Le détournement cognitif (déboussolage) Londres, 1880, sur la scène d’une pièce de Patrick Hamilton créée en décembre 1938. Un mari cherche, dans l’appartement du dessus, les bijoux d’une femme assassinée, et veut en même temps faire passer la sienne pour folle.
Il cache des objets et l’accuse de les perdre ; et quand la flamme des lampes à gaz baisse, parce qu’il allume en secret celles de l’étage, il lui assure qu’elle l’imagine. Elle finit par douter de ses propres yeux, et seul un témoin venu du dehors la sauve.
La pièce, Gas Light, devient en 1944 un film de George Cukor avec Ingrid Bergman, et son titre un verbe anglais : to gaslight, faire douter quelqu’un de ses perceptions et de sa mémoire.
Le français du Québec dit, depuis 2017, détournement cognitif ; la France a choisi à son tour, au Journal officiel du 18 juillet 2025, un terme officiel, le déboussolage, défini comme un « ensemble de manœuvres visant à faire douter une personne de sa mémoire, de sa perception de la réalité et, par là, de sa santé mentale ».
La psychiatrie adopte le mot dès 1969, dans un article de la revue The Lancet.
En 2019, la sociologue Paige Sweet montre qu’il ne s’agit pas seulement de psychologie des couples : le procédé s’appuie sur les inégalités de pouvoir, parce que la parole du plus fort a d’avance plus de crédit que la mémoire du plus faible.
C’est ce qui le rend politique. Il ne consiste pas à mentir sur un fait lointain, mais sur ce que la victime a vu elle-même, jusqu’à ce qu’elle préfère la version officielle à ses souvenirs.
La France en a un cas documenté par son Parlement. Le 28 mai 2022, la finale de la Ligue des champions tourne au chaos aux abords du Stade de France : supporters bloqués, gazés, détroussés par des délinquants venus en nombre.
Le ministre de l’Intérieur désigne aussitôt les supporters de Liverpool, et avance le chiffre de 30 à 40 000 spectateurs anglais sans billet ou munis de faux billets.
Le 13 juillet, les commissions de la culture et des lois du Sénat concluent qu’il était injuste de leur faire porter la responsabilité des troubles, comme l’a fait le ministre, pour détourner l’attention de l’incapacité de l’État à gérer la foule.
Les portiques n’avaient scanné, selon la Fédération française de football, que 2 471 faux billets, et les images des caméras du stade, les plus proches des incidents, avaient été effacées au bout de 7 jours, faute d’avoir été réclamées par la justice.
Des milliers de témoins s’entendaient dire, par la plus haute autorité de police du pays, que ce qu’ils avaient vécu n’était pas ce qu’ils avaient vécu.
Le ministre a fini par présenter ses excuses aux supporters qui avaient subi la « mauvaise gestion » de l’événement ; le Sénat parle d’une reconnaissance « progressive et tardive ».
Réserve loyale : le mot est devenu une mode, le dictionnaire Merriam-Webster l’a élu mot de l’année 2022, et l’Association américaine de psychologie le tient pour un terme familier plus que clinique.
À force de l’employer contre toute contradiction, on finirait par pratiquer ce qu’on dénonce, en faisant douter l’adversaire de son droit à n’être pas d’accord.
Un démenti n’est pas un détournement cognitif, et une erreur non plus ; le détournement commence quand on nie ce qui est établi et qu’on disqualifie celui qui l’a vu.
Le #PIC ne prétend pas lire dans les intentions ; il protège les perceptions. Sa Constitution range parmi les atteintes à l’intégrité psychique, au même rang que les atteintes à l’intégrité physique, toute manipulation mentale qui échappe à la conscience de la personne, et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre.
Le réflexe citoyen est celui de l’héroïne de la pièce, qui ne fut sauvée que par un témoin extérieur : notez ce que vous voyez, datez-le, gardez les images, et parlez-en à d’autres. Le détournement cognitif ne réussit que dans l’isolement.
Pour aller plus loin
La pièce de Patrick Hamilton décrit un mari ; la littérature politique a vite compris qu’un régime pouvait tenir le même rôle.
En 1949, dans 1984, George Orwell en fait le cœur du pouvoir total : « Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, le plus essentiel » (notre traduction).
25 ans plus tard, dans un entretien accordé en 1974 à Roger Errera et publié en 1978 par la New York Review of Books, Hannah Arendt nomme le but véritable de l’opération.
