Abécédaire · La démocratie agonistique

La démocratie agonistique En grec, l’agôn désigne la lutte réglée : celle du stade, du concours tragique, de la joute oratoire. La démocratie athénienne était agonistique : elle ne rêvait pas d’un peuple unanime, elle organisait la confrontation des idées, et le peuple tranchait par le vote.

La philosophe Chantal Mouffe a ressaisi cette intuition contre le culte contemporain du consensus, qu’elle juge illusoire, puisque les hommes ne s’accordent jamais sur tout, et dangereux, puisqu’il rejette hors du raisonnable quiconque le conteste ; le conflit qu’on refoule ne disparaît pas, il ressurgit plus violent.

Sa distinction décisive oppose l’antagonisme, où l’autre est un ennemi à éliminer, à l’agonisme, où il devient un adversaire légitime, dont on conteste les idées sans lui contester le droit de les défendre.

Le #PIC en fait son ADN : il rassemble des citoyens de gauche et de droite, croyants ou athées, unis non par une opinion commune mais par l’exigence que le peuple tranche lui-même ses questions.

D’où son refus du « cordon sanitaire » : une idée, même détestable, se défait par la réfutation au grand jour, non par l’exclusion, qui la fortifie dans l’ombre.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français sont trop divisés pour écrire une Constitution ensemble », « Sur l’avortement ou l’immigration, vos référendums déchireront le pays », « Vous êtes l’extrême droite déguisée », « En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes », « Vous n’êtes pas républicains : vous moquez les valeurs républicaines », « Droite, gauche, souverainistes, écologistes : votre attelage explosera ».

Pour aller plus loin

L’idée que le conflit fait la liberté n’a pas attendu Chantal Mouffe.

Machiavel la pose vers 1517, dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live, contre toute la tradition qui rêvait de cités paisibles : « ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome » (livre I, chapitre 4, trad. Périès, 1855).

La plèbe qui fait sécession arrache les tribuns ; le tumulte produit des lois.

John Stuart Mill en tire, en 1859, une règle de méthode dans De la liberté : « celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal même ceux-là » (notre traduction), et faire taire une opinion, c’est « voler le genre humain » (notre traduction).

Mouffe, elle, emprunte son point de départ à un auteur plus inquiétant : Carl Schmitt, qui faisait en 1932 de la distinction de l’ami et de l’ennemi le critère du politique.

Tout son travail consiste à garder le diagnostic de Schmitt, le conflit est irréductible, en refusant sa conclusion, qu’il faudrait écraser l’ennemi.

D’où sa formule, dans un texte de décembre 2000, Deliberative Democracy or Agonistic Pluralism : l’adversaire est « un ennemi, mais un ennemi légitime, avec lequel nous avons un terrain commun » (notre traduction), l’adhésion partagée à la liberté et à l’égalité, dont chacun défend une interprétation rivale.

Mouffe appelle cela un « consensus conflictuel ». La meilleure objection au refus du cordon sanitaire vient de là, et elle a un auteur : Karl Popper.

Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), il énonce le paradoxe de la tolérance : « la tolérance illimitée doit conduire à la disparition de la tolérance » (notre traduction).

Accorder la tribune à ceux qui veulent la supprimer, c’est leur fournir l’arme. L’objection est loyale, et il faut lire Popper jusqu’au bout pour la trancher.

La même note précise que tant qu’on peut contrer ces doctrines « par l’argument rationnel » et les contenir par l’opinion publique, les réprimer serait « très imprudent » (notre traduction) ; la frontière passe chez ceux qui refusent l’argument et répondent « avec leurs poings ou leurs pistolets » (notre traduction).

Le critère de Popper n’est donc pas l’idée, mais la méthode : la violence et le refus de débattre. C’est exactement une clause de méthode, et c’est celle que le #PIC retient.

La France a fait l’expérience grandeur nature de la stratégie inverse.

Le 23 avril 2002, à Rennes, entre les deux tours de l’élection présidentielle, Jacques Chirac refuse de débattre avec Jean-Marie Le Pen ; il l’emporte avec 25 537 956 voix contre 5 525 032, selon la proclamation du Conseil constitutionnel.

20 ans plus tard, le 24 avril 2022, la candidate du même courant recueille 13 288 686 voix au second tour.

