Abécédaire · Le jugement, faculté politique

Le jugement, faculté politique Le 4 décembre 1975, Hannah Arendt meurt à New York. Dans sa machine à écrire, une page ne porte qu’un titre, Judging (« Juger »), et 2 épigraphes.

Restent ses cours de 1970 sur Kant, et une thèse posée dès 1971 : le jugement est « la plus politique des aptitudes mentales de l’homme ».

Juger, c’est trancher un cas particulier sans règle toute faite ; Kant en avait donné la méthode dans la Critique de la faculté de juger (1790) : la mentalité élargie, « penser en se mettant à la place de tout autre ».

Penser est un dialogue de soi avec soi ; juger exige les autres, fût-ce en imagination. Garder son siège, visiter les autres, revenir trancher.

C’est le vis-à-vis lumineux de l’état agentique, où chacun remet son jugement à l’autorité qui ordonne ; Arendt en avait vu le spécimen à Jérusalem, en 1961 : un bureaucrate de la déportation qui ne parlait qu’en clichés.

Or juger s’apprend, en présence d’autrui : la cour d’assises, où des citoyens tirés au sort tranchent le pire, en fait la preuve, et le législateur, qui depuis 2023 confie une partie des crimes à des cours sans jurés, l’a compris à rebours.

Pour le #PIC, la démocratie n’est pas un régime d’opinion : c’est l’institution du jugement partagé. Le tirage au sort et les Formulateurs n’ont pas d’autre objet : rouvrir le gymnase où un peuple réapprend à juger.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas », « Milgram l’a prouvé : les gens obéissent, ils suivront n’importe qui ».

Pour aller plus loin

Arendt n’a pas inventé la faculté qu’elle voulait placer au centre de la politique : elle l’a trouvée chez un philosophe qui n’y voyait qu’une affaire de goût.

Au paragraphe 40 de la Critique de la faculté de juger (1790), Kant énonce 3 maximes du sens commun, « penser par soi-même ; se mettre en pensée à la place de tout autre ; toujours penser de manière conséquente » (notre traduction), et il attribue expressément la deuxième au jugement. Il parle du beau, non de la cité.

Le transfert est d’Arendt, en février 1967, dans « Truth and Politics », publié par le New Yorker : « la pensée politique est représentative. Je forme une opinion en considérant une question donnée sous différents points de vue, en rendant présents à mon esprit les points de vue de ceux qui sont absents » (notre traduction).

Elle précise aussitôt ce que ce n’est pas : ni l’empathie, ni l’art de « compter les têtes et de rejoindre une majorité » (notre traduction).

Le cours professé à la New School en 1970, publié en 1982 par Ronald Beiner sous le titre Lectures on Kant’s Political Philosophy, devait nourrir le troisième volume de La Vie de l’esprit ; la mort l’a interrompu.

Le point de départ est moins spéculatif qu’il n’y paraît.

En février 1963, dans le premier de ses articles sur le procès de Jérusalem, Arendt écrit que chez Eichmann « l’incapacité de parler était étroitement liée à une incapacité de penser, c’est-à-dire de penser du point de vue de quelqu’un d’autre » (notre traduction).

Le bureaucrate ne manquait ni d’instruction ni d’habileté ; il lui manquait la mentalité élargie. D’où la thèse qui dérange encore : le crime administratif n’exige pas des monstres, il se contente de gens qui ont cessé de juger.

D’où aussi le garde-fou que pose le texte de 1967 : « la liberté d’opinion est une farce, à moins que l’information factuelle ne soit garantie et que les faits eux-mêmes ne soient pas contestés » (notre traduction).

Se mettre à la place d’autrui n’autorise pas à changer les faits ; le jugement élargi n’est pas le relativisme.

La meilleure objection est venue en 2021 de 3 auteurs peu suspects de mépriser la raison, Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass Sunstein.

Leur livre Noise documente l’écart entre les jugements que des professionnels rendent sur des cas identiques, jusqu’aux juges d’un même tribunal qui infligent des peines très différentes pour le même crime, et en tire une conclusion rude : le jugement humain est bruyant, et des règles, voire des algorithmes, font souvent mieux.

L’objection frappe juste, mais elle frappe le juge solitaire.

Parmi les remèdes que proposent les auteurs figure l’agrégation de jugements indépendants, recueillis avant toute discussion pour que le premier qui parle n’entraîne pas les autres. C’est la définition même d’une collégialité bien réglée.