Il ne s’agit pas de faire croire un mensonge, mais de ruiner la capacité même de croire : « un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, on peut faire ce qu’on veut » (notre traduction).
Le détournement cognitif n’est pas un mensonge de plus ; c’est la fabrique méthodique de l’impuissance.
Une objection sérieuse se présente aussitôt. Le mari de la pièce sait ce qu’il fait ; une administration, un ministère, une entreprise publique n’ont pas une conscience unique, et leur prêter une intention de rendre fou relève de l’anthropomorphisme, sinon du procès d’intention.
L’objection est juste contre le soupçon ; elle tombe contre la structure.
La sociologue Paige Sweet l’a montré en 2019 dans l’American Sociological Review : le procédé est d’abord « sociologique plutôt que psychologique » (notre traduction), il fonctionne parce que la parole du plus puissant jouit d’avance d’un crédit que n’a pas celle du plus faible.
La philosophe Miranda Fricker avait décrit ce déficit de crédibilité, en 2007, sous le nom d’injustice testimoniale.
Le droit anglais en a tiré la conséquence : la loi de 2015 qui réprime le « comportement contrôlant ou coercitif » dans le couple n’exige pas que l’auteur ait voulu le dommage, seulement qu’il ait su ou « dû savoir » que son comportement aurait un effet grave.
Pour qualifier un détournement cognitif, il n’est donc pas nécessaire de lire dans les âmes. 3 éléments suffisent, qui se constatent : la négation d’un fait établi, la disqualification de ceux qui l’ont vu, et la maîtrise des preuves par celui qui nie.
La France en a donné un exemple documenté par le Sénat. Le 24 février 2020, le ministre de la santé déclare que « la France dispose de stocks massifs de masques chirurgicaux ».
La commission d’enquête sénatoriale établit en décembre 2020 que la pénurie était connue de l’administration sanitaire au moins depuis le 13 mars, qu’il était alors « acté dès mi-mars que le discours sur l’usage des masques dépendra de la taille du stock disponible », et que plusieurs responsables ont « nié aveuglément la pénurie » et « présenté une version déformée de la chronologie des faits ».
Des soignants qui manquaient de protections s’entendaient dire, au sommet de l’État, que le pays n’en manquait pas.
Au Royaume-Uni, l’affaire du logiciel Horizon pousse la logique à son terme : pendant des années, la Poste britannique a opposé aux gérants d’agence qui signalaient des déficits inexplicables la robustesse de son système.
Le 16 décembre 2019, la Haute Cour de Londres juge que cette position relevait d’une « simple obstination institutionnelle », maintenue « quel que soit le poids des preuves factuelles contraires », et qu’elle équivalait, au XXIe siècle, à « soutenir que la Terre est plate » (notre traduction).
Des condamnations pénales prononcées sur la foi de ce logiciel ont depuis été annulées.
La notion a ses limites, et il faut les tenir fermement.
Tout mensonge d’État n’est pas un détournement cognitif : mentir sur un fait lointain relève de la gestion des perceptions ; le détournement vise ce que la personne a elle-même vécu.
Et le mot, devenu arme de débat, peut servir à disqualifier toute contradiction, ce qui reproduit exactement le mécanisme qu’il dénonce.
Le remède ne peut donc pas être un ministère de la Vérité qui trancherait, au nom du bien, entre les versions. Ce serait donner la clé du réel à ceux-là mêmes dont on craint qu’ils la confisquent.
La Constitution d’urgence du #PIC tente de sortir de ce piège, et elle doit être lue comme une hypothèse à éprouver.
Son Titre V, article premier, reconnaît au citoyen un « droit à la vérité des faits » que lui affirment ceux qui exercent ou briguent le pouvoir, et dispose que la communication d’une autorité « engage personnellement celui qui l’a ordonnée ou validée » : le mensonge institutionnel sans auteur y perd son abri.
Mais il interdit à toute autorité gouvernementale ou administrative de qualifier une parole de mensongère, et confie ce jugement à un juge siégeant avec des citoyens tirés au sort, qui tranche la matérialité d’un fait, jamais la justesse d’une opinion, statue « à bref délai » et ordonne la rectification publique par son auteur, « avec une visibilité égale ».
