Lexique du Pouvoir · L’escalade d’engagement

L’escalade d’engagement Tout le monde connaît le piège. Vous attendez un bus qui ne vient pas ; au bout de 20 minutes, prendre un taxi reviendrait à avouer que ces 20 minutes étaient perdues ; alors vous attendez encore, et chaque minute rend la suivante plus nécessaire.

L’escalade d’engagement est ce mécanisme : plus on a investi dans une décision, plus on s’y tient, même quand les faits la condamnent.

Kurt Lewin avait montré pendant la guerre que l’acte engage plus que le discours : des ménagères américaines à qui l’on vantait en conférence les vertus des abats n’en cuisinaient presque jamais, celles qui en avaient discuté entre elles puis décidé à main levée en servaient 10 fois plus.

Charles Kiesler a théorisé en 1971 ce lien qui attache l’individu à ses actes.

En 1976, Barry Staw en montre la face sombre dans un article au titre imagé, « Enlisé jusqu’aux genoux dans le grand bourbier » (Knee-deep in the big muddy) : des étudiants en gestion, chargés de répartir un budget de recherche entre les branches d’une entreprise, réinvestissent davantage dans celle qui a échoué lorsqu’ils sont personnellement responsables du choix initial.

En 1985, Hal Arkes et Catherine Blumer décrivent l’effet des coûts irrécupérables : ce qui a déjà été dépensé pèse sur la décision, alors que seule la suite devrait compter, et l’on s’obstine pour ne pas avoir dépensé pour rien.

Les biologistes parlent même d’« erreur du Concorde », d’après l’avion supersonique que Paris et Londres ont continué de financer au nom de ce qu’il avait déjà coûté. L’histoire a gardé le document le plus cruel.

Le 1er juillet 1965, le sous-secrétaire d’État George Ball fait porter au dossier du président Johnson une note qui prévient : « Une fois que nous aurons subi de lourdes pertes, nous aurons engagé un processus presque irréversible. Notre implication sera telle que nous ne pourrons pas, sans humiliation nationale, nous arrêter avant d’avoir atteint tous nos objectifs. »

Et il ajoute que l’humiliation lui paraît plus probable que la victoire, même après des coûts terribles. Johnson choisit l’escalade ; le reste est connu.

Le mécanisme sert le pouvoir de 2 façons : il enferme les décideurs dans leurs erreurs, et il enferme les citoyens dans leurs soutiens, car celui qui a cédé une fois défend sa concession pour ne pas avoir cédé en vain.

Réserve loyale : persévérer n’est pas toujours s’entêter, et bien des réussites n’existent que parce qu’on n’a pas tout abandonné à la première difficulté ; tout le problème est de savoir quand s’arrêter, et c’est justement ce que l’amour-propre empêche de voir.

La réponse ne peut donc pas reposer sur la seule sagesse des dirigeants : elle doit être dans les règles. La Constitution du #PIC soumet d’office au vote du peuple toute déclaration de guerre et tout engagement militaire extérieur de plus de 90 jours.

Elle inverse surtout la charge de la persévérance pour les pouvoirs de crise : l’état de crise, déclaré pour 30 jours au plus, s’éteint de plein droit à ce terme, et seul un vote exprès peut le prolonger.

Le silence vaut extinction : c’est la continuation, et non l’arrêt, qui doit se justifier. Son Protocole, enfin, garantit à chaque membre le droit de quitter le mouvement à tout moment, sans avoir à s’en justifier : le droit de s’en aller, dit-il, est un droit, non une faveur.

Au citoyen, un réflexe : avant de continuer, oubliez ce qui a déjà été dépensé, et demandez-vous si, partant de zéro aujourd’hui, vous choisiriez ce chemin.

Pour aller plus loin

La notion a d’abord désigné une erreur prêtée aux animaux.

En 1976, dans la revue Nature, les zoologistes d’Oxford Richard Dawkins et T. R. Carlisle reprochent à un collègue d’avoir attribué aux oiseaux un raisonnement de comptable : un parent qui a déjà beaucoup investi dans une couvée serait, pour cette raison même, moins enclin à l’abandonner.