Reste une objection interne à Arendt, que Beiner a mise en lumière : ses derniers textes confient le jugement au spectateur qui regarde après coup, non à l’acteur qui décide. Elle tombe devant l’institution : un jury est précisément un spectateur qui tranche. Il n’a pas agi, il juge l’acte d’autrui, et son verdict engage.

Car juger exige la présence réelle des autres, et l’expérience l’a mesuré.

Dans la version de base de l’expérience de Stanley Milgram à Yale (1963), près de 2 sujets sur 3 vont jusqu’à la décharge maximale ; dans la variante où 2 comparses refusent d’obéir sous leurs yeux, ils ne sont plus qu’un sur 10.

L’autorité isole ; le pair qui dit non rend à chacun son jugement. La télévision française a rejoué le dispositif en 2010 avec Le Jeu de la mort, en substituant un plateau au laboratoire : l’obéissance y fut massive.

L’institution française, pendant ce temps, retire des lieux de jugement partagé : depuis le 1er janvier 2023, les cours criminelles départementales jugent sans jurés une partie des crimes naguère confiés aux assises, pour des raisons de délais plus que de principe (voir l’échevinage).

Les limites ne sont pas minces. Le jugement ne se codifie pas, ce qui le rend difficile à contrôler ; l’imagination qui « visite » les absents reste celle du juge, et un collège homogène n’élargit rien.

C’est pourquoi le sort vaut mieux que l’imagination : il ne se représente pas les absents, il les fait venir. La Constitution d’urgence en tire 2 dispositions, qui sont des hypothèses à éprouver plutôt que des certitudes.

Elle charge les Formulateurs d’auditionner des experts contradictoires et d’exposer les arguments opposés avant chaque référendum : la mentalité élargie, organisée pour 777 citoyens puis offerte à tous.

Et elle confie les questions de contrôle politique à un jury constitutionnel citoyen tenu de rendre « une décision motivée » (Titre XIX, article 4). Une décision motivée est un jugement qui accepte d’être jugé.

Le pari du #PIC est qu’on apprend à juger comme on apprend à nager : dans l’eau, et pas seul.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Emmanuel Kant, Critique of Judgement (1790), § 40, trad. J. H. Bernard, Macmillan, 2e éd. 1914 (Project Gutenberg) : « 1° to think for oneself; 2° to put ourselves in thought in the place of every one else; 3° always to think consistently. » (penser par soi-même ; se mettre en pensée à la place de tout autre ; toujours penser de manière conséquente ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, « Eichmann in Jerusalem—I », The New Yorker, 16 février 1963 : « his inability to speak was closely connected with an inability to think; that is, to think from the standpoint of somebody else » (son incapacité de parler était étroitement liée à une incapacité de penser, c’est-à-dire de penser du point de vue de quelqu’un d’autre ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, « Truth and Politics », The New Yorker, 25 février 1967 : « Political thought is representative. I form an opinion by considering a given issue from different viewpoints, by making present to my mind the standpoints of those who are absent » (la pensée politique est représentative. Je forme une opinion en considérant une question donnée sous différents points de vue, en rendant présents à mon esprit les points de vue de ceux qui sont absents ; notre traduction) ; « Freedom of opinion is a farce unless factual information is guaranteed and the facts themselves are not in dispute. » (la liberté d’opinion est une farce, à moins que l’information factuelle ne soit garantie et que les faits eux-mêmes ne soient pas contestés ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, « Thinking and Moral Considerations: A Lecture », Social Research, vol. 38, n° 3, automne 1971 ; extrait reproduit par le site Cercamon : « For the destruction has a liberating effect on another human faculty, the faculty of judgment, which one may call, with some justification, the most political of man’s mental abilities. » (Car cette destruction a un effet libérateur sur une autre faculté humaine, la faculté de juger, que l’on peut appeler, non sans raison, la plus politique des aptitudes mentales de l’homme ; notre traduction). consulter la source

Daniel Kahneman, Olivier Sibony, Cass R. Sunstein, Noise: A Flaw in Human Judgment, Little, Brown Spark, 2021 (présentation de l’éditeur) : « two judges in the same courthouse give markedly different sentences to people who have committed the same crime » (deux juges du même tribunal infligent des peines nettement différentes à des personnes qui ont commis le même crime ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XIX, article 4 : « Sur les questions relevant du contrôle politique, le collège citoyen tiré au sort statue en formation de jury constitutionnel, éclairé par les avis des juristes, par les auditions d’experts contradictoires et par les notes citoyennes des Formulateurs. Il rend une décision motivée. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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