Lexique du Pouvoir · L’état « agentique »

L’état « agentique » « Des gens ordinaires, qui font simplement leur travail, sans aucune hostilité particulière, peuvent devenir les agents d’un terrible processus de destruction. »

La phrase est de Stanley Milgram, dans Obedience to Authority (1974), le livre où il tire la leçon des expériences conduites à Yale à partir d’août 1961.

Le dispositif est célèbre : un expérimentateur en blouse ordonne à un volontaire d’infliger des décharges électriques croissantes à un inconnu qui supplie ; l’inconnu est un comédien, les chocs sont factices, mais le volontaire l’ignore.

Dans la version de référence, 26 sujets sur 40 vont jusqu’à 450 volts.

Pour l’expliquer, Milgram forge l’état « agentique » : l’individu cesse de se tenir pour l’auteur de ses actes et se voit comme l’instrument de la volonté d’un autre ; il se sent responsable devant l’autorité, plus de ce qu’elle lui fait faire. Il ne demande plus pourquoi, seulement comment bien faire.

Le #PIC avance ici une hypothèse, et elle n’est que cela : l’électeur est placé dans un état voisin.

On lui présente des candidats qu’il n’a pas choisis, on lui répète que voter est un devoir, il s’exécute avec soin, puis se décharge pour 5 ans de ce qui sera fait en son nom.

Le Manifeste résume la chute : du « sujet souverain » au « fonctionnaire du vide ». Objection loyale : l’isoloir n’électrocute personne, et la lecture de Milgram est elle-même contestée.

En 2012, les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher ont soutenu que ses sujets obéissaient moins par anesthésie morale que par adhésion à la cause qu’ils croyaient servir, la science ; et quand l’expérimentateur lâchait l’ordre sec, « vous n’avez pas le choix, vous devez continuer », la plupart refusaient.

La correction n’excuse pas le système, elle l’aggrave : on n’obtient pas la docilité de l’électeur en le menaçant, mais en le persuadant que sa soumission est une vertu civique.

La réponse du #PIC consiste à rendre au citoyen la question du pourquoi : sa Constitution fait voter les projets avant les personnes (titre I, article 5) et rend tout délégué révocable par référendum (titre I, article 6).

Le réflexe, avant chaque scrutin, tient en une question : qu’est-ce que je délègue, et qui pourra me le rendre ?

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Milgram l’a prouvé : les gens obéissent, ils suivront n’importe qui », « Le peuple a voté, il a eu ce qu’il voulait ».

Pour aller plus loin

Le concept est venu après les chiffres, et cela se voit. Milgram publie ses premiers résultats en 1963 ; il lui faut 11 ans pour leur donner une théorie.

Elle occupe le chapitre 10 d’Obedience to Authority (1974), et elle emprunte moins à la morale qu’à la cybernétique : un système hiérarchique ne fonctionne que si chacun de ses éléments suspend son propre contrôle au profit de celui du sommet.

L’état agentique est la traduction psychologique de cette exigence, « la condition d’une personne qui se voit comme l’agent chargé d’exécuter les volontés d’un autre » (notre traduction), par opposition à l’autonomie.

Milgram y voit « la clef de voûte » de son analyse, et il a l’honnêteté d’ajouter que si la notion est superflue, elle n’ajoutera rien.

Le cœur du mécanisme n’est pas la perte du sens moral mais son déplacement : le souci moral de l’exécutant « se porte désormais sur la manière dont il répond aux attentes que l’autorité a de lui » (notre traduction).

Le soldat, écrit Milgram, n’éprouve ni honte ni culpabilité à détruire un village ; il éprouve de la fierté ou de la honte selon qu’il a bien ou mal rempli sa mission.

Dès le premier chapitre, il fait sa dette explicite : après avoir vu des centaines de gens ordinaires se soumettre, il doit conclure que la conception arendtienne de la banalité du mal est plus proche de la vérité qu’on n’oserait l’imaginer.

La meilleure objection ne porte pas sur l’obéissance, que personne ne conteste plus, mais sur l’« état ». Personne ne l’a jamais observé.

Les sujets de Milgram transpiraient, tremblaient, riaient nerveusement, protestaient : ils ne s’étaient pas absentés d’eux-mêmes, ils souffraient de rester les auteurs de ce qu’ils faisaient.

Milgram le savait, et il a dû ajouter à son modèle une « tension » et des « facteurs de liaison » qui maintiennent le sujet dans la situation malgré lui.

D’où la critique d’Alexander Haslam et Stephen Reicher, que l’entrée évoque : l’état agentique décrit mal ce qui se passe dans la tête des sujets, qui obéissent parce qu’ils adhèrent. Tranchons : la notion ne vaut pas comme mécanisme cérébral, elle vaut comme récit.

L’état agentique est d’abord ce que l’exécutant dit de lui-même après coup, « je n’étais qu’un instrument », et ce récit de décharge est un fait social aussi réel que la décharge électrique était fausse.

La France a rejoué l’expérience en public. En mars 2010, France 2 diffuse Le Jeu de la mort, faux jeu télévisé où un « questionneur » doit punir de décharges croissantes un candidat qui se trompe.

Dans l’article scientifique qui en rend compte, Jean-Léon Beauvois, Didier Courbet et Dominique Oberlé établissent en 2012 que 81 % des participants de la condition standard vont jusqu’au bout, jusqu’à 460 volts ; mais quand l’animatrice quitte le plateau, ils ne sont plus que 28 %.

8 mois plus tard, une étude conduite par Laurent Bègue avec les mêmes chercheurs réinterroge 66 participants : les plus consciencieux et les plus conciliants, les qualités qu’on prête au bon employé, ont infligé les chocs les plus forts ; ceux qui déclaraient avoir déjà fait grève ou occupé une usine en ont infligé de plus faibles, un lien toutefois significatif chez les seules femmes.

Les sociologues Brigitte Le Grignou et Érik Neveu ont répondu en 2011 que l’émission faisait de la télévision une puissance « quasi démiurgique » et négligeait d’expliquer « le social par le social ». L’objection est juste pour l’émission ; elle n’annule pas les résultats.

La limite de l’hypothèse du #PIC tient en une phrase : l’électeur n’a pas d’animatrice.

Personne ne se tient à côté de l’isoloir pour dire « continuez », l’abstention est libre, et les variantes de Milgram comme celles de la télévision montrent que l’obéissance chute dès que l’autorité s’éloigne.

L’analogie vaut donc beaucoup mieux pour les chaînes d’exécution, administratives ou partisanes, où l’autorité est présente chaque jour, que pour le citoyen seul devant son bulletin. Ce qui reste vrai de l’électeur, c’est le récit de décharge : « j’ai voté, le reste ne me regarde plus ».

2 résultats changent quelque chose pour le #PIC. Le premier : l’obéissance tient à la présence de celui qui ordonne.

D’où la règle de la Constitution d’urgence selon laquelle « le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir » (titre I, article 5), et un exécutif collégial où aucune figure unique n’occupe le plateau.

Le second, plus fragile, vient de l’étude de Bègue : la pratique antérieure du désaccord semble protéger de la soumission.

Si l’indocilité s’apprend, un mouvement qui fait du dissensus une méthode forme autre chose que des militants : il entraîne des citoyens à dire non. Ce n’est encore qu’une hypothèse, appuyée sur 66 personnes ; l’Autodéfense rappelle ce que les autres variantes de Milgram disent déjà.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Stanley Milgram, Obedience to Authority. An Experimental View, Harper &amp ; Row, 1974, chapitre 1 : « After witnessing hundreds of ordinary people submit to the authority in our own experiments, I must conclude that Arendt’s conception of the banality of evil comes closer to the truth than one might dare imagine. » (Après avoir vu des centaines de gens ordinaires se soumettre à l’autorité dans nos propres expériences, je dois conclure que la conception arendtienne de la banalité du mal est plus proche de la vérité qu’on n’oserait l’imaginer ; notre traduction). consulter la source

Stanley Milgram, Obedience to Authority, 1974, chapitre 10, « Why Obedience? An Analysis » : « I shall term this the agentic state, by which I mean the condition a person is in when he sees himself as an agent for carrying out another person’s wishes » ; « his moral concern now shifts to a consideration of how well he is living up to the expectations that the authority has of him » (J’appellerai cela l’état agentique, par quoi j’entends la condition d’une personne qui se voit comme l’agent chargé d’exécuter les volontés d’un autre ; son souci moral se porte désormais sur la manière dont il répond aux attentes que l’autorité a de lui ; notre traduction). consulter la source

Jean-Léon Beauvois, Didier Courbet et Dominique Oberlé, « The prescriptive power of the television host. A transposition of Milgram’s obedience paradigm to the context of TV game show », European Review of Applied Psychology, 62 (3), 2012, p. 111-119 (dépôt HAL) : « Les résultats montrent que l’obéissance à l’animatrice est, comme dans la situation standard de Milgram, la réponse dominante et que des variantes supposées a priori réduire cette obéissance ne la réduisent pas. ». consulter la source

Laurent Bègue, Jean-Léon Beauvois, Didier Courbet et al., « Personality Predicts Obedience in a Milgram Paradigm », Journal of Personality, 83 (3), 2015, p. 299-306 (dépôt HAL) : « Results confirmed hypotheses that Conscientiousness and Agreeableness would be associated with willingness to administer higher-intensity electric shocks to a victim. » (Les résultats ont confirmé l’hypothèse selon laquelle le caractère consciencieux et le caractère conciliant seraient associés à la disposition à infliger à une victime des chocs électriques de plus forte intensité ; notre traduction). consulter la source

Brigitte Le Grignou et Érik Neveu, « Beaucoup de bruit pour (presque) rien ? À propos de la diffusion et de la réception du “jeu de la mort” », Questions de communication, n° 20, 2011, p. 215-238 : « On soulignera d’abord le double parti pris (scientifique et militant) des protagonistes : construire une démonstration scientifique du pouvoir quasi démiurgique acquis par la télévision au seuil du XXIe siècle. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

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