Les armées de bots Un bot est un programme qui publie tout seul ; une armée de bots est une foule qu’on loue.
On y mêle des automates purs, des comptes hybrides et des humains qui pilotent chacun des dizaines de faux profils, les « marionnettes » ; le but ne change pas : faire croire que beaucoup de gens pensent ce que pense un seul commanditaire. Le procédé n’est pas l’apanage des autocraties.
Le 17 mars 2011, The Guardian révèle un contrat du commandement central américain : un service de « gestion de personas en ligne » permettant à chaque opérateur de piloter jusqu’à 10 identités fictives dispersées dans le monde, avec un brouillage du trafic qui doit offrir, précise le contrat, « une excellente couverture et un puissant démenti plausible ».
Le commandement assurait n’agir qu’en arabe, en farsi, en ourdou et en pachto, jamais en direction des Américains.
En juillet 2014, les documents d’Edward Snowden montrent que le service britannique GCHQ a inscrit à son catalogue des outils pour « changer le résultat de sondages en ligne », gonfler le nombre de vues d’un site ou amplifier un message sur YouTube.
En août 2022, la société Graphika et l’observatoire d’internet de l’université Stanford analysent un réseau supprimé par Twitter et Meta : près de 5 ans de campagnes clandestines en faveur des États-Unis et de leurs alliés, au Moyen-Orient et en Asie centrale, avec de faux profils aux visages générés par ordinateur ; Twitter en désignait les États-Unis et le Royaume-Uni comme pays d’origine présumés.
C’est, écrivent les chercheurs, le cas le plus étendu d’opération d’influence clandestine pro-occidentale jamais étudié en sources ouvertes. Viginum, le service français de vigilance contre les ingérences numériques étrangères, documente l’autre rive.
Les 15 et 16 mai 2024, pendant les émeutes de Nouvelle-Calédonie, il détecte l’amplification artificielle, à coups de mots-dièses et de messages copiés-collés, de contenus accusant la police de tirer sur des manifestants indépendantistes, manœuvre impliquant des acteurs azerbaïdjanais.
En juin 2024, il décrit « Matriochka », campagne prorusse qui inonde de faux contenus les fils de réponse de médias et de vérificateurs de plus de 60 pays.
En Roumanie, un candidat crédité de moins d’un pour 104 semaines avant le scrutin arrive en tête du premier tour, le 24 novembre 2024 ; selon le renseignement roumain, près de 25 000 comptes TikTok s’étaient réveillés 2 semaines plus tôt ; la Cour constitutionnelle annule l’ensemble du processus électoral le 6 décembre, 2 jours après la publication de notes de renseignement déclassifiées.
Viginum, qui a étudié le cas, précise que le commanditaire demeure inconnu.
Et la France elle-même, on l’a vu à l’entrée « La guerre cognitive », a vu Facebook fermer en 2020 un réseau de faux comptes lié, selon la plateforme, à des personnes associées à son armée. Il faut pourtant dégonfler le fantasme.
La plupart de ces foules sont des foules vides : dans le réseau pro-occidental de 2022, un tweet recevait en moyenne moins d’un demi « j’aime ».
Une étude publiée dans Nature Communications en janvier 2023, qui a relié les réponses de près de 1 500 Américains interrogés à ce qu’affichaient leurs fils Twitter, n’a trouvé aucun lien significatif entre l’exposition aux comptes de l’officine russe de 2016, l’Internet Research Agency, et l’évolution de leurs opinions, de leur polarisation ou de leur vote ; un pour cent des utilisateurs concentrait d’ailleurs 70 % des expositions, et les auteurs invitent eux-mêmes à la prudence pour les campagnes à venir.
Le bot convainc rarement ; il fait pire, il déforme la carte. Il trompe les algorithmes qui décident de ce qui monte, fait croire aux rédactions qu’un sujet « prend », intimide celui qui se croit seul et, à force, nous apprend à soupçonner toute foule, y compris les vraies.
Quant au remède, il mérite lui aussi examen quand il consiste à annuler un scrutin au vu, notamment, de notes de renseignement.
Le #PIC coupe le mal à la racine sans confier la clé du débat à une police : sa Constitution dispose que « nul dispositif automatisé ne peut se présenter comme un être humain ni entretenir la confusion sur sa nature » et prohibe « la simulation de l’humanité à des fins de tromperie » ; elle interdit en outre tout financement occulte, national ou étranger, d’une entreprise d’influence sur le débat public.