La corrélation ne prouve pas la causalité : la désindustrialisation, l’insécurité ressentie ou la crise des partis pèsent davantage qu’un débat refusé. Elle suffit en revanche à réfuter la promesse du cordon sanitaire, qui était d’assécher ce vote en l’excluant.

L’agonisme a ses propres limites, et les Grecs les connaissaient. Ils distinguaient l’agôn, la lutte réglée, de la stasis, la guerre civile.

En 403 avant notre ère, au sortir de la tyrannie des Trente, Athènes proclame une amnistie générale sur le passé, dont seuls les Trente et une poignée de magistrats sont exclus : Nicole Loraux a montré dans La Cité divisée (1997) que la démocratie la plus conflictuelle de l’Antiquité vivait dans la terreur de sa propre division.

Le conflit n’est fécond que s’il est ritualisé, borné dans le temps et tranché.

Mouffe elle-même, en plaidant ensuite pour un « populisme de gauche », a fait de l’agonisme la stratégie d’un camp, ce qui revient à désigner d’avance les adversaires. Le #PIC ne l’a pas suivie sur ce terrain.

Ce qu’il retient tient en 3 dispositifs. Le Protocole fait du dissensus une méthode : le mouvement « ne recherche pas le consensus, qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail ».

La Constitution d’urgence exige que la contradiction figure au sein de chaque média plutôt que dans leur simple multiplicité (Titre V, article 5).

Et le référendum joue le rôle de l’agôn : la question divise, le vote tranche, la loyauté d’exécution referme. Le terrain commun de Mouffe y prend la forme du noyau intangible, qui interdit au peuple d’abolir son propre pouvoir de décider.

L’hypothèse, qui reste à éprouver, est qu’un peuple qui tranche souvent ses querelles au grand jour se déchire moins que celui à qui l’on interdit d’en parler.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, 1531, livre I, chapitre 4, trad. Jean-Vincent Périès, Charpentier, 1855 : « Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome ». consulter la source

John Stuart Mill, On Liberty, John W. Parker and Son, 1859, chapitre II : « the peculiar evil of silencing the expression of an opinion is, that it is robbing the human race » ; « He who knows only his own side of the case, knows little of that. » (le mal propre au fait de réduire une opinion au silence, c’est qu’il vole le genre humain ; celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal même ceux-là ; notre traduction). consulter la source

Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, vol. 1, Routledge, 1945, chapitre 7, note 4 : « Unlimited tolerance must lead to the disappearance of tolerance. » ; « as long as we can counter them by rational argument and keep them in check by public opinion, suppression would certainly be most unwise » (la tolérance illimitée doit conduire à la disparition de la tolérance ; tant que nous pouvons les contrer par l’argument rationnel et les contenir par l’opinion publique, les réprimer serait certainement très imprudent ; notre traduction). consulter la source

Chantal Mouffe, Deliberative Democracy or Agonistic Pluralism, Institut für Höhere Studien, Vienne, Political Science Series n° 72, décembre 2000 : « An adversary is an enemy, but a legitimate enemy, one with whom we have some common ground because we have a shared adhesion to the ethico-political principles of liberal democracy: liberty and equality » ; « such a consensus is bound to be a “conflictual consensus” » (un adversaire est un ennemi, mais un ennemi légitime, avec lequel nous avons un terrain commun, parce que nous adhérons ensemble aux principes éthico-politiques de la démocratie libérale, la liberté et l’égalité ; un tel consensus est nécessairement un « consensus conflictuel » ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2002-111 PDR du 8 mai 2002, proclamation des résultats de l’élection du Président de la République : « M. Jacques CHIRAC : 25 537 956 » ; « M. Jean-Marie LE PEN : 5 525 032 ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2022-197 PDR du 27 avril 2022, proclamation des résultats de l’élection du Président de la République : « M. Emmanuel MACRON : 18 768 639 » ; « Mme Marine LE PEN : 13 288 686 ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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Commentaires sur cette entrée

2 Commentaires

  1. Bruno Gauci

    Excellent Fred comme à l’accoutumée et repris sur X .

    Reply
    • Frédéric Bascuñana

      Merci Bruno, et merci pour le relais sur X : ces entrées ne vivent que comme ça. Pardon pour la réponse tardive, la Constitution m’a un peu avalé ces derniers jours 🤓

      Reply

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