La banalité du mal Jérusalem, avril 1961. Dans une cage de verre, l’organisateur de la déportation des Juifs d’Europe s’excuse de ne parler que la langue des circulaires.
Hannah Arendt, venue pour le New Yorker voir un monstre, trouve un fonctionnaire. En 1963, son livre porte en sous-titre les 3 mots les plus mal lus du siècle : rapport sur la banalité du mal.
Premier contresens : le mal serait banal. Faux : l’adjectif qualifie le criminel, jamais le crime, et l’épilogue conclut que c’est pour cette raison, « et pour cette seule raison », qu’Eichmann doit être pendu.
Deuxième contresens : nous serions tous coupables. Arendt le retourne : là où tous sont coupables, personne ne l’est. Troisième : il n’aurait été qu’un rouage.
Réponse : en politique, obéir et soutenir sont une seule et même chose. Ce que désigne la formule est pire qu’un démon : une incapacité de penser depuis la place d’un autre, un mal qui, écrit-elle à Gershom Scholem la même année, « ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque » et prolifère en surface, comme un champignon.
Bettina Stangneth a montré en 2011 qu’Eichmann jouait en partie ce rôle : le cas vacille, le mécanisme tient. Milgram l’a mesuré à Yale dès août 1961 — près de 2 sujets sur 3 allèrent jusqu’au dernier voltage — et en tirera l’état agentique.
Christopher Browning l’a retrouvé chez des policiers réservistes auxquels leur commandant offrit, le 13 juillet 1942, de se retirer sans sanction : une douzaine seulement sortirent du rang. Comparer un adversaire à Eichmann serait un cliché de plus.
Le test suffit : qui ne parle qu’en éléments de langage ne pense pas, à cet instant. D’où le canal du doute du Protocole : un mouvement qui demande la loyauté doit organiser le droit de s’arrêter pour penser.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir », « Milgram l’a prouvé : les gens obéissent, ils suivront n’importe qui ».
Pour aller plus loin
La formule est née d’un renoncement. En 1951, dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt parlait encore de « mal radical », un mot emprunté à Kant, pour désigner l’entreprise des camps : un mal sans mobile compréhensible, hors de mesure humaine.
12 ans plus tard, les 5 articles qu’elle publie dans le New Yorker entre février et mars 1963 changent de vocabulaire, et c’est la langue de l’accusé qui l’y oblige.
Dans le premier, paru le 16 février, Eichmann s’excuse devant ses juges : « le jargon administratif [Amtssprache] est ma seule langue » (notre traduction).
Arendt en tire l’observation qui fonde tout le reste : plus on l’écoutait, plus il devenait évident que son incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, « c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre » (notre traduction).
Le dernier article, le 16 mars, se clôt sur « la redoutable banalité du mal, qui défie les mots et la pensée » (notre traduction). Avant d’être une thèse morale, la banalité du mal est donc un diagnostic de langage.
Arendt passera le reste de sa vie, de Thinking and Moral Considerations (1971) à La Vie de l’esprit (posthume, 1978), à se demander si l’activité de penser, par elle-même, peut retenir de mal faire.
La meilleure objection vient des historiens, et elle est sérieuse.
David Cesarani (Becoming Eichmann, 2004), puis Bettina Stangneth (Eichmann vor Jerusalem, 2011), relisant les entretiens enregistrés en Argentine à la fin des années 1950 par un ancien journaliste SS, ont exhumé un antisémite convaincu, qui revendiquait son œuvre loin de tout tribunal.
Les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher en ont tiré en 2012 une conclusion générale : ceux qui servent le mal le font « en connaissance de cause et non à l’aveugle », et doivent être vus, et jugés, « comme des suiveurs engagés, non comme des conformistes aveugles » (notre traduction).
L’objection ruine le portrait ; elle ne ruine pas la notion. Car ce qu’Arendt a vu à Jérusalem vaut moins pour l’homme que pour la machine : une extermination administrative a besoin de milliers de mains qui n’ont besoin, elles, d’aucune conviction.
La correction des historiens retire au bourreau l’excuse de la médiocrité ; elle laisse intacte la question posée à tous les autres.
La France a jugé cette question en droit, et 2 fois. En avril 1998, la cour d’assises de la Gironde condamne pour complicité de crimes contre l’humanité Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944.
Le 12 avril 2002, saisi par le condamné qui demandait que l’État prenne à sa charge les réparations, le Conseil d’État écarte l’alibi de l’obéissance : Papon a agi « de sa propre initiative et en devançant les instructions venues de ses supérieurs », il s’est « attaché personnellement à donner l’ampleur la plus grande possible » à 4 convois, et sa faute est personnelle.
Mais la même décision condamne l’État à supporter la moitié des réparations, parce que le fichier, les ordres donnés à la police et l’assistance des administrations « ont permis et facilité, indépendamment de l’action de M. Papon », les déportations.
C’est la leçon d’Arendt traduite en droit administratif : le fonctionnaire n’est pas excusé par la machine, et la machine n’est pas excusée par le fonctionnaire.
Le droit international avait posé la règle dès 1950 : l’ordre d’un supérieur ne dégage pas la responsabilité, « pourvu qu’un choix moral ait été en fait possible » (principes de Nuremberg, IV, notre traduction).
Le Code pénal français dit la même chose à sa manière : l’acte commandé par l’autorité légitime n’exonère plus son auteur dès qu’il est « manifestement illégal ».
Là se trouve la limite de la notion, et elle est pratique. « Manifestement » : tout le mal banal se loge dans ce qui ne l’est pas.
La circulaire, le fichier, la procédure accélérée ne se présentent jamais comme des crimes, et le choix moral « en fait possible » se rétrécit à mesure que l’on descend la hiérarchie.
La banalité du mal n’est pas davantage un outil de polémique : elle décrit une défaillance de pensée, elle ne permet pas de diagnostiquer un adversaire vivant, et l’employer contre lui serait précisément parler par clichés.
Le #PIC n’en tire pas une morale, mais une règle d’organisation. Un mouvement qui exige, comme son Protocole, la « loyauté d’exécution » une fois le vote acquis, produit mécaniquement des exécutants ; il lui faut donc un contrepoids qui ne dépende pas du courage individuel.
C’est l’objet du canal du doute, qui fait du découragement une information et non une faute, et, dans la Constitution d’urgence, d’un exécutif collégial dont la responsabilité est solidaire, et dont le vote de chaque membre est consigné au procès-verbal, transmis aux Soixante-dix-sept et publié au bout de 3 ans : nul ne peut s’y abriter derrière la décision d’un seul, ni se fondre dans celle de tous.
L’hypothèse est modeste et vérifiable : là où le doute a un destinataire, l’absence de pensée coûte plus cher.
Pour le reste, Arendt a laissé le test que chacun peut s’appliquer, et que le Lexique prolonge avec l’état agentique et le jugement politique : suis-je encore capable de dire ce que je fais dans d’autres mots que ceux du service ?
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Hannah Arendt, « Eichmann in Jerusalem — I », The New Yorker, 16 février 1963 (repris dans Eichmann à Jérusalem, 1963) : « The longer one listened to him, the more obvious it became that his inability to speak was closely connected with an inability to think; that is, to think from the standpoint of somebody else. » (Plus on l’écoutait, plus il devenait évident que son incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ; notre traduction). consulter la source
Hannah Arendt, « Eichmann in Jerusalem — V », The New Yorker, 16 mars 1963 : « For politics is not like the nursery; in politics obedience and support are the same. » (Car la politique n’est pas une chambre d’enfants ; en politique, obéir et soutenir sont une seule et même chose ; notre traduction). consulter la source
Commission du droit international des Nations unies, Principes du droit international consacrés par le statut du tribunal de Nuremberg et dans le jugement de ce tribunal, 1950, principe IV : « The fact that a person acted pursuant to order of his Government or of a superior does not relieve him from responsibility under international law, provided a moral choice was in fact possible to him. » (Le fait d’avoir agi sur l’ordre de son gouvernement ou d’un supérieur ne dégage pas la responsabilité de l’auteur en droit international, pourvu qu’un choix moral lui ait été en fait possible ; notre traduction). consulter la source
Code pénal, articles 122-4 et 213-4 (édition consolidée de codes.droit.org) : « N’est pas pénalement responsable la personne qui accomplit un acte commandé par l’autorité légitime, sauf si cet acte est manifestement illégal » ; « L’auteur ou le complice d’un crime visé par le présent sous-titre ne peut être exonéré de sa responsabilité du seul fait qu’il a accompli un acte prescrit ou autorisé par des dispositions législatives ou réglementaires ou un acte commandé par l’autorité légitime. ». consulter la source
Conseil d’État, Assemblée, 12 avril 2002, M. Papon, n° 238689 : « il a veillé, en deuxième lieu, de sa propre initiative et en devançant les instructions venues de ses supérieurs, à mettre en oeuvre avec le maximum d’efficacité et de rapidité les opérations nécessaires à la recherche, à l’arrestation et à l’internement des personnes en cause ». consulter la source
S. Alexander Haslam et Stephen D. Reicher, « Contesting the “Nature” of Conformity: What Milgram and Zimbardo’s Studies Really Show », PLoS Biology, 10 (11), 2012 : « they should be seen—and judged—as engaged followers not as blind conformists » (ils doivent être vus, et jugés, comme des suiveurs engagés, non comme des conformistes aveugles ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Protocole, Titre V, article 6 : « Le découragement est une information, non une faute. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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