Au citoyen, un réflexe : avant de conclure que « tout le monde » en parle, regardez qui parle — l’âge des comptes, leurs visages, l’heure et la cadence de leurs messages.
Pour aller plus loin
Le mécanisme qu’exploitent les armées de bots a été décrit bien avant l’informatique.
En 1856, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville explique comment l’Église de France s’est retrouvée isolée à la veille de 1789 : les incroyants parlaient haut, les croyants se taisaient, et ceux qui gardaient la foi, « redoutant plus l’isolement que l’erreur, […] se joignirent à la foule sans penser comme elle ».
Conclusion : « ce qui n’était encore que le sentiment d’une partie de la nation parut ainsi l’opinion de tous ».
En 1974, la politiste allemande Elisabeth Noelle-Neumann bâtit sur cette page sa théorie de la « spirale du silence » : chacun scrute le climat d’opinion, et se tait quand il se croit minoritaire.
Le bot n’a donc pas à convaincre. Il lui suffit de fausser le thermomètre que chacun consulte avant de parler. C’est une contrefaçon de climat, parente de l’astroturfing, dont elle est la version industrielle.
Combien sont-ils ? En mars 2017, une équipe de l’université de l’Indiana, emmenée par Onur Varol, estime qu’entre 9 et 15 % des comptes Twitter actifs sont des bots. Le chiffre a fait le tour des rédactions, pas ses fondements.
En octobre 2020, dans PLOS ONE, Adrian Rauchfleisch et Jonas Kaiser éprouvent l’outil de détection le plus employé par les chercheurs, Botometer, sur des comptes dont la nature est connue, et concluent que la plupart des études qui s’en servent « compteront sans le savoir un nombre élevé d’utilisateurs humains comme des bots, et inversement » (notre traduction).
L’objection est sérieuse, et elle porte dans les deux sens. D’abord, les chiffres alarmants sont fragiles. Ensuite, et surtout, l’étiquette « bot » est devenue elle-même une arme : traiter de robots des contradicteurs bien réels permet de ne pas leur répondre.
Tranchons : l’incertitude de la mesure n’interdit pas de conclure, elle déplace la question. Ce qui est établi n’est pas le nombre des faux comptes, mais l’existence d’acheteurs et de vendeurs.
Or le marché est documenté. En septembre 2019, l’Oxford Internet Institute recense des campagnes organisées de manipulation sur les réseaux sociaux dans 70 pays, contre 48 l’année précédente, et note que dans chacun d’eux au moins un parti politique ou une agence gouvernementale s’en sert pour façonner l’opinion « sur le plan intérieur » (notre traduction).
L’ennemi n’est donc pas toujours à l’extérieur.
Le 15 février 2023, le consortium Forbidden Stories, auquel participe Radio France, publie l’enquête « Story Killers » sur une officine israélienne surnommée « Team Jorge », qui propose à ses clients une plateforme pilotant plus de 30 000 profils fictifs et se vante d’avoir mené « 33 campagnes présidentielles, dont 27 victorieuses » (notre traduction), vantardise que les journalistes jugent eux-mêmes difficile à vérifier.
L’exemple qu’elle exhibait pour démontrer son savoir-faire touchait une chaîne d’information française.
Du côté de l’État, Viginum décrit le 13 juin 2023 la campagne prorusse RRN, qui usurpe l’identité de sites de médias et de sites gouvernementaux européens par des noms de domaine imités, puis les fait relayer par de faux comptes.
La notion a ses limites. Le mot « armée » suggère un état-major ; on trouve souvent un prestataire, qui vend indifféremment à un parti, à un industriel ou à un gouvernement.
La frontière entre l’automate et l’humain s’efface : une ferme de comptes pilotés à la main n’est pas un bot, et un modèle de langage produit désormais des messages que rien ne distingue d’une prose humaine.
Surtout, la riposte officielle a ses propres dangers : quand l’État décide seul de ce qui est « inauthentique », il détient un pouvoir de tri sur le débat que la démocratie n’a jamais accordé à personne.
Le remède ne peut pas être une police du vrai ; ce doit être une règle sur la nature de celui qui parle et sur l’argent qui le paie.
C’est la voie que prend la Constitution d’urgence du #PIC. Elle n’interdit pas une opinion, elle interdit un déguisement : nul dispositif automatisé ne peut se présenter comme un être humain (Titre XII, article 2), et nul financement occulte ne peut soutenir une entreprise d’influence sur le débat public (Titre XVI, article 2).