L’objection du « délit d’opinion » a sa réponse dans l’Autodéfense. Reste à savoir si ce bref délai le sera assez pour rendre aux témoins ce que le détournement leur retire : la certitude d’avoir vu ce qu’ils ont vu.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
George Orwell, Nineteen Eighty-Four, Secker & Warburg, 1949, première partie, chapitre VII (texte du Projet Gutenberg Australie) : « The Party told you to reject the evidence of your eyes and ears. It was their final, most essential command. » (Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, le plus essentiel ; notre traduction). consulter la source
R. Barton et J. A. Whitehead, « The gas-light phenomenon », The Lancet, vol. 1, n° 7608, 1969, p. 1258-1260. Notice bibliographique de l’article par lequel le mot entre dans la littérature psychiatrique ; le texte intégral est réservé aux abonnés. consulter la source
Hannah Arendt, entretien avec Roger Errera (1974), « Hannah Arendt: From an Interview », The New York Review of Books, 26 octobre 1978 : « And a people that no longer can believe anything cannot make up its mind. It is deprived not only of its capacity to act but also of its capacity to think and to judge. And with such a people you can then do what you please. » (Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, on peut faire ce qu’on veut ; notre traduction). consulter la source
Royaume-Uni, Serious Crime Act 2015, section 76, « Controlling or coercive behaviour in an intimate or family relationship » (texte en vigueur) : « A repeatedly or continuously engages in behaviour towards another person (B) that is controlling or coercive » ; « A knows or ought to know that the behaviour will have a serious effect on B » ; « A “ought to know” that which a reasonable person in possession of the same information would know. » (A adopte de manière répétée ou continue, envers une autre personne (B), un comportement contrôlant ou coercitif ; A sait ou devrait savoir que ce comportement aura un effet grave sur B ; A « devrait savoir » ce que saurait une personne raisonnable disposant des mêmes informations ; notre traduction). consulter la source
Paige L. Sweet, « The Sociology of Gaslighting », American Sociological Review, vol. 84, n° 5, 2019, p. 851-875 : « However, this article argues that gaslighting is primarily a sociological rather than a psychological phenomenon. Gaslighting should be understood as rooted in social inequalities, including gender, and executed in power-laden intimate relationships. » (Cet article soutient pourtant que le détournement cognitif est un phénomène sociologique plutôt que psychologique. Il doit être compris comme enraciné dans les inégalités sociales, dont celles de genre, et exercé dans des relations intimes chargées de pouvoir ; notre traduction). consulter la source
High Court of Justice (Londres), Bates and Others v Post Office Limited, jugement n° 6, « Horizon Issues », [2019] EWHC 3408 (QB), 16 décembre 2019, § 928-929 : « […] demonstrates a simple institutional obstinacy or refusal to consider any possible alternatives to their view of Horizon, which was maintained regardless of the weight of factual evidence to the contrary. » ; « It amounts to the 21st century equivalent of maintaining that the earth is flat. » ([L’attitude de la Poste] traduit une simple obstination institutionnelle, un refus d’envisager toute autre hypothèse que sa propre vision d’Horizon, maintenu quel que soit le poids des preuves factuelles contraires. […] Cela revient à l’équivalent, au XXIe siècle, de soutenir que la Terre est plate ; notre traduction). consulter la source
Sénat, commission d’enquête sur la gestion de la crise sanitaire, rapport n° 199 (2020-2021), tome I, « Santé publique : pour un nouveau départ », 8 décembre 2020 : « Autrement dit, il est acté dès mi-mars que le discours sur l’usage des masques dépendra de la taille du stock disponible. » ; « Plusieurs responsables politiques et sanitaires ont, à plusieurs reprises, nié aveuglément la pénurie des EPI, minimisé grandement la responsabilité des pouvoirs publics en la matière, et présenté une version déformée de la chronologie des faits. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Le citoyen a droit à la vérité des faits que lui affirment ceux qui exercent ou briguent le pouvoir » ; « Seul un juge indépendant peut connaître d’un manquement à ce devoir ; aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’intégrité psychique · Le jugement, faculté politique
La riposte, dans l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes »
La parade : Constitution, titre V, article premier
Du même tonneau, dans le Lexique : L’effraction psychique · L’injonction paradoxale · L’impuissance apprise · La désinformation · La captation des mots · L’étiquette « complotiste »
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

0 commentaire