Ils y voient un sophisme, que l’on nommera bientôt du nom de l’avion franco-britannique, et la leçon de méthode demeure : seul l’avenir attendu devrait décider, jamais le passé dépensé. La psychologie des organisations a pris le relais.

En 1989, dans Science, Barry Staw et Jerry Ross dressent le bilan de plus de 10 ans de recherches : individus et organisations s’attachent souvent « de façon excessive à des lignes d’action perdantes » et jettent, en somme, « de l’argent frais après l’argent perdu » (notre traduction).

Ils en distinguent 4 familles de causes, tenant au projet, à la psychologie du décideur, au regard des autres et à l’organisation.

On a longtemps tenu ce travers pour proprement humain, fruit d’une règle apprise, ne pas gaspiller, appliquée hors de propos.

En 2018, toujours dans Science, une équipe de l’université du Minnesota l’a retrouvé par l’expérience chez la souris, le rat et l’homme, placés dans 2 tâches de recherche de nourriture construites en parallèle.

Le résultat le plus instructif est celui que les chercheurs n’attendaient pas : la sensibilité au temps déjà investi « ne s’accumulait qu’une fois une première décision prise » (notre traduction). Ce n’est donc pas la dépense qui enchaîne, c’est le choix.

Tant qu’on délibère, on reste libre ; on cesse de l’être à l’instant où l’on a dit oui.

La meilleure objection est économique, et elle est sérieuse : persévérer peut être rationnel.

Thomas Schelling l’a montré dans The Strategy of Conflict (1960) : le pouvoir de se lier les mains est un atout, et l’État qui recule au premier revers enseigne à ses adversaires qu’il suffit de tenir.

Tout cela est vrai, et ne sauve pas l’escalade. La persévérance rationnelle se reconnaît à un signe : elle a fixé d’avance les conditions de son propre arrêt.

Jon Elster en a donné la figure dans Ulysses and the Sirens (1979) : Ulysse se fait attacher au mât pour se protéger de son moi futur, dont il connaît la faiblesse ; le décideur qui s’enlise s’attache à son moi passé, dont il refuse de reconnaître l’erreur.

Le premier écrit sa règle avant l’épreuve, le second la réécrit à chaque échéance.

La France possède un cas d’école. Le premier béton de l’EPR de Flamanville est coulé le 3 décembre 2007, pour une mise en service annoncée en 2012 ; le réacteur est raccordé au réseau le 21 décembre 2024.

Le devis, de 3,3 milliards d’euros à l’origine, a été réévalué par EDF à de multiples reprises ; la Cour des comptes a chiffré le coût total, frais financiers compris, à 19,1 milliards d’euros en juillet 2020, puis à 23,7 milliards en janvier 2025.

Personne n’a jamais décidé de dépenser une telle somme : on a décidé, à chaque réévaluation, de continuer, et toujours à la lumière de ce qui était déjà englouti.

La notion a pourtant ses limites, et il faut les dire. Elle se prononce presque toujours après coup : on appelle escalade l’obstination qui a échoué, persévérance celle qui a réussi.

Et elle peut servir d’excuse : dire d’un décideur qu’il était piégé par un biais, c’est parfois taire qu’il avait intérêt à continuer, parce qu’un chantier arrêté est une carrière, un contrat ou une ligne budgétaire qui s’éteignent.

Le biais n’exclut pas la rente ; il lui sert souvent de déguisement.

Le #PIC n’est pas indemne du mécanisme, puisqu’il repose lui-même sur un engagement : celui, notarié, des Sept, de soumettre la Constitution d’urgence au référendum sans délai, dès l’entrée en fonctions du président élu, avec le même jour une question distincte sur la sortie des traités européens, et de rendre le pouvoir si le peuple rejette la Constitution.

Son hypothèse, qui se jugera à l’usage, est qu’il existe 2 sortes d’engagement, celui qui lie à la continuation et celui qui lie à la sortie, et que le sien appartient à la seconde, comme l’expose la riposte sur l’engagement notarié.

La Constitution d’urgence applique la même règle aux institutions.

Elle soumet au référendum obligatoire « toute décision engageant durablement le mix énergétique national », ce qui aurait vraisemblablement porté un programme comme celui de Flamanville devant le peuple avant le premier béton, et non après le dernier devis ; elle y soumet aussi toute loi qui proroge pour la troisième fois une disposition temporaire, ou la rend permanente, de sorte que le provisoire qui dure devienne une décision du peuple plutôt qu’une habitude du législateur ; et elle organise le réexamen périodique de ses propres institutions, « afin qu’aucune génération ne soit prisonnière des choix de celles qui l’ont précédée ».

Reste le plus difficile, qui ne se décrète pas : que celui qui dit « arrêtons » ne passe pas pour un traître.

C’est la fonction du canal du doute que le Protocole impose au mouvement : un constat d’échec y a un destinataire, et il y est reçu comme une information, non comme une faute.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

George W. Ball, sous-secrétaire d’État, « A Compromise Solution for South Viet-Nam », note transmise le 1er juillet 1965 pour le dossier du président Johnson, Foreign Relations of the United States, 1964–1968, vol. III, document 40 : « Once we suffer large casualties we will have started a well-nigh irreversible process. Our involvement will be so great that we cannot—without national humiliation—stop short of achieving our complete objectives. » (Une fois que nous aurons subi de lourdes pertes, nous aurons engagé un processus presque irréversible. Notre implication sera telle que nous ne pourrons pas, sans humiliation nationale, nous arrêter avant d’avoir atteint tous nos objectifs ; notre traduction). consulter la source

Richard Dawkins et T. R. Carlisle, « Parental investment, mate desertion and a fallacy », Nature, vol. 262, 1976, p. 131 : « But one of his most appealing usages of it is fallacious. » (Mais l’un de ses usages les plus séduisants est fallacieux ; notre traduction). consulter la source

Barry M. Staw et Jerry Ross, « Understanding behavior in escalation situations », Science, vol. 246, 1989, p. 216-220 (résumé sur PubMed) : « Everyday observation reveals that both individuals and organizations often become overly committed to losing courses of action; in a sense, throwing good money after bad. » (L’observation quotidienne montre que les individus comme les organisations s’attachent souvent de façon excessive à des lignes d’action perdantes, et jettent, en somme, de l’argent frais après l’argent perdu ; notre traduction). consulter la source

Brian M. Sweis et al., « Sensitivity to “sunk costs” in mice, rats, and humans », Science, vol. 361, 2018, p. 178-181 (manuscrit d’auteur sur PubMed Central) : « Unexpectedly, sensitivity to time invested accrued only after an initial decision had been made. » (De façon inattendue, la sensibilité au temps investi ne s’accumulait qu’une fois une première décision prise ; notre traduction). consulter la source

Sénat, proposition de résolution n° 383 (2021-2022), « Chantier de l’EPR de Flamanville », exposé des motifs, déposé le 24 janvier 2022 : « Démarré en 2007, le chantier devait prendre fin en 2012 selon l’industriel. Ce retard s’ajoute à de nombreux surcoûts, faisant passer le prix du réacteur d’un budget initial de 3,3 Mds à près de 12,7 milliards aujourd’hui. En juillet 2020 la Cour des comptes elle-même considérait que le coût total du chantier s’élèverait à plus de 19 milliards d’euros ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 2 : « À intervalles réguliers fixés par la loi, la question du réexamen des institutions est soumise au peuple, afin qu’aucune génération ne soit prisonnière des choix de celles qui l’ont précédée. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : L’état d’exception · L’auto-correction démocratique

La parade : Constitution, titre I, article 7 · Constitution, titre II, article 12 · Protocole, titre IV, article 6

Du même tonneau, dans le Lexique : Le pied-dans-la-porte · La dissonance cognitive · L’état d’urgence permanent · L’hubris · La dette comme discipline

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, qui enseigne les pièges de la pensée de groupe

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

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