres, et l’influence normative, qui nous fait seulement leur ressembler pour n’être pas exclus.

La meilleure objection vient des économistes, et elle est sérieuse. Suivre la foule serait rationnel : qui ignore la qualité d’un restaurant a raison d’entrer dans celui qui est plein, puisque la salle agrège l’information de tous les clients précédents.

En 1992, Sushil Bikhchandani, David Hirshleifer et Ivo Welch en ont donné le modèle sous le nom de « cascade informationnelle ».

Mais ce modèle contient sa propre réfutation : une fois la cascade lancée, chacun imite et n’ajoute plus rien de ce qu’il sait, de sorte que la foule entière repose sur les quelques premiers signaux.

L’expérience de Matthew Salganik, Peter Dodds et Duncan Watts, publiée dans Science en 2006, l’a vérifié sur un marché musical artificiel de 14 341 participants : montrer aux auditeurs les choix des précédents accroît à la fois l’inégalité et l’imprévisibilité des succès, et la qualité ne détermine plus le classement qu’en partie.

L’imitation est rationnelle pour l’individu et aveugle pour le groupe. C’est la condition même que pose la démocratie épistémique : une foule n’est sage que si ses jugements restent indépendants.

Le législateur français en a tiré la leçon sans attendre les psychologues du numérique.

La loi du 19 juillet 1977 relative aux sondages d’opinion interdit, encore aujourd’hui, qu’un sondage électoral fasse l’objet « d’une publication, d’une diffusion ou d’un commentaire » la veille et le jour de chaque scrutin, et même, pour la présidentielle, les législatives, les européennes et les référendums nationaux, dès le samedi à zéro heure.

On ne protège pas l’électeur d’une information fausse, mais d’une information exacte sur ce que pensent les autres : c’est admettre, noir sur blanc, que le chiffre du voisin pèse sur le bulletin.

Ailleurs, l’expérience de 2013 sur un agrégateur d’informations, que l’entrée évoque, a livré un second résultat, moins cité et plus inquiétant : les lecteurs corrigeaient les votes négatifs ajoutés au hasard, pas les votes positifs.

La foule redresse le blâme fabriqué ; elle amplifie l’éloge fabriqué. Pour qui veut fabriquer une adhésion, la stratégie est tracée : ne jamais dénigrer, toujours applaudir.

La notion a ses limites, et la première tient à ses usages. Le Bon méprisait les foules et a écrit, de fait, un manuel pour ceux qui voulaient les mener ; dénoncer la preuve sociale chez les autres reste une manière commode de traiter en moutons ceux qui ne pensent pas comme nous.

Asch lui-même refusait cette conclusion : ceux qui avaient traversé l’épreuve, écrit-il, « ont convenu presque sans exception que l’indépendance était préférable au conformisme » (notre traduction).

Ensuite, la preuve sociale n’est pas toujours une fraude : la plupart des consensus sont réels, et le soupçon systématique ruine la confiance dont toute délibération a besoin.

Le bon réflexe n’est pas de nier le nombre, c’est de l’auditer : comment a-t-on compté, et qui avait intérêt au compte ? L’astroturfing commence là où la réponse devient gênante.

Asch a laissé un détail que les manuels oublient, et qui intéresse directement le #PIC.

Lorsqu’il plaçait dans le groupe un dissident qui se trompait lui aussi, mais plus lourdement encore que la majorité, les sujets n’en étaient pas moins libérés : leurs erreurs tombaient à 9 %. Ce n’est pas la justesse du contradicteur qui rompt le charme, c’est l’existence de la contradiction.

D’où l’intérêt d’en faire une institution plutôt qu’un accident heureux : la Constitution d’urgence ne se contente pas de confier aux Formulateurs l’exposé des arguments opposés, elle pose, à son Titre V, article 5, que le pluralisme se garantit « par la présence de la contradiction au sein de chacune » des sources.

Elle interdit aussi à toute autorité publique de fabriquer le nombre : les « comptes, personnages et foules fictifs destinés à simuler une adhésion » lui sont proscrits (Titre XII, article 3).

Reste une question qu’elle ne tranche pas encore et qu’une démocratie référendaire devra trancher : faut-il afficher, pendant une votation, les tendances du scrutin en cours ? Pour les sondages, la loi de 1977 a répondu non. Le #PIC devra répondre pour ses propres compteurs.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan, 1895, livre II, chapitre III, § 2, « Les moyens d’action des meneurs : l’affirmation, la répétition, la contagion » : « Lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, et qu’il y a unanimité dans la répétition, comme cela est arrivé pour certaines entreprises financières célèbres assez riches pour acheter tous les concours, il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. ». consulter la source

Solomon E. Asch, « Opinions and Social Pressure », Scientific American, vol. 193, n° 5, novembre 1955, p. 31 (texte reproduit par panarchy.org) : « Whereas in ordinary circumstances individuals matching the lines will make mistakes less than 1 per cent of the time, under group pressure the minority subjects swung to acceptance of the misleading majority’s wrong judgments in 36.8 per cent of the selections. » ; « The extremist dissenter produced a remarkable freeing of the subjects; their errors dropped to only 9 per cent. » (Alors qu’en temps ordinaire les individus qui comparent les lignes se trompent moins d’une fois sur cent, sous la pression du groupe les sujets minoritaires se sont ralliés aux jugements erronés de la majorité trompeuse dans 36,8 % des choix. […] Le dissident extrémiste a produit une libération remarquable des sujets : leurs erreurs sont tombées à 9 % seulement ; notre traduction). consulter la source

Loi n° 77-808 du 19 juillet 1977 relative à la publication et à la diffusion de certains sondages d’opinion, article 11 (rédaction issue de la loi n° 2016-508 du 25 avril 2016), texte publié par la Commission des sondages : « En cas d’élections générales et de référendum, la veille et le jour de chaque scrutin, aucun sondage électoral ne peut faire l’objet, par quelque moyen que ce soit, d’une publication, d’une diffusion ou d’un commentaire. ». consulter la source

Matthew J. Salganik, Peter S. Dodds et Duncan J. Watts, « Experimental Study of Inequality and Unpredictability in an Artificial Cultural Market », Science, vol. 311, n° 5762, 10 février 2006, p. 854-856 (résumé sur PubMed) : « Increasing the strength of social influence increased both inequality and unpredictability of success. Success was also only partly determined by quality » (Renforcer l’influence sociale a accru à la fois l’inégalité et l’imprévisibilité du succès. Le succès n’était en outre que partiellement déterminé par la qualité ; notre traduction). consulter la source

Lev Muchnik, Sinan Aral et Sean J. Taylor, « Social Influence Bias: A Randomized Experiment », Science, vol. 341, n° 6146, 9 août 2013, p. 647-651 (résumé sur PubMed) : « Whereas negative social influence inspired users to correct manipulated ratings, positive social influence increased the likelihood of positive ratings by 32% and created accumulating positive herding that increased final ratings by 25% on average. » (Alors que l’influence sociale négative incitait les utilisateurs à corriger les notes manipulées, l’influence sociale positive a accru de 32 % la probabilité d’une note positive et créé un effet moutonnier cumulatif qui a relevé les notes finales de 25 % en moyenne ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Les deux pluralismes · La démocratie agonistique

La riposte, dans l’Autodéfense : « Milgram l’a prouvé : les gens obéissent, ils suivront n’importe qui »

La parade : Constitution, titre II, article 7 · Constitution, titre VIII, article 3

Du même tonneau, dans le Lexique : L’exploitation des biais · Le nudge · L’astroturfing · Les sondages · La spirale du silence · La chambre d’écho · Les armées de bots

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe

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