Elle vise aussi l’État, que l’étude d’Oxford compte parmi les acheteurs : aucune autorité publique ne peut recourir à des « comptes, personnages et foules fictifs destinés à simuler une adhésion, une opposition ou un témoignage » (Titre XII, article 3).
Mais sa parade la plus profonde est architecturale. Un bot peut simuler une foule ; il ne peut pas être tiré au sort.
Là où la décision procède de citoyens désignés par le hasard et d’un vote où chaque voix a un visage, le climat fabriqué perd sa prise : on peut truquer la température d’une conversation, pas la composition d’une assemblée.
C’est une hypothèse, qui suppose un scrutin lui-même inviolable.
Le texte en pose les conditions, une infrastructure de vote sous maîtrise publique, fermée à tout contrôle privé et dont le code est audité publiquement avant chaque scrutin (Titre II, article 8) ; reste à en apporter la preuve technique, comme l’y oblige l’objection du vote numérique piraté.
Elle a du moins le mérite de répondre à Tocqueville : celui qui sait que la décision ne se prend pas au bruit n’a plus de raison de redouter l’isolement.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Michel Lévy frères, 1856, livre III, chapitre 2 : « les hommes qui conservaient l’ancienne foi craignirent d’être les seuls à lui rester fidèles, et, redoutant plus l’isolement que l’erreur, ils se joignirent à la foule sans penser comme elle. Ce qui n’était encore que le sentiment d’une partie de la nation parut ainsi l’opinion de tous ». consulter la source
Onur Varol et al., « Online Human-Bot Interactions: Detection, Estimation, and Characterization », Proceedings of the International AAAI Conference on Web and Social Media (ICWSM), 2017 ; prépublication arXiv, 9 mars 2017 : « Our estimates suggest that between 9% and 15% of active Twitter accounts are bots. » (nos estimations suggèrent qu’entre 9 et 15 % des comptes Twitter actifs sont des bots ; notre traduction). consulter la source
Samantha Bradshaw et Philip N. Howard, The Global Disinformation Order: 2019 Global Inventory of Organised Social Media Manipulation, Oxford Internet Institute, 26 septembre 2019 : « Evidence of organized social media manipulation campaigns which have taken place in 70 countries, up from 48 countries in 2018 and 28 countries in 2017. In each country, there is at least one political party or government agency using social media to shape public attitudes domestically. » (des campagnes organisées de manipulation sur les réseaux sociaux ont été constatées dans 70 pays, contre 48 en 2018 et 28 en 2017 ; dans chacun d’eux, au moins un parti politique ou une agence gouvernementale se sert des réseaux sociaux pour façonner l’opinion sur le plan intérieur ; notre traduction). consulter la source
Adrian Rauchfleisch et Jonas Kaiser, « The False positive problem of automatic bot detection in social science research », PLOS ONE, 22 octobre 2020 : « This has immediate consequences for academic research as most studies in social science using the tool will unknowingly count a high number of human users as bots and vice versa. » (cela a des conséquences immédiates pour la recherche, car la plupart des études de sciences sociales qui utilisent cet outil compteront sans le savoir un nombre élevé d’utilisateurs humains comme des bots, et inversement ; notre traduction). consulter la source
Forbidden Stories, « “Team Jorge”: In the heart of a global disinformation machine », projet Story Killers, 15 février 2023 : « Jorge boasted of having used such tactics on “33 presidential campaigns, 27 of which were successful,” a claim that is difficult to verify. » (Jorge se vantait d’avoir employé ces méthodes dans « 33 campagnes présidentielles, dont 27 victorieuses », une affirmation difficile à vérifier ; notre traduction). consulter la source
SGDSN, Viginum, « RRN : une campagne numérique de manipulation de l’information complexe et persistante », 13 juin 2023 : « L’usurpation de l’identité de sites de médias, mais aussi gouvernementaux, européens, via la technique de typosquatting visant à reproduire leur nom de domaine ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVI, article 2 : « Nul financement occulte, national ou étranger, ne peut soutenir une entreprise d’influence sur le débat public ou sur la décision publique. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’intelligence collective · La démocratie délibérative
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Les minorités actives confisqueront le RIC »
La parade : Constitution, titre XII, article 2 · Constitution, titre XVI, article 2
Du même tonneau, dans le Lexique : L’astroturfing · La guerre cognitive · La preuve sociale · La spirale du silence · La chambre d’écho · La modération opaque · L’hypertrucage · La désinformation
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